Deux Lettres à un archéologue par Michel Al-Maqdessi PDF Print E-mail
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Written by Michel Al-Maqdessi   
Wednesday, 06 February 2013 09:09
 Ière Lettre à un Archéologue

 Tu es Archéologue, et c’est pourquoi je t’estime. J’ai confiance en ton rôle majeur de chercher la vérité historique de mes ancêtres dans sa vision la plus transcendante.
 Je ne sais comment te parler, je suis pris par un sentiment de désespoir, plongé dans l’instantané destructeur de mes pensées dissipées dans la poussière ténébreuse de mon destin.
 A l’heure où je t’écris cette lettre, toute la Syrie brûle, les beaux éléments de son héritage sont exposés à une destruction systématique, résultat du recours à un enfer équivalant à mes yeux à un péché mortel.
 Dans mon pays, cher Archéologue, la terre subit ces malheurs, le ciel connaît son châtiment et la steppe engendre la haine. Ainsi, le néant ultime favorise l’éclatement de mes sentiments dans une stupeur mortelle : je suis foudroyé par l’ennemi caché dans cette infernale machine de guerre.
 Aujourd’hui où le nombre de mes malheurs atteint un sommet et m’épuise, je me demande quelles seraient tes réactions.
 Puis-je te l’avouer, l’heure avance et il est temps de prendre une décision courageuse. L’année qui s’achève a connu les horreurs les plus destructrices. Notre humanisme est balayé par la haine mystérieuse née de la doctrine sanglante d’un diable qui dissout les nobles composantes de notre belle discipline.
 L’Archéologue, comme le libérateur, devrait savoir que l’héritage antique est une histoire qui raconte les exploits de l’humain, dans un rite qui unit la conception la plus noble de l’existence et le désir de rehausser la vision de l’homme vers ce qu’elle doit être, c’est-à-dire sublime.
 C’est donc toi qui restes dans mon existence la source éclatante d’une résurrection furtive, comme une apparition magique au milieu des décombres ténébreux de l’esprit.
 Je vois en toi le messager de l’avenir lorsqu’une personne éveille en moi l’émotion mélancolique de mon pays. L’image que j’ai de toi est celle d’un libérateur qui tisse ma destinée vers l’horizon le plus noble de mon chemin.
 Mon cher Archéologue, j’ai profondément réfléchi, je crois même à ce moment béni où ton raisonnement sera pleinement orienté vers l’acte noble d’abolir toute peur, et de faire entrer dans les méandres ténébreux de mon destin le souffle vital d’un soutien efficace.
 Ce que j’ai peine à comprendre c’est ton hésitation, il y a en toi, peut-être, cette volonté de t’éloigner du comportement sublime de nos prédécesseurs. Hélas, on est à mille lieues du message noble d’Ernest Renan, du comportement généreux d’Henri Seyrig, de la vision confiante de Selim Abdulhak et de l’esprit émancipateur d’Adnan Bounni.
 Comment peux-tu lier des intérêts aussi étroits à mon attachement à une discipline destinée à révéler l’humain ? Crois-tu vraiment à notre message ?
  
 L’archéologie n’est plus le théâtre d’aventures personnelles mais un processus de création de l’humain tel qu’il fut et tel qu’il doit être.
 Le message archéologique doit être accompli non par un acte bas mais par un geste généreux. L’attitude envers le passé doit être le fruit non pas de l’anxiété mais de la  fidélité. La vision scrupuleuse de l’héritage doit être réalisée non par méfiance mais comme un acte de foi. L’image du patrimoine doit être vécue non comme une soumission mais comme une libération.
 Cette observation n’a pas éclaté comme un imprévisible coup de tonnerre sur notre discipline, il ne s’agit pas là d’un banal recueil successif de mots ni d’une quelconque anthologie, mais d’une souffrance issue de l’espoir devenu évidence que l’Archéologue peut tout.
                                                                                                                                          Michel Al-Maqdissi
                                                                                                                                                                                       Premier janvier 2013

 

