Amour et développement par Christian-B. AMPHOUX, Montpellier, août 2012 suivi du commentaire d'Adib Hathout et de la réponse de Christian Amphoux PDF Print E-mail
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Written by par Christian-B. AMPHOUX   
Wednesday, 15 August 2012 11:02

     Depuis la chute du mur de Berlin, en novembre 1989, signe de l’effondrement du système communiste, qui a rivalisé avec le système capitaliste pendant près d’un demi-siècle, après la seconde guerre mondiale, jusqu’à se disputer les zones d’influence et établir un équilibre de guerre froide, le monde a du mal à trouver un nouvel équilibre international. Trois forces se sont constituées, face au capitalisme occidental dont le dérèglement est particulièrement sensible depuis cinq ans : la puissance économique chinoise semble en mesure de prendre le relais de l’Union soviétique pour faire face à l’impérialisme américain, mais en proposant son propre impérialisme ; le mouvement altermondialiste, par lequel émergent de nouvelles puissances économiques comme le Brésil et l’Inde et plusieurs autres, qui n’exprime encore qu’une contestation du monde occidental sans pouvoir lui faire face ; et un mouvement radical né de la branche salafiste de l’islam sunnite, qui s’exprime dans la violence depuis le 11 septembre 2001, qui a suscité d’abord la sympathie de l’opinion publique arabe, dans des pays tenus par des dirigeants sans légitimité, et qui apparaît aujourd’hui comme une force anti-démocratique, au moment où l’idée de la démocratie émerge comme une solution politique tout autour du bassin méditerranéen, avec les exemples de la Turquie, de la Tunisie et de l’Egypte, après le retour à un Etat de droit dans les pays occidentaux tenus par des tyrannies jusqu’aux années 1970 pour certains (Espagne, Portugal, Grèce). Une quatrième force anti-américaine s’est constituée plus récemment avec la rébellion de l’Iran et de la Corée du Nord contre l’ordre international que voudraient imposer les Etats-Unis, avec le soutien des pays occidentaux.

     La situation dramatique que connaît la Syrie en 2012 est l’aboutissement croisé de ces différentes forces en action au niveau international. Mais le contrôle des sources d’informa­tion, soit par les intérêts occidentaux, au niveau des media, soit par les pro- et les anti-gouvernementaux, en Syrie, rend difficile d’analyser plus précisément une situation en pleine évolution. Et dans ces conditions, Amin El Saleh propose un thème de réflexion sur « amour et développement », un grand thème qui allie éthique et économie, dans un monde dominé par la rupture entre l’une et l’autre et livré à la seconde sans respect de la première.

     Plusieurs contributions ayant déjà été produites sur ce thème et d’autres devant s’y ajouter, je n’en resterai pas à des généralités qui risqueraient de paraître répétitives ; je choisis donc de prendre quelques exemples pouvant servir de repères à une réflexion approfondie sur le thème proposé.

