Cyberdissidence et changement socio-économique : les sociétés de l’information libre ? PDF Print E-mail
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Written by Adrien Gévaudan   
Sunday, 10 June 2012 08:50
Publié le 23.05.2012

Refuser la légitimité d’une autorité, contester un pouvoir en place, agir contre un système politique ; autant de manifestations de dissidence. Le préfix cyber ne change en rien le sens fondamental de cette action essentiellement politique ; en revanche, il précise les moyens utilisés pour mener cette action. La cyberdissidence désigne ainsi un comportement politiquement contestataire utilisant à ses fins le cyberespace et les technologies s’y rapportant.

Cependant, au-delà de toute définition (acadamico-)théorique, se pose la question pratique du rôle de cette nouvelle forme de dissidence dans les relations de pouvoir entre acteurs du monde de l’information. Les transforme-t-elle ? S’inscrit-elle dans la continuité des mouvements contestataires historiques ? Touche-t-elle uniformément les sociétés, les acteurs, les individus ? Autant de problématiques complexes auxquelles nous essaierons d’esquisser des réponses.

Les hackerspaces, hauts lieux du renouveau « Do It Yourself » et de la cyberdissidence – HackerSpace.be

Libéralisation idéalisée vs. autoritarisme rampant : nouvelle dichotomie Sud-Nord ?

Il y a un peu plus d’un an, toujours prompts à s’enflammer au moindre fait divers croustillant, les médias louaient les révolutions arabes pour leur instrumentalisation novatrice des réseaux sociaux. Il faut cependant relativiser l’innovation et la portée de cette utilisation politique du cyberespace. Le propre de ce qui a été appelé le web 2.0, contrairement à l’image que peut s’en faire le grand public, ne réside pas dans une hypothétique innovation technologique, mais bien dans la démocratisation de technologies existantes. Les réseaux sociaux existaient avant l’émergence du terme de web 2.0 ; la révolution à la source de leur émergence a été la volonté simplificatrice : désormais, chacun peut créer en quelques clics un blog WordPress, une page Facebook ou un compte Twitter.

Démocratisation d’un élitisme, le web 2.0 donne la possibilité à chaque individu de devenir simplement un média indépendant.

Facebook et Twitter, des outils de cyberdissidence ? Voilà qui ne manque pas de sel, et démontre l’éthique hacker [NOTE 1] de ces populations en révolte. Mais lorsque les révolutions arabes ont utilisé la simplicité de ces technologies pour contester les régimes en place, elles ont relégué dans l’ombre nombre de technologies beaucoup plus fondamentalement cyberdissidentes [NOTE 2]. C’est tout le paradoxe de ces évènements géopolitiques : les réseaux sociaux ont eu un impact certain sur le succès des révolutions arabes ; mais la médiatisation de cette utilisation novatrice, du fait des puissances informationnelles occidentales, a conduit à l’oubli des échecs passés (Birmanie, mobilisations biélorusses en 2006, révolution verte iranienne en 2009). Enivrés par les succès arabes, les médias pouvaient croire que rien n’arrêterait jamais plus l’expression populaire, dont les capacités à se faire entendre en dépit de la censure semblaient d’autant plus absolues qu’elles étaient accessibles à tous. Plus dure fut la chute.

Pouvoir(s) contre médias : conflit asymétrique occidentalo-occidental

Ainsi, force est de constater que le rôle de la cyberdissidence dans les révolutions arabes, s’il ne doit pas être minoré, a été idéalisé par les médias des pays qui avaient intérêt à ce qu’elles réussissent ; d’où la création ex nihilo d’un peuple cyberdissident, rompu à Facebook et aux blogs et affamé de démocratie. Mais cela en dit bien plus sur le monde médiatique occidental que sur la cyberdissidence des populations du Sud.

 

En réaction à la tenue, en mai 2011, de la Journée Mondiale de la Liberté de la Presse organisée par l’UNESCO, j’avais tenté d’expliciter la nécessaire complémentarité qui devait lier le Sud et le Nord quant à l’avenir de la liberté d’expression, et tous les enseignements que l’on pouvait tirer des expériences tunisiennes et égyptiennes. Parmi les premiers, Jean-Marc Manach, journaliste à OWNI, soulignait dans les colones de son blog la nécessaire convergence qui devait s’opérer entre le métier de journaliste et la mentalité des hackers, et dénonçait implicitement le déficit de connaissance en sécurité de l’information de la grande majorité de ses collègues. Plus récemment, Félix Aimé tentait de montrer qu’un phénomène similaire médiatisait à outrance le mouvement Anonymous. D’une manière générale, et exception faite de sites à l’interface des différents domaines (OWNI, Reflets.info… ), jamais un journaliste (généraliste) français n’est moins à l’aise que quand il doit traiter de VPN, chiffrement asymétrique ou même d’adresses IP.

