Alexandre Ivanovitch HERZEN - Conférence faite à un groupe d’études russes par Léonard RIST – Mars 1974 PDF Print E-mail
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Written by Léonard RIST   
Saturday, 01 December 2012 18:24
                                  Ce n’est pas sans un moment d’émotion que j’ai accepté de vous parler d’Alexandre Herzen. J’ai été profondément touché quand on me l’a proposé. C’est qu’en effet il s’agit d’un grand homme, grand politique et grand écrivain. Je n’oserais pas dire que je l’ai étudié en érudit, mais j’ai été amené à le suivre d’un peu plus près que d’autres, parce que je suis l’un de ses arrière petits enfants. C’est en sa mémoire que je me suis intéressé à la Russie et, autrefois, à la langue russe.            
              
            
J’ai pu constater bien souvent que si le nom d’Alexandre Herzen était très connu (il y a une rue Herzen à Moscou et à Leningrad), sa personnalité et son œuvre le sont moins, et ce que je voudrais faire aujourd’hui, c’est susciter votre curiosité à son sujet. J’ai pensé que le mieux serait de vous parler d’abord de son histoire personnelle, puis de ses vues politiques, et enfin de son attachement à la Russie.

                                                                                I

                Né à Moscou en 1812, le 25 mars (calendrier julien) – soit le 7 avril, calendrier grégorien – quelques mois à peine avant l’arrivée de la Grande Armée, il est mort à Paris le 6 avril 1870, juste avant la guerre franco-prussienne, et l’année même de la naissance de Lénine. Ces dates sont lourdes de coïncidences.             

            
Cette période a été l’une des plus animées de la vie intellectuelle russe. Voici quelques dates de naissance :

1799        naissance de Pouchkine (+1837)

1804        naissance d’Al. Khomyekov (+1860) chef de file des Slavophiles

1805        et 1808 nais. Des frères Ivan et Piotr Kireyevski (+1856)  slavophiles  militants

1809           nais.         De Gogol (+1852)

1811           nais.         De Bielinski (+1848)

1812           nais.         D’A. Herzen (+1870)

1813           nais.         De Nic. Ogarev (+1877)

1814           nais.         de Lermontov (+1841)

1814           nais.         de Michel Bakounine (+1876)

1818           nais.         de d’Ivan Tourgueniev (+1883)

1818           nais.         de Karl Marx (+1883)

1819           nais.         de Iouri Samarine (slavophile) (+1876)

1821           nais.         de Fiodor Dostoievsky (+1881)

1828           nais.         de Tchernichevsky (16 ans après Herzen) révolutionnaire (+1889)

1828           nais.         de Léon Tolstoi (+1910)

1842           nais.         de P. Kropotkine (30 ans après Herzen) (+1921)            

           
La liste est impressionnante (et incomplète).
           

          
Voilà qui étaient les contemporains de Herzen.
           

         
Voyons maintenant comment la vie de Herzen s’est insérée dans le cadre historique.

           

 

         Il était le fils de Ivan Alexeiévitch Iakovlev, un noble moscovite qui s’était retiré après quelques années de carrière militaire. En 1810-1811 un des frères d’Ivan, Lvev Iakovlev, était Ambassadeur de Russie auprès de Jérôme Bonaparte, roi de Westphalie (à Cassel). Ivan alla lui faire visite et rencontra chez lui une jeune Allemande, Louisa Haag, qui avait 16 ou 17 ans.

Il l’enleva et l’emmena à Moscou, en 1811. C’est d’elle que naquit Alexandre, au débat de 1812. Ivan Iakovlev ne trouva pas nécessaire d’épouser la femme avec qui il vivait. Mais il donna à son fils un nom : Herzen, en russe Guiertsen, « fils de mon cœur ». Alexandre Ivanovitch Herzen a toujours porté son nom avec fierté. Son père – d’un caractère dur, sombre et vindicatif – laissait Louisa Ivanovna – c’est ainsi que l’on appelait la mère de Herzen – diriger la maison et élever son fils.
           