Monothéisme et humanisme

     J’ai bien aimé un petit livre publié par une historienne de mon labo., le Centre Paul-Albert Février de l’Université d’Aix-Marseille, Katell Berthelot, en 2006, intitulé : Le monothéisme peut-il être humaniste ? : l’auteure y montre les liens ou les parallélismes entre l’éthique de la philosophie grecque et celle du judéo-christianisme. D’un côté, le principe de la philanthrôpia qui vient d’Aristote, disciple de Platon et précepteur d’Alexandre-le-Grand avant sa conversion de l’empire perse en monde grec divisé en royaumes rivaux finalement absorbés par la République romaine : il serait trop simple de traduire philanthrôpia par sa transcription française, « philanthropie » ; Aristote qualifie par ce mot un sentiment qu’il prête à toute l’humanité, selon lequel tout homme (anthrôpos) a spontanément de l’amitié (philia) pour un autre homme en tant qu’homme, quelle que soit sa condition sociale ; et cela implique qu’il ait un devoir d’assistance à l’égard de celui qui souffre ou qui est dans le besoin. Le monde latin, après les écoles de philosophie grecque, va s’approprier cette notion et en faire un principe fondamental de son éthique, ce qui ne veut pas dire que l’empire romain soit devenu un modèle d’humanisme ; mais pour une part, l’humanisme occidental a là un de ses fondements. De l’autre côté, dans la société judéo-hellénistique qui se met en place au iiie siècle avant notre ère[1], le commandement de l’amour du prochain, qui est d’abord le précepte d’aimer (accueillir, respecter) un proche (un ami, un parent, un collègue, un voisin), devient à l’aube de notre ère, dans l’enseignement pharisien, le précepte d’aimer toute personne que l’on rencontre, autrement dit potentiellement tout être humain. Le christianisme reprend et amplifie ce principe. Y a-t-il eu convergence éthique ou influence de la philosophie grecque sur le monde juif ancien ? La question n’est pas tranchée, mais le constat est là : le terme d’amour (agapè) ou d’amitié (philia) sert de référence à la relation à l’autre et au vivre-ensemble, qui est la préoccupation centrale de l’éthique.

     Le cadre de réflexion du livre de Katell Berthelot est la tension qui existe entre les trois religions monothéistes méditerranéennes et l’humanisme laïc occidental, qui s’est développé dans la société laïque une fois affranchie de la tutelle religieuse ; au xviiie siècle, l’humanisme n’est pas encore devenu un ensemble de propositions législatives, il faut attendre pour cela le milieu du xixe siècle, avec l’abolition de l’esclavage, et le xxe, pour la plupart des autres expressions législatives ; mais l’humanisme apparaît dans les propos des philosophes des Lumières et il est alors combattu par une Eglise toute-puissante, qui pratique la torture et l’inquisition à l’égard de tous ceux qui ne se soumettent pas à elle. A travers ce comportement de l’Eglise chrétienne, qui s’associe, aux xixe et xxe siècles, au mouvement colonial avec les dégâts et les injustices que l’on sait, apparaît avec évidence l’éloignement des objectifs de la religion monothéiste et de l’humanisme. La volonté du dieu « tout-puissant » est exprimée par un clergé qui n’a pas le respect de la vie humaine comme priorité, mais le salut de l’humanité, lequel passe par l’obéissance à une loi imposée par l’institution religieuse et transmise comme le contrat de l’alliance avec Dieu. On retrouve les mêmes abus d’autorité et exactions de la part des mouvements religieux dans les trois monothéismes. Tout est donc dans le rapport de force entre le monde laïc, d’une part, et le pouvoir religieux, de l’autre. En France et dans le monde occidental, l’inquisition a disparu, non pas du fait de l’Eglise[2], mais du fait de l’évolution du rapport de force entre l’Eglise et le pouvoir civil. Les Dominicains qui pratiquaient la question existent toujours, ils n’ont même pas changé de nom ! L’Eglise fait aujourd’hui bon ménage avec l’humanisme républicain, mais cela ne s’est pas fait tout seul, il a fallu la loi de séparation de l’Eglise et de l’Etat (1905) qui n’a été que lentement acceptée par l’Eglise catholique française ; et pourtant, ses aspects positifs sont unanimement appréciés un siècle plus tard.

     La question du conflit d’objectif entre l’humanisme occidental et le monothéisme peut se dire ainsi : d’un côté, il y a une priorité absolue donnée à la vie humaine, qui génère une exigence de respect de la dignité et de l’intégrité de la personne pour chaque individu ; de l’autre, il y a un enseignement fondé sur la loi divine qui entend assurer le salut de tout homme par le respect de cette loi et par la sanction de toute infraction à cette loi. On arrive ainsi à ce couple en tension : Loi divine / droits de l’homme. Et rien n’est simple, dans ce rapport, l’humanisme occidental a fait reculer les excès de l’ordre religieux, mais il ne propose pas plus que le monothéisme le chemin d’un monde de paix et d’harmonie dans le vivre-ensemble.