Cette incompétence à traiter des problématiques cyber ne serait pas en soi dérangeante si elle n’impactait pas directement la sécurité même des journalistes.

Ainsi, au Sud, passée l’euphorie du succès, les temps sont aux constructions politiques post-mobilisations. D’abord idéalisés et admirés par le Nord (non sans une pointe de condescendance), les régimes de transition qui ont succédé aux autoritaires inquiètent ; quelles voies/voix vont-ils choisir ? Beaucoup déplorent ce qu’ils considèrent comme des dérives anti-démocratiques ce qui est d’abord la recherche d’un système politique adapté à des cultures fondamentalement différentes des européennes ; ils en oublient par là que les démocraties occidentales se sont construites identiquement, hybrides d’histoires, cultures et traditions. Mais il ne faut pas occulter que, si la cyberdissidence a joué les premiers rôles dans ces mobilisations d’un (relatif) nouveau genre, elle est aussi apparue en pleine lumière. Elle sera désormais attendue, et donc mieux contrôlée.

Nombreux sont les Etats à avoir compris, souvent même avant les évènements géopolitiques de 2011, le rôle stratégique du contrôle du cyberespace. En Iran, par exemple, le succès médiatique de la révolution verte, ayant démontré la potentielle puissance de réseaux sociaux comme Twitter, a convaincu le gouvernement de se lancer dans le développement d’un Internet local, coupé du réseau des réseaux ; une sorte d’intranet national, en somme. Si la réalisation de ce projet est sujette à caution, l’Iran n’est pas un pays isolé ; nombre d’autres (Birmanie, Chine, Cuba) explorent le même genre de pistes, l’Internet mondial étant vu comme un vecteur de démocratisation sous contrôle américain.

Nombreux sont les Etats à avoir compris, souvent même avant les évènements géopolitiques de 2011, le rôle stratégique du contrôle du cyberespace.

Au Nord, la multiplication des affaires d’écoutes, de corruption et d’espionnage (notamment des médias) est le signe d’un fossé technologique grandissant entre le pouvoir institutionnel et le monde médiatique. L’extraordinaire travail de l’équipe d’OWNI, par sa volonté de sensibilisation aux thématiques numériques en général, et dans l’affaire Amesys en particulier, est un peu l’arbre qui cache la forêt. PIPA, SOPA, ACTA, ou encore, récemment, l’invraisemblable proposition de Nicolas Sarkozy visant à la création d’un délit de consultation de sites Internet ; autant de projets populistes, réactionnaires et liberticides. Plus inquiétante encore est cette initiative britannique souhaitant charger le Government Communications Headquarters (GCH) de la surveillance généralisée et en temps réel de toutes les communications de l’ensemble des citoyens (appels téléphoniques, emails, SMS), au nom du sacro-saint prétexte de la lutte contre le terrorisme.

Arsenal institutionnel répressif en plein développement contre journalistes dépassés par la précarisation galopante de leur métier : tel est le conflit asymétrique qui caractérise aujourd’hui nos sociétés tant vantées aux pays du Sud.

Un voyage cahotique et chaotique vers de nouvelles sociétés de l’information ?

Industrie du Numérique, Web 2.0, Nouvelle économie, Secteurs TIC ; autant de manières d’utiliser la sémantique pour ne pas traiter le problème sous-jacent : l’évolution des représentations. Qu’il soit question d’économie, avec la guerre interminable des brevets qui oppose Apple-Samsung-Google-Microsoft, ou celle que livrent les majors américains à tout ce qui ressemble de près ou de loin à du téléchargement [NOTE 3] ; de l’identité sur Internet, et des visions hégémoniques qui rassemblent Google et Facebook ; de politique, avec l’émergence de nouveaux mouvements, tel que le Parti Pirate ; force est de constater que les orthodoxies périclitent, que les représentations évoluent et que les frontières s’effacent.