          
Un incident étrange se produisit lors de l’occupation de Moscou par les Français, en 1812 . La maison où vivait Iakovlev brûla, comme le reste de la ville, le 15 septembre. Un officier français amena Iakovlev, ce noble russe qu’il avait trouvé dans la rue et qui parlait bien français, à l’Etat-Major. Napoléon chargea Iakovlev d’un message pour l’empereur Alexandre, et le laissa quitter Moscou avec sa famille. Arrivé aux lignes russes, Iakovlev fut déchargé de sa lettre, et on le força de se rendre dans sa propriété de campagne. On ne sait pas si le Tsar Alexandre Ier eut jamais connaissance de cette lettre. Mais on sait qu’il refusait de répondre à tous les messages que lui adressait Napoléon. Tolstoï raconte cet incident dans « La Guerre et la Paix ».
           

          
Herzen fut élevé à Moscou avec des précepteurs français, allemands et russes, dans la religion orthodoxe, mais avec une teinte de luthéranisme apportée par sa mère. C’est là qu’il apprit la mort d’Alexandre Ier, la révolte des décembristes lors de l’investiture de Nicolas Ier, le 14 (26) décembre 1825. Il avait alors presque 14 ans. Il avait quelques amis, surtout un garçon de son âge à un an près, Nicolas Platonovitch Ogarev, qui fut poète et publiciste, et resta l’ami fidèle de Herzen pendant toute leur vie. Il était aussi de famille noble ; il fut le camarade d’Université de Herzen, et son compagnon d’émigration en Europe de l’ouest.
           

            
Leur attitude politique – hostilité à l’autocratie tsariste – est symbolisée par le serment qu’ils firent ensemble de poursuivre l’action des décembristes pour la liberté. Ce serment, dont l’un et l’autre ont beaucoup parlé, eut lieu en 1828 ou 1829, sur les Vorobiovi Gori ( devenus depuis le Mont Lénine), en faisant face à la ville de Moscou. C’est là qu’est aujourd’hui l’Université de Moscou.
           

            
A 17 ans ( en 1829), Herzen entre à l’Université de Moscou et étudie les sciences, surtout les sciences naturelles. Il n’a jamais perdu son intérêt pour ces sujets par la suite, et ses lectures littéraires ou philosophiques l’ont toujours ramené à parler de la nature. Mais il ne pouvait s’éloigner des considérations sociales et politiques. Il avait 18 ans quand éclata la révolte polonaise  de 1830 – 1831. Ogarev et lui souffrirent profondément de la violence avec laquelle elle fut écrasée. Ses sentiments anti-tsaristes et anti-autocratiques, alimentés par la lecture de Rousseau, de Voltaire et de Hegel ( livres qu’il trouvait dans la bibliothèque de son père), s’exprimaient déjà dans les réunions d’étudiants où Bielinski, Ogarev et d’autres prenaient part, et où l’on lisait Saint-Simon.
           

           
En juillet 1834, la police apprit que dans une de ces réunions , on avait chanté une chanson ironique sur le tsar. Ogarev fut arrêté, et Herzen quelques jours après. On les accusa d’hostilité envers l’empereur et de Saint-Simonisme. Après huit mois de prison, Ogarev fut relégué à Penza et Herzen à Perm. Il partit pour Perm le 10 avril 1835 (il avait 23 ans) et sa cousine germaine, Natalia Alexandrovna Zakharina (elle aussi fille naturelle d’un Iakovlev) vint lui dire adieu. C’était pour Herzen des fiançailles.
           

            
Il travailla comme petit fonctionnaire à Viatka où il fit la connaissance d’un autre exilé, victime du régime, l’architecte Vitberg. Quoique celui-ci fut très mystique, il se lia très chaleureusement avec lui. C’était Vitberg qui avait fait le projet resté célèbre d’un temple à trois étages, qui symboliseraient :
                                              

                                              
Le corps,
                                              

                                               L’âme,                                              

                                              Et l’esprit.            

              
Cette distinction de l’âme et de l’esprit (doucha et doukh) était considérée comme dangereusement hérétique, et provoqua son exil loin de Moscou.
           