Ethique et économie

     Ce qui fait la force du monde occidental dans la société d’aujourd’hui est sa réussite et son essor économiques ; s’ils viennent à s’effriter (et c’est le cas aujourd’hui), tout l’équilibre humaniste est menacé. Les forces anti-humanistes de notre société se développent dans les zones de non-droit que génère un mauvais partage des richesses. Ce sont ces zones exclues de l’économie dominante qui servent de cadre au développement d’une autre économie, dite parallèle, qui est héritière de la piraterie anti-romaine de l’antiquité, quand les Romains rejetaient dans la « barbarie » les riverains de la Méditerranée qui n’étaient pas Grecs ou Romains. L’économie du xxe siècle s’est construite sur la société inégalitaire du xixe, tournant par conséquent le dos à l’éthique et à l’humanisme. Depuis un siècle et demi, les choses n’ont pas changé, la loi est restrictive seulement pour les classes populaires et moyennes, elle n’exerce aucun contrôle sur la bourgeoisie, qui s’enrichit inconsidérément et sans partage, au détriment des équilibres sociaux. Pendant les Trente glorieuses, un équilibre lui a été imposé, notamment par l’action syndicale ; mais depuis trente ans environ, les maîtres de l’économie refusent de s’appliquer les valeurs humanistes et veillent à ce que la loi, dont ils contrôlent l’évolution, ne les y contraigne pas. C’est tout l’enjeu de l’alternance démocratique : un gouvernement issu de la volonté populaire sera-t-il en mesure de contrôler la grande bourgeoisie et de la contraindre à la redistribution des richesses qu’elle accumule sur le dos des employés, qu’elle parvient à empêcher actuellement ?

     Le divorce entre l’éthique et l’économie ne date pas d’aujourd’hui, il est lié au développement de la monnaie, qui se fait dès l’antiquité en Méditerranée. Acheter un bien avec de l’argent plutôt qu’échanger un bien contre un service ou un autre bien change la nature même de l’échange, car celui qui paie le bien acheté est aussi celui qui fixe le prix de ce bien ; et à la longue, il s’enrichit des biens qu’il acquiert, alors qu’il ne donne en retour que de la monnaie. Quand on examine les sociétés fonctionnant sans la monnaie, on est étonné de découvrir un vieux système économique qui ne sépare pas l’éthique et l’économie, mais au contraire fait dépendre l’économie de l’éthique. C’est l’idée que développent, dans un livre trop peu connu, Dominique Temple et Mireille Chabal, deux chercheurs de Montpellier, paru chez Lharmattan : « La réciprocité ou la naissance des valeurs humaines ». Observée par D. Temple chez les Guaranis d’Amérique du sud, notamment, le vieux système économique consiste à donner et à recevoir – la « réciprocité » – et non à acheter – l’« échange ». Quand on donne, on reçoit de l’être en contrepartie de l’avoir que l’on cède ; et celui qui donne en retour reçoit à son tour l’être qu’il a perdu en acceptant le don. Un jeu subtil d’équilibre se crée ainsi entre être et avoir, dans la réciprocité, mais pas dans l’échange. La réciprocité existe dans notre société, en parallèle au monde de l’économie, dans le fonctionnement associatif et dans le système de redistribution que la loi a imposé durant les Trente glorieuses, et qui est remis en cause depuis le milieu des années 1990, avec l’idée de baisser les impôts directs.