Seconde lettre à un Archéologue

 Cher Archéologue, il faut que je t’avoue quelles ont été mes déceptions lorsque j’ai médité ma première lettre. Je ne vois aucun mot pour les traduire sinon celui de mécontentement.
 Il aurait fallu réenchaîner mes idées sur l’identité de notre discipline. Redonner à l’archéologie une morale, une existence force libératrice, l’honneur d’être une science libre, la force de distinguer le bien du mal et de choisir le premier.
 Dans nos œuvres, nos réflexions, nos proclamations, l’archéologue de l’avenir ne verra que le désastre, les gémissements du malheur, l’attitude de l’échec, un appel au renoncement à nos idéaux. Il en conclura que le passé dépassé a subi les conséquences les plus dramatiques de notre présence.
 Quel lavage de cerveau infligé à notre discipline! Cela me jette au visage l’impression d’un dialogue absurde, d’une faiblesse inexcusable, d’un ramassis de slogans.
 De même, ce jeune archéologue consultera un jour nos œuvres, dépouillera attentivement nos papiers, examinera nos réactions. Il constatera une métamorphose destructrice de nos valeurs, il verra notre égoïsme dévastateur, il restera incrédule devant la vanité et la faiblesse de notre position.

                                        +                                 +                                 +

 Depuis presque trente ans, cher Archéologue, nous passons chaque année un long moment ensemble, et pourtant je ne te connais pas. Tu es pour moi indéterminable.
 Attends ! Laisse-moi te dire : il me semble que nous sommes incompatibles, toi, façonné par l’égoïsme, tu bouches tes fenêtres, tu fermes tes portes pour qu’aucun cri de détresse n’y pénètre. Tout se passe discrètement dans tes ghettos universitaires. Et moi patiné par les malheurs de mon pays inexorablement coupé en morceaux, je souffre dans la misère, l’errance et l’abandon.
 La Syrie, ce pays si ancien, si fier de son existence, si sûr de lui-même, voilà que, soudainement, il se trouve frappé à mort par une haine sauvage, foudroyé dans une détresse sanglante et abandonné dans le néant d’un destin sanguinaire.
 Or, ce néant peut-il vraiment coïncider avec l’ultime effondrement des valeurs de notre discipline ? Crois-tu que la haine est le malheur ultime réservé à notre chère archéologie ? Comment peux-tu allier une idéologie désastreuse à un métier destiné à révéler les réalisations joyeuses de nos ancêtres ?
 A ce stade, mettons-nous d’accord sur trois points.

 Primo, veux-tu regarder la réalité en face, ou te cacher derrière du vent ?
Le second choix est une dérive égoïste de l’archéologie. Autrement dit, ce n’est pas seulement les valeurs de notre discipline qui se trouvent brisées mais son identité profonde.
Nos valeurs sont hors-jeu, et c’est un désastre. On assiste à une fulgurante régression qui nous conduit aux mœurs d’une archéologie meurtrière et à la fin de l’humanisme. Cette archéologie destructrice étouffe notre pensée.

 Secundo, il est inutile d’être un exégète pour doser le degré des dégâts qui ruinent mon identité et notre identité.
Dans ce contexte, toute la réflexion se focalise sur une seule interrogation : Pourquoi nous sommes archéologues ? Notre temps est-il devenu celui où nous refusons de proclamer les valeurs nobles de notre message ?
Tu me sembles habiter un autre monde, infecté par un péché mortel. Pourtant, je suis toujours convaincu qu’il faut se retrouver, nous avons un problème à résoudre, une décision à prendre.
En effet, beaucoup d’entre nous préfèrent éviter de poser même la question de leur engagement pour une cause salvatrice. Une telle interrogation débouche, au moins, sur le devoir même de l’archéologue de demeurer fidèle à une approche fondée sur le respect de la nature humaine. Le mépris est une erreur qui étouffe l’homme.

 Tertio, quelle amertume j’éprouve, quelle déception terrible devant la transformation de ton comportement. Mais chacun peut finalement y trouver son compte. Si le néant risque de nous avaler dans les ténèbres, l’avenir garde malgré tout l’espoir de la destinée glorieuse de notre discipline. Il suscite en moi la volonté de réagir contre la faute cachée de ton orgueil qui n’est qu’un monstre muet.
 Et pour terminer ce message, je dirais que l’archéologie syrienne victime d’un oubli amère renaîtra demain de ses cendres parce qu’elle est fondée sur des bases humaines. Ce tragique destin ne doit pas nous conduire au désespoir. Simplement, nous devons savoir que l’avenir se présente dans des termes difficiles. Mais la douleur ne se poursuivra pas éternellement sans que naissent les conditions favorables à la résurrection.
 L’heure avance et il est important de me retourner vers l’avenir. Alors de te confier Renan, Seyrig, Abdulhak et Bounni et je te propose de les méditer.

                                                                                                                         Michel Al-Maqdissi
                                                                                                                        Vingt-cinq janvier 2013

 

   
Last Updated on Friday, 08 February 2013 09:41
 

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