             
En décembre 1837, Herzen fut transféré à Vladimir – toujours en résidence forcée. Il continua à y écrire des notes sur la vie de la province et de la campagne. Il connut ainsi la vie du peuple russe mieux que beaucoup de moscovites et de pétersbourgeois.

            

              
Incident romantique 

 

             il fit illégalement le voyage de Moscou, une fois pour revoir sa cousine Natalie, et l’autre fois pour l’enlever, en 1838. Ils se marièrent à Vladimir le 9 mai 1838. Un an plus tard venait au monde leur fils Alexandre (Sacha). Puis Herzen fut gracié par rescrit de l’empereur et rentra à Moscou en mars 1840.           

          
Nommé à la chancellerie du Ministère de l’Intérieur (Stroganov) il partit pour Saint-Pétersbourg, où il travailla d’avril à novembre 1840. Il put voir l’administration tsariste sous tous ses aspects. C’est en novembre qu’il écrivit à son père une lettre où il parlait d’un commerçant qui avait été pillé – sans recours possible – par un agent de la police. La lettre fut saisie par la censure et, en juin 1841, Herzen dut quitter Pétersbourg. En juillet 1941, il est petit tchinovnik dans le Gouvernement de Novgorod et écrit un roman « A qui la faute ? ». Puis, en juin 1842, il fut enfin autorisé à rentrer à Moscou. A Novgorod, il avait fait connaissance d’un autre excellent artiste : Reichel, qui devint un grand ami.
           

           
A Moscou il retrouva ses amis littéraires et politiques, et il reprit ses discussions parfois très vives avec les slavophiles. Leur attachement à la tradition, religieuse et autoritaire de la Russie tsariste, y compris parfois le servage, le choquait profondèment, et il rompit avec eux. Comme je le dirai plus tard, ce n’est pas leur attachement à la Russie, c’est leur adoration pour la tradition qu’il réprouvait. Lui admirait Pierre Ier qui avait les portes sur l’occident, ce que beaucoup de slavophiles reprochaient précisément à Pierre Ier.
           

         
En mai 1846, Herzen perd son père ; il demande alors l’autorisation de partir en voyage pour l’occident, ce qu’il fit le 31 janvier 1847, emmenant sa femme et leurs trois enfants, sa mère et une amie très chère de la famille, Maria Ern, qui épousa plus tard un musicien allemand, Reichel. Maria Reichel resta une amie intime de la famille toute sa vie.
           

        
Herzen savait-il alors qu’il quittait la Russie pour toujours ? Certainement pas. Ce fut pourtant son sort.
            

         
Il passa par l’Allemagne, puis vint à Paris. Il en attendait beaucoup, mais il fut déçu par l’atmosphère « bourgeoise » du Paris de Louis-Philippe. Il partit pour l’Italie et assista avec enthousiasme aux manifestations populaires de Naples et de Rome, fin1847 et début 1848. Quand il apprit la révolution de Février 1848 à Paris, il s’y rendit précipitamment. Il y retrouva Bakounine et d’autres Russes. Il s’y lia avec Proudhon et Louis Blanc ; mais les journées de juin 1848, qui rétablirent l’ordre en écrasant le petit peuple, lui causèrent une amère déception. Il y avait eu des révolutions en Allemagne, en Italie, en France, mais toujours le peuple avait dû céder au pouvoir central. Il manifesta sur les barricades et fut chassé de France pour son activité politique, avec la gauche. Il alla, en juin 1849, en Suisse, puis à Nice (alors Piémont).
           

          
Pendant son séjour à Paris, l’Ambassade russe avait été informée de son activité avec les révolutionnaires de 1848, et avait exigé son retour en Russie. Herzen s’y refusa et ses biens furent confisqués par le gouvernement tsariste. Il réussit néanmoins à obtenir le transfert d’une bonne partie de sa fortune, ce qui lui permit de vivre confortablement en exil, et d’aider généreusement d’innombrables émigrés russes ou autres, y compris Ogarev et Bakounine.
           