     La force négative anti-humaniste n’est plus l’Eglise, mais la bourgeoisie qui tient les clés de l’Etat et de la loi, que F. Hollande a appelé « les forces de l’argent », toujours à couvert, jamais élues, agissant par pions politiques interposés. La bourgeoisie contrôlait l’Eglise, elle contrôle aujourd’hui l’Etat. Le problème est l’absence d’un rapport de force qui permettrait de lui imposer des décisions conformes à l’éthique. L’humanisme occidental pense détenir des valeurs universelles, et la Déclaration universelle des droits de l’homme a été rédigée dans cet esprit, de même que la Charte européenne des droits de l’homme, qui s’en inspire et la complète. Mais, comme dans l’antiquité, le passage de la déclaration d’intention à la pratique du vivre-ensemble ne se fait pas simplement, en raison de puissantes forces qui défendent des intérêts opposés. Le passage antique de la réciprocité à l’échange ne peut être remis en question : la réciprocité n’est pas adaptée aux échanges macro-économiques de nos sociétés actuelles. Il faut donc restaurer l’éthique autrement que par un retour à la réciprocité, en prenant acte de ce que l’échange s’impose à nous et se pratique sans respect de l’éthique. Le rôle de la loi est donc de contrôler l’économie en rétablissant les valeurs éthiques ; et ce combat n’est pas gagné, d’autant que l’échec de l’expérience communiste tient pour beaucoup à n’avoir pas rétabli le lien entre l’économie et l’éthique.

Alexandre Herzen (1812-1870)

     Parmi tous les penseurs du xixe siècle qui ont voulu que les choses changent, il en est un dont nous fêtons cette année le bicentenaire de la naissance et qui est pour Amin et pour moi d’un lien particulier, puisqu’il est le grand-père de la grand’mère que j’ai en commun avec l’épouse d’Amin, Jacqueline. Il s’agit d’Alexandre Herzen, reconnu aujourd’hui comme un écrivain russe majeur et qui vécut la moitié de sa vie en exil pour raison politique, d’abord en Russie, à deux reprises, sur ordre du Tsar, puis en Occident, à partir de 1847. Témoin à Paris de la révolution de 48, il doit quitter la France dès 1849, sur ordre de Louis-Napoléon Bonaparte, pas encore empereur, et trouve refuge dans un canton suisse alors en pleine révolution anti-catholique (ce qui ne durera pas, il s’agit du canton de Fribourg). Et voici en quels termes il remerciait ses hôtes de ne point l’expulser et d’accepter sa naturalisation[3].

     « A Morat, le préfet de police, homme énergique et radical, nous pria d’attendre chez lui, nous disant que l’échevin l’avait chargé de l’avertir de notre arrivée, parce que lui et d’autres propriétaires seraient fort dépités si j’arrivais inopportunément quand tout le monde était aux champs. Après nous être promenés une heure ou deux dans Morat, nous nous rendîmes, avec le préfet de police, chez l’échevin.

     Près de sa maison nous attendaient quelques vieux paysans, et devant eux l’échevin lui-même, vieillard digne, de haute taille, chenu et, bien que légèrement voûté, fort musclé. Il fit un pas en avant, ôta son chapeau, me tendit une main large et forte et, après avoir dit : « Lieber Mitbürger… », prononça un discours d’accueil dans un tel dialecte germano-suisse que je n’en compris pas un mot. On pouvait deviner à peu près ce qu’il devait me dire. Aussi, pensant que si je cachais mon incompréhension, lui aussi se garderait d’avouer qu’il ne m’avait pas compris, je répondis hardiment à son discours :

     – Cher citoyen échevin et chers concitoyens de Châtel, je viens vous remercier de donner un refuge en votre communauté à moi-même et à mes enfants, mettant fin à mes errances de sans-abri. Je n’ai pas, chers concitoyens, quitté ma patrie afin d’en chercher une autre : de tout mon cœur j’aime le peuple russe, mais j’ai quitté la Russie parce que je ne pouvais demeurer le témoin muet et oisif de son oppression. Je l’ai quittée après ma déportation, persécuté par la féroce autocratie de Nicolas. Sa main, qui peut m’atteindre partout où il y a un roi ou un maître, n’est pas assez longue pour m’atteindre dans votre communauté ! Je viens tranquille­ment me placer sous votre protection et votre toi, comme dans un havre où je pourrai toujours trouver la paix. Vous, citoyens de Châtel, une poignée d’hommes, vous avez pu, en me recevant parmi vous, arrêter la main de l’empereur russe armée d’un million de baïonnettes. "Vous êtes plus forts que lui !" Mais vous n’êtes forts qu’à cause de vos institutions libres, séculaires, républicaines ! C’est avec fierté que j’entre dans votre alliance ! Et vive la République helvétique ! » (p. 72)

