En Syrie les jardins meurent aussi ! par Simone lafleuriel-Zakri PDF Print E-mail
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Written by Simone Lafleuriel-Zakri   
Thursday, 28 February 2013 09:34





 

 

 
                                                        Visite aux jardineries d’Alep

A
Aline, Leila et   Anka, Sabine, Virginie,  mes amies avec qui  je partais  si souvent visiter  les jardineries d'Alep  et qui n'ont plus, mais comme tant d'autres, ni jardin ni même de maisons en Syrie et vivent désormais en exil ...


A  Sandrine et  Murielle mes filles qui, franco syriennes par leur père  aimaient tant au printemps découvrir la Syrie au printemps et  avaient  un "chez elles" syrien  aujourd'hui comme les maisons  et les jardins d'Anka, Sabine et de Virginie  occupés  par des Jihadistes
!
 

En ces premiers jours de printemps syrien

 

 A Alep, en cette fin février, c’est déjà presque le printemps…Les membres de notre famille contactés  s’ils disent leur lassitude et les difficultés sans cesse  accrues  de leur vie de tous les jours, se félicitent du radoucissement du temps. Il fait doux ! Rabi’a  déjà ! Mais  en cette année  qui commence si tristement    à quoi peuvent bien penser les plantes de Syrie ?


Je  sais l’angoisse, la peur, la souffrance la désespérance profonde  des habitants d’Alep et des gens de tout le pays. Elles sont  quotidiennes et ne semblent  devoir jamais  pouvoir  s’atténuer. Mais  après  les hommes, que pensent  les grands  arbres des rares  forêts  syriennes jusqu’à  ces derniers mois   encore  protégés  et désormais abattus, et ces  pins d’Alep, si rabougris et torturés  par les vents qui les façonnèrent sans pitié  dès leur enracinement ? Ils sont   si résistants pourtant mais comme un destin d’humain de cette terre  syrienne en fait trop souvent pillée et sans pitié meurtrie. Alors  qu’est donc devenu  ce Pinus halepensis Mill. qui s’est   installé partout  en  Méditerranée portant  en tout lieu ce nom de Syrie mais  que l’on a coupé  cet hiver neigeux  pour  chauffer  les  malheureux  syriens  privés de mazout et   d’électricité !  J’imagine que les paysans, cet hiver, n’ont pu dans leurs terres   enfouir les semences quand la pluie était attendue. Aucun  jardinier  n’a     recevoir  l’ordre de mettre dans les parterres de la ville  et  à chaque  rond  point   les fleurs  qui, encouragées par le soleil déjà chaud,  s’empressaient d’y prospérer.  Les fleurs en Syrie,  mais comme toutes les plantes en ce pays et pourvu qu’on les abreuve  un tant soit peu,  savent  faire  un miracle  même quand  le  climat  ne leur fait pas de   concession !

    

Mon  printemps syrien des années passées

 

Les années passées, fin février, je préparais mon voyage  en Syrie et mon retour  dans la maison fermée tout l’hiver !  Dans  ma tête,  il y avait  déjà des idées de jardinage  et dans ma mémoire, des  images de terre rouge en  attente de floraison passionnée! C’est sûr, il y aurait   dans le cédratier d’une amie   des  fruits  énormes  à odeur bien sûr de cèdre. Ensemble on s’empresserait  de