          
A Nice vint au monde, en 1850, sa dernière fille, Olga Alexandrovna, qui plus tard épousa un Français, professeur d’Histoire, Gabriel Monod. Je suis leur petit-fils.
           

           
Drames de famille à Nice

           Sa mère et son fils Nicolas périssent en mer au large d’Hyères, en novembre 1851. Sa femme Natalie meurt en mai 1852. Elle fut enterrée au cimetière du Château à Nice, et Herzen demanda plus tard à y être enterré auprès d’elle. Son corps y fut effectivement transporté en 1870, et un monument avec une statue de Herzen fut élevé dans ce cimetière. C’est à Nice que ses admirateurs viennent rendre hommage à sa mémoire.
            En 1851, Herzen avait obtenu la citoyenneté helvétique. Mais c’est pour Londres que Herzen partit en août 1852. Il y vécut jusqu’en 1865, soit pendant 13 ans. C’est au début de 1856 que les Ogarev viennent le rejoindre. Finalement, en 1865, il alla s’installer à Genève. Entre temps, il voyagea énormément à travers toute l’Europe. En août 1869 il alla à Paris, avec l’autorisation du gouvernement français, et y mourut d’une congestion pulmonaire, le 2& janvier 1870.

                                                                       II           

            
Telle est la vie agitée et mouvementée d’Alexandre Herzen. Il l’a racontée avec un talent remarquable dans ses « Mémoires », « Passé et pensées » qu’il a publiées en majeure partie par fragments pendant sa vie. Le texte complet est reproduit dans les éditions russes de Herzen. Une remarquable traduction en anglais fut publiée après la première guerre mondiale (1924) par Constance Garnett (la traductrice de Tolstoï), puis révisée et republiée en quatre volumes sous la direction du savant anglais Isaiah Berlin en 1968. Une traduction française des premières parties, par Delaveau, parut du vivant de Herzen en 1860-1862, il y a plus de deux cent ans, sous le titre « Le Monde russe et la révolution », mais ne va que jusqu’en 1847. Aujourd’hui une remarquable traduction est en cours de réalisation par les soins de Madame Daria Olivier. La premier tome paraîtra en mai aux Editions « L’Age d’homme » de Lausannne, sous le titre de « Passé et méditations »
[1].
           

           
Le talent littéraire que révèlent ces Mémoires est bien connu, et l’on comprend aisément qu’il ait pris plaisir à les écrire. Style, conviction, émotion, idéalisme, ironie et sens critique ou polémique, rien n’y manque. Mais, si pour le lecteur d’aujourd’hui les Mémoires restent son principal chef-d’œuvre, bien d’autres ouvrages de Herzen méritent l’attention. Avec ses lettres personnelles, son œuvre écrite représente 33 volumes de l’édition soviétique publiée de 1954 à 1966.
            

              
Dès ses années en Russie, outre quelques nouvelles, il avait publié, sous forme d’articles (parus surtout dans la revue « Otietchestviennie  Zapiski ») deux ouvrages, mi-scientifiques, mi-philosophiques, en 1843 « Du dilettantisme dans la science » et en 1845-1846 « Lettres sur l’étude de la nature ». On y sent déjà l’esprit libéral et hégelien, et l’histoire de la civilisation y tient autant de place que l’histoire naturelle.
           

           
Je vous ai dit l’immense déception qu’il éprouva au spectacle des révolutions de 1848, en France, en Italie et en Allemagne. Il écrivit à ce sujet des pages tragiques et amères, d’abord « Les Lettres de France et d’Italie » (publiées en partie dans le Sovremennik en Russie), puis dans le recueil « De l’autre Rive ». Tout ceci a été écrit de 1847 à décembre 1851, et republié par Herzen à Londres. Ce qui nous frappe le plus dans ces ouvrages, c’est l’émotion qu’éprouve le Russe, émigré pour des raisons politiques, espérant retrouver l’atmosphère de la révolution de 1789/90 ( pas celle de 1793) et déçu de trouver la bourgeoisie soutenir Cavaignac et le coup d’Etat du 2 décembre 1851.