     Herzen, en s’implantant en Suisse, dans un faubourg de Fribourg, a un modèle social en tête : une forme collective de propriété, des structures fédérales et l’engagement politique des citoyens ; et il trouve ces trois conditions réunies dans le regard qu’il porte alors sur la Suisse. « Dans les vallées alpestres vit un peuple bon et pur, pauvre du reste mais pas malheureux pour autant, ayant peu de besoin et habitué à une existence frugale (…) Heureusement, les tendances centralisatrices (…) n’émanent pas du peuple. La centralisation peut contribuer fortement au maintien de l’ordre et favoriser nombre d’entreprises, mais elle n’est pas en accord avec la liberté (…) Et il y a encore ce qui nous touche singulièrement : un quelconque ouvrier, un paysan adulte, les sommeliers d’auberges comme leurs tenanciers, les habitants des montagnes et des plaines, tous sont informés des questions cantonales, y prennent part, appartiennent à l’un ou l’autre parti. » (p. 86)

     Herzen est né à Moscou le 6 avril 1812, au temps de la campagne napoléonienne de Russie, peu avant son arrivée dans la ville. Il porte le surnom donné par son père à ce fils, enfant « du cœur », né de l’amour de son père, Ivan Iakovlev, un noble russe, et d’une jeune allemande rencontrée lors d’un séjour en Allemagne, Louise Hague. Iakovlev était célibataire, comme chevalier de Malte. Il possédait d’immenses terres, qu’il exploitait avec des serfs. A l’âge de douze ans, Herzen fit un pacte avec un ami de son âge, Ogarev, sur le mont des moineaux, à Moscou, de lutter contre l’injustice de son pays, ému par l’exécution de plusieurs jeunes aristocrates qui avaient fait un attentat en militant pour plus de justice (le mouvement des Décembristes). Et tous deux devaient plus tard diriger à Londres un journal qui perpétuait cet objectif de jeunesse. Herzen applaudira la libération des serfs et la fin de l’esclavage, en 1862. Il disait à ce propos : « Nous avons sous les yeux le servage…, le triste tableau du paysan pillé par la noblesse et le Gouvernement, vendu presqu’au poids… » (p. 24)

     Voici le témoignage de Marc Villeumier sur Herzen : « A la bourgeoisie, il oppose sans cesse les petites gens qui, par leur humanité, leur sens de la solidarité, une certaine conception de l’honneur, lui semblent avoir hérité des vertus que l’on trouvait autrefois chez les meilleurs représentants de l’aristocratie. Dans cette civilisation occidentale, incarnée par la très bourgeoise monarchie de juillet, dont il fait la découverte, toute noblesse et toute beauté lui paraissent en quelque sorte s’être réfugiées dans le prolétariat (…) En opposant le prolétariat à la bourgeoisie, en le dépeignant comme héritier des vertus de l’aristocratie et porteur des valeurs de l’avenir, Herzen se démarquait de [ses anciens amis les occidentalistes, et des slavophiles hostiles à tout développement inspiré de l’Occident], prenant déjà à l’égard des deux courants principaux de la pensée russe la position originale qu’il conservera jusqu’à la fin de sa vie. » (p. 35)

 