Même le système d’abonnement, modèle économique à la base de l’accès à l’Internet, est susceptible d’être remis en question. D’ailleurs, ce futur conflit viendra sans doute des technologies destinées à la base aux cyberdissidents. En effet, les initiatives telles que le Hackerspace Global Grid (HGG) et surtout Commotion Wireless, si elles souhaitent permettre à tout un chacun d’échanger de façon sécurisée des informations/fichiers, pourraient également, à terme, conduire à la création des Internet-bis, où chaque utilisateur sera anonyme et ne pourra voir son comportement tracé, étudié ou espionné. Ainsi, le réseau Commotion utilise tout appareil équipé d’un chipset Wifi, créant autant de nœuds capables de communiquer les uns avec les autres, au sein d’un réseau pair-à-pair décentralisé. Suffisamment de nœuds ajoutés à un maillage important (au moins localement), donnera un réseau parallèle à l’Internet, mais basé sur l’anonymat et la sécurité des communications propres au système Commotion.

Industrie du Numérique, Web 2.0, Nouvelle économie, Secteurs TIC ; autant de manières d’utiliser la sémantique pour ne pas traiter le problème sous-jacent : l’évolution des représentations.

Plus ambitieux, le Hackerspace Global Grid du Chaos Computer Club (CCC) souhaite utiliser des satellites en basse orbite pour permettre à de petites stations terrestres autonomes d’échanger des informations. Ces deux projets, non encore accessibles, ne pourront vraisemblablement pas concurrencer l’Internet actuel. Comme beaucoup d’autres technologies, leur efficacité viendra(it), au moins partiellement, du nombre d’utilisateurs. Mais elles auront le mérite d’offrir une alternative sécurisée aux moyens de communication électroniques actuels. Et rien n’empêchera les adeptes de jongler entre les différents réseaux, suivant leurs besoins d’anonymat et/ou de sécurité.

Ainsi donc les vieux modèles socio-économiques, concurrencés de toute part et parfois même victimes de leurs propres succès, se refusent à mourir et à laisser la place. De ce combat entre nouvelles et anciennes représentations peuvent sortir des sociétés de l’information libres et plurielles… comme une résurgence des doctrines liberticides et sécuritaires.

Commotion sur Intelligence-Stratégique.eu

Nous avons longuement étudié sur le réseau Commotion sur Intelligence Stratégique, tant sur l’aspect technique (sécurité) mais également politique d’un tel réseau. Afin de poursuivre votre lecture à ce sujet, nous vous recommandons deux articles :

> Commotion Wireless : Quelles vulnérabilités ?

Un article – assez technique – exposant les vulnérabilités ayant été découvertes d’un point de vue théorique sur le réseau Commotion par Félix Aimé.

> Commotion Wireless : Interview of Josh King

Retour sur le réseau Commotion avec l’interview d’un de ses co-fon, Josh King réalisée par Adrien Gévaudan en novembre 2011.


[NOTE 1] Le terme hacker (ou hacking) fait référence à toutes les activités visant à détourner un objet de sa fonction première ; à ne pas limiter à la définition médiatique qui en fait, à tort, un synonyme de piratage.

[NOTE 2] GPG, Trucrypt, TOR, etc. ; autant d’outils qui existent depuis des années mais dont le fonctionnement, bien qu’assez simple en définitive, rebute encore très largement les personnes pourtant les plus susceptibles de les utiliser ;

[NOTE 3] A noter, assez comiquement, que le modèle Hadopi, inefficace à la limite du ridicule, semble se répandre peu à peu ; voire la création de la CCI (Center for Copyright Information) aux Etats-Unis, L’Hadopi américaine s’apprête à passer à l’action, F. D., Les Echos, 03/04/12

A propos de l'auteur

Passionné d’économie internationale, diplômé de Sciences Po Aix et de l’IRIS, Adrien Gévaudan a écrit de nombreux articles sur des thématiques aussi bien économiques et géopolitiques que stratégiques.

Auteur de plusieurs mémoires, il s’est particulièrement attaché à l’analyse historique et critique de l’endettement public, à l’étude sociologique des médias alternatifs ainsi qu’à l’utilisation géoéconomique et politique du cyberespace

http://www.intelligence-strategique.eu/2012/cyberdissidence-et-changement-socio-economique-les-societes-de-linformation-libre/

Last Updated on Monday, 11 June 2012 14:20
 

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