                                                               III

              De là à se retourner vers les problèmes russes, il n’y avait qu’un pas. Agir sur l’opinion et l’administration russe en s’adressant à ses compatriotes dans leur langue, telle est la tâche qu’il s’est assignée en arrivant à Londres. Publier en russe pour les Russes, leur parler de la Russie, de la nécessité d’abolir le servage, de soutenir le socialisme communautaire du mir et de l’artel – formes idéales du socialisme à ses yeux – et supplier le régime de remédier à ses abus, de rendre la justice juste et l’administration honnête – Tout ceci en souvenir des Décembristes, et au nom de son idéalisme socialiste.           

           
Il y sera fortement encouragé par l’arrivée au pouvoir, en 1855, d’Alexandre II, qui passe pour nettement plus libéral que son prédécesseur Nicolas Ier. Ce dernier avait régné de 1825 à 1855, durant toute la jeunesse de Herzen. Mais dès avant cela, il veut faire connaître la Russie à l’occident, et écrit sa fameuse Lettre à Michelet en réponse aux « Légendes démocratiques du Nord » que celui-ci publia en 1850 et 1851. Herzen, en septembre 1851, proclame que le peuple russe n’est pas le régime tsariste. Il refuse d’admettre que le peuple russe soit responsable de la répression par Pétersbourg  des mouvements de libération polonais, symbolisés par Kosziusko, en 1830-1831, mouvements pour lesquels il a la plus grande sympathie.
            

            
C’est en 1851 aussi qu’il publie en français « Du Développement des idées révolutionnaires en Russie » où le rôle des Décembristes est chanté en terme élogieux. Cet ouvrage fut republié à Londres en 1853 par la « Société démocratique polonaise » composée d’émigrés polonais à Londres, avec ce mot de l’auteur « cette édition sera un nouveau témoignage public de l’alliance fraternelle de la Pologne révolutionnaire avec les révolutionnaires russes ».
            

            
A son arrivée à Londres, pays refuge de bien des révolutionnaires, déçu peut-être de ne pouvoir jouer un rôle en Europe, malgré ses liens avec Proudhon, Mazzini et Garibaldi, c’est donc à la Russie qu’il s’adresse en langue russe. Il fonda « l’imprimerie libre russe » où il publia ses principales œuvres. D’abord quelques articles et essais divers, puis, dès l’avènement d’Alexandre II (1855) ses deux publications les plus connues (après ses Mémoires) l’Etoile polaire (Poliarnaïa zvisda) et la Cloche (Kolokol).
            

           
L’Etoile polaire est un recueil littéraire annuel dont le premier fascicule date de 1855 et le dernier 1862
[2]. Son nom est emprunté à la publication des Décembristes et elle porte sur sa couverture les profils des cinq décembristes exécutés en 1826, à savoir Pestel, Rileev, Bestoujev, Nouraviëv et Kakhovski, et leur devise « Vive la raison ! »
           

           
On y publia des articles sur la situation politique en Russie, des documents officiels et privés, des œuvres inédites de Pouchkine et des décembristes, et des œuvres de Herzen et d’Ogarev qui était arrivé à Londres en 1856. Les premiers chapitres des Mémoires y figurent aussi. Herzen signait Iskander (« Alexandre » en turc).
            

           
Le premier numéro contient une très belle lettre datée du 10 mars 1855, adressée à l’empereur :
           

          
« Votre règne commence sous une étoile étonnamment heureuse. Il n’y a sur vous aucune tache sanglante. Vous n’avez aucun remords dans votre conscience. On attend de vous un cœur humain !... Certes ma devise n’est pas la vôtre : je suis un socialiste impénitent, vous êtes un empereur autocrate. Mais il peut y avoir entre nous une chose commune : notre amour pour le peuple. Et en son nom je suis prêt à faire un énorme sacrifice… Je suis prêt à attendre, à parler d’autre chose, pourvu que je garde vivante l’espérance que vous ferez quelque chose pour la Russie… Sire, donnez-nous la liberté de parler… Donnez la terre aux paysans car elle leur appartient… Effacez la souillure du servage…)
[3]
           

          
Ainsi que je l’ai mentionné déjà, le nouveau tsar avait manifesté des sentiments nettement plus libéraux que son prédécesseur. Et en effet, en 1857, il fit commencer une enquête officielle sur les conditions dans lesquelles on pouvait préparer la libération des serfs. Cette commission mit longtemps à terminer ses travaux, et ce n’est qu’en 1861 que la libération eut lieu effectivement, mais à des conditions très lourdes pour les serfs libérés.
           