     Amour et développement sont aussi nécessaires l’un que l’autre, et pourtant ils font dramatiquement défaut à nos sociétés d’aujourd’hui. Depuis l’antiquité, les penseurs et les philosophes ont contribué à montrer le chemin du vivre-ensemble par la philanthrôpia ou par l’amour du prochain, ou encore, dans le bouddhisme, par la compassion ; mais il a fallu des siècles pour que ces principes gagnent la législation et donnent naissance à l’humanisme occidental. Au sentiment d’amitié que prête Aristote à tout homme, il faut opposer le regard pessimiste qui voit en l’homme « un loup pour l’homme ». Le développement de la société ne se fait pas par la philosophie : Platon a échoué à faire du tyran de Syracuse un bon monarque ; et Mme de Maintenon, descendante d’un des grands poètes protestants du 16e siècle, Agrippa d’Aubigné, a été impuissante à empêcher Louis XIV de proclamer la Révocation de l’édit de Nantes, en 1685. Partout, le plus souvent, le despotisme, « l’autocratie », selon le mot de Herzen, utilise la force pour l’emporter. Mais il est des moments privilégiés où l’amour peut s’appuyer sur un rapport de force favorable et faire avancer le vivre-ensemble. C’est ce qui s’est passé en France, dans la lignée du siècle des Lumières ; mais il a fallu une série de bouleversements politiques pour instaurer enfin, au bout d’un siècle d’efforts, un régime de liberté, dont l’Etat de Vichy a montré la fragilité. Nous vivons avec cet acquis et l’Europe est un effort pour étendre cet acquis au-delà de nos frontières, en y intégrant des pays qui n’ont jamais connu jusque-là la démocratie. La Turquie, il y a environ un siècle, a connu une évolution comparable, dont les acquis fondamentaux demeurent, malgré les critiques des pays européens à son égard. Il semble que la Tunisie se soit engagée dans cette voie à l’heure actuelle, mais l’expérience est trop récente pour être jugée sérieusement. Qu’en sera-t-il de la Syrie ? Quelle voie choisiront ceux qui la gouverneront demain ? Les expériences de l’Egypte et de la Libye ne sont pas concluantes, il faudra d’autres bouleversements pour que le vivre-ensemble et le développement trouvent leurs voies. En Syrie, on n’en est encore qu’à la confrontation exploratoire, celle que vit Herzen à Paris, en arrivant en 1847 et en assistant à la révolution de février 1848 qui tourne à l’avantage de l’autorité en place et contestée. L’amour est nécessaire pour assurer le bien commun et le développement d’une société ; mais les forces hostiles sont souvent les plus puissantes. Le peuple d’Israël, coincé jadis entre plusieurs Etats bien plus puissants que lui, a fait l’expérience de cette tyrannie qui s’impose si facilement et qui est si désespérante. Ses maîtres en ont fait le thème de plusieurs psaumes, sur lesquels je terminerai : Mon Dieu, pourquoi le méchant l’emporte-t-il contre moi, qui t’écoute jours et nuits, toi, mon rocher et ma forteresse ? Le méchant triomphe et opprime le juste que je suis ? Pourquoi la bonté est-elle si rare autour de moi, qui ne pense qu’à vivre en paix avec ceux qui m’entourent ? Tel est le message du psalmiste, celui de l’homme juste, éternel minoritaire de nos sociétés, qu’elles soient de progrès ou sous l’oppression. Telle est aussi la question que me posait Amin, en me demandant de participer à cette réflexion.



[1] Nous ne savons rien positivement du judaïsme avant le iiie siècle avant notre ère ; et pour cette période, nous savons très peu de choses, sinon que les premiers livres de la Bible y sont rédigés ou révisés et rassemblés. C’est donc une période hautement productive.

[2] L’inquisition est une invention de l’Eglise au xiiie siècle, pour combattre l’hérésie des Cathares. Elle devient ensuite une institution catholique ; mais il existe des cas comparables de chasse aux sorcières dans le monde protestant du xviie siècle.

[3] Les passages qui suivent sont cités du livre Alexandre Herzen. L’errance d’un témoin prophétique, Fribourg, 1997.

 

Commentaire d'Adib Hathout

 

L'article de ton cousin est très beau. Transmets-lui mes
félicitations. J'aime beaucoup la conclusion.
En réalité, Dieu - qui est en dehors du temps - agit selon une logique
qui nous dépasse parce que nous sommes dans le temps.
Peut-être est-ce de là que découle une partie de
l'incompréhensibilté de Dieu.

Amitiés
Adib

"Ne critique pas l'orgueilleux car il te haïrait, mais critique le sage
et il t'aimera. Car ce que tu dis à un sage développe sa sagesse "
(Psaume 9:8)

S'il arrive au méchant de gagner, ce n'est qu'à court terme....Mais
qu'est-ce que le court terme ? la durée de notre vie ? 80 ans ? 120 ans
? 3000 ans ?
Pour un dieu hors du temps toutes ces durées sont équivalentes. La
seule certitude est notre caractère mortel.

Réponse de Christian Amphoux

 

Chers amis,

Merci à Adib pour son commentaire élogieux. Le grand absent de cette contribution est évidemment le divin et l'espérance. Je me suis placé sur le plan de l'historien qui observe le monde et non sur le plan de l'homme de foi. La Bible et (dans la mesure où j'en sais quelque chose) le Coran se situent sur les deux plans à la fois : il y est question d'une indéfectible présence de Dieu, mais aussi du doute du sage devant les événements de la vie.

A côté du pessimisme de l'historien, il y a aussi en moi la foi en... l'homme, et je suis bien d'accord que la victoire du méchant est provisoire, il meurt à son tour et connaît alors tous les tourments de celui qui n'a pas fait l'effort de devenir sage. Au bout du compte, le sage est le plus fort ; surtout si l'on croit à une autre vie après la mort : là, la victoire du sage est acquise. Mais la réflexion des théologiens s'est brisée sur le mur de la shoah. Un tournant de la pensée a eu lieu : faut-il laisser faire tant d'horreur dont l'homme au sommet de sa civilisation est capable ? Dieu a-t-il armé le bras d'Hitler comme il avait armé (c'est la Bible qui le dit) le bras de Nabuchodonosor contre son peuple ? Ou devant la violence humaine, la faiblesse de Dieu est-elle si grande ? Un dieu faible, qui meurt sur la croix, c'est l'invention du christianisme qui scandalise le philosophe Celse, pour qui Dieu est parfait, point.

La relation à Dieu change nécessairement après un massacre aussi savamment calculé, économiquement rentable : des êtres humains sacrifiés par millions et par nos semblables. Quelle espérance est possible ensuite ? Et pour qui, pour les bourreaux, les complices, les Etats devenus muets et impuissants ? On peut reprocher au goulag d'être barbare, mais dans la shoah, la science, le commerce sont à l'oeuvre ! Dans ces conditions, Dieu paraît une pieuse leçon de catéchisme, criant d'inutilité dans le monde d'aujourd'hui.

Oui, mais voilà : le monde d'hier était peut-être moins savant, il n'était pas moins violent ; et c'est dans ce monde ancien violent qu'est née l'espérance et que ceux qui ont reçu cette espérance ont changé de vie. Les peuples chrétiens et musulmans partagent cette impuissance à imposer la paix qu'ils ont dans le coeur et parmi eux, certains se lèvent parce qu'ils espèrent changer la vie, à leur modeste niveau, mobilisé par leur foi ou par une opportunité sociale ou politique. Il faut être fou pour prendre les armes contre un Etat ; mais cette folie est une des formes de l'espérance humaine. Bien sûr, on préfère les formes plus pacifiques, moins radicales ; mais ce sont ces forces aussi qui contribuent à changer le monde.

Ne soyons donc pas pessimistes ; mais dans notre optimisme croyant, nous savons que le succès ne vient pas à tous les coups ; et pour la Syrie, nous sommes dans l'incertitude du lendemain et la souffrance du temps présent. Le moment de l'espoir viendra, et il faudra qu'il soit le même pour tous, sans représailles contre les vaincus, sans esprit de revanche de leur part...

Amicalement, Christian

Last Updated on Wednesday, 29 August 2012 14:26
 

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