         
Dès 1857 le besoin d’une publication plus fréquente se fit sentir, et Herzen et Ogarev décidèrent de publier un journal mensuel ou bimensuel, le Kolokol, traduit en général par « la Cloche » (le Tocsin serait peut-être plus exact). Son épigramme était « Vivos voco ». C’est surtout dans cette publication que se manifesta la propagande de ces émigrés pour la réforme démocratique de l’administration, et un traitement meilleur pour les paysans, et les communautés villageoises. Ils se disent socialistes, mais ne sont pas hostiles à la propriété privée. La liberté de l’homme est plus importante que l’égalité. En somme, ils restent rationalistes et idéalistes.
           

         
Le Kolokol fut publié jusqu’en 1868 et même quelques numéros parurent en 1869 à Genève. En 1863 une nouvelle révolte polonaise avait été écrasée sans merci par la Russie. A nouveau, Herzen prit le parti des Polonais. Il est toujours partisan d’une fédération slave, mais hostile à une domination russe.

           

         
Le Kolokol pénétrait en Russie malgré la censure. On disait que l’Empereur lui-même en prenait connaissance – surtout avant 1861. Mais les opinions de Herzen n’étaient nullement extrémistes. Il était :

                         a)      Pour la Russie, sa patrie qu’il aimait, car elle n’est pas inférieure à l’occident, mais contre la domination militaire sur la Pologne.
                         b)      Pour les réformes révolutionnaires, mais contre les attentats nihilistes et sanguinaires.

Il se trouva en opposition à la fois avec la droite traditionnelle, panslaviste et patriote, et avec l’extrême gauche, symbolisée par Tchernichevsky ou Bakounine, pour qui l’action révolutionnaire était préférable à la propagande rationaliste.

              C’est pour ces raisons que la popularité de Herzen en Russie déclina rapidement à partir de 1865, et les Russes restés en Russie, même s’ils étaient socialistes avancés, ne lui attribuaient plus grande influence.


              On ne lui contestait pas d’avoir joué un rôle considérable en faveur de la libération des serfs, mais on tendait à croire que son rôle s’arrêtait là. Il en souffrit beaucoup. « Terre et liberté » et « La liberté du peuple », les mouvements violemment révolutionnaires et souvent nihilistes des années 1870 et suivantes, se réclamèrent de lui comme leur prédécesseur ou leur inspirateur, mais non comme leur guide.


              Telle fut la fin de de grand homme. Lénine refuse de l’appeler « libéral ». Et pourtant il aurait été fier de ce qualificatif, car la liberté était pour lui un idéal quasi-religieux. Il fut un polémiste passionné, mais avant tout un écrivain de très grand talent. Il faut encore le lire, car ce qu’il a écrit est très beau et reste très beau. Lisez-le.


             Pour vous en convaincre, permettez-moi une dernière citation. Voici quelques extraits de la préface à son livre « De l’autre rive ». Elle est intitulée « A mes amis de Russie. Adieu. » et est datée de Paris, mars 1849 :


            « Notre séparation durera encore longtemps, peut-être toujours. A présent je ne veux pas rentrer en Russie ; plus tard sera peut-être impossible. Vous m’attendiez encore ; il faut nous expliquer. Si je dois rendre compte à quelqu’un de mon absence, de mes actions, c’est bien à vous, mes amis.
 
            « Une invincible répugnance et une forte voix intérieure – qui promet quelque chose – ne me permettent pas de franchir la frontière russe, maintenant surtout que l’autocratie, furieuse et effrayée de ce qui se passe en Europe, étouffe, avec un acharnement redoublé, tout mouvement intellectuel ; qu’elle sépare grossièrement de l’humanité qui s’émancipe soixante millions d’hommes ; qu’elle intercepte de sa main noire, de sa main de fer, sur laquelle s’est caillé le sang polonais, le dernier rayon de lumière qui atteignait affaibli, un petit nombre d’entre eux. Non, amis, je ne puis franchir la limite de ce royaume des ténèbres, où règnent l’arbitraire, un épuisement muet de la vie, l’anéantissement sans traces, les souffrances avec le bâillon sur la bouche.
 
           « …Pourquoi donc est-ce que j’y reste (à l’étranger) ? J’y reste parce que la lutte est ici ; parce que, malgré le sang et les larmes, c’est ici que se décident les questions sociales ; parce que ici les souffrances sont à l’état aigu, oui, mais avouées ; la lutte est ouverte, personne ne se cache. Malheur aux vaincus : mais ils ne sont pas vaincus d’avance, ils ne sont pas privés de la parole, avant d’avoir parlé ; la violence est grande, mais la protestation est haute ; les combattants vont souvent aux galères, avec des chaînes aux pieds et aux mains, mais la tête haute et la parole libre.
 
           « …C’est pour cette liberté de langage que j’ai rompu – ou plutôt interrompu pour quelque temps, le lien du sang qui m’unit au peuple au sein duquel j’ai trouvé tant d’échos aux côtés sombres et aux côtés clairs de mon âme, au peuple dont le chant et la langue sont mon chant et ma langue…
 
           « J’ai pesé des mois entiers, j’ai balancé, et j’ai fini par tout sacrifier :
                                   

                                                 
A la dignité humaine,
                                  
                                                
A la liberté de la parole.
 
            « …En Europe, on n’a jamais considéré comme criminel celui qui ne vit pas dans son pays, ni comme traître celui qui va en Amérique.
 
            « Chez nous rien de semblable. Chez nous, l’individu a toujours été écrasé, absorbé et ne s’efforçait même pas de s’émanciper. La parole libre chez nous a toujours été prise pour une insolence, et l’indépendance pour une rébellion ; l’homme disparaissait dans l’état, se dissolvait dans la commune.
 
             « …Pourquoi le 14 décembre 1825 a-t-il si fortement remué toute la jeune Russie ? Parce qu’il se passait sur la place d’Isaac. Et maintenant, non seulement la place publique, - mais les livres, les chaires, - tout est devenu impossible en Russie. Reste le travail individuel, secret, ou la protestation individuelle – de loin.
 
              « …Peut-être n’est-il pas si éloigné qu’il semble, le jour où nous nous réunirons comme par le passé, à Moscou, et où nos verres se heurteront sans crainte, avec ce cri :
                       
                              
« A la Russie et à la sainte liberté. »
 
              « Mon cœur se refuse à croire que ce jour ne viendra pas, et il serre douloureusement à l’idée d’une séparation éternelle. Est-il possible que je ne revoie plus ces rues que j’ai si souvent traversées, rempli des pensées de l’adolescence ; ces maisons si intimement liées avec mes souvenirs ; nos villages russes, nos paysans, auxquels je repensais avec amour, au midi même de l’Italie.
           

             
« -Non, c’est impossible !...Mais si…eh bien, alors, je léguerai mon toast à mes enfants, et en mourant sur le sol étranger, je conserverai la foi en l’avenir du peuple russe, et je le bénirai du fond de mon exil volontaire.
[4]
                                                                                              

                                                                                                                                          
(Paris, mars 1849)
 

              Ce texte date d’il y a 125 ans. N’est-il pas encore étonnamment vivant ?
                                     ----------------------------------------------            


[1] Le Tome I a paru en mai 1974, aux Editions « L’Age d’homme » (Lausanne).

[2] Plus un volume publié à Genève en 1869.

[3] Raoul Labry : A.I.Herzen – Paris, 1928, pages 371-372.

[4] Pages choisies d’Alexandre Herzen – éditées par Michel Delines, 1912 .

 

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MLFcham - Athènes - Octobre 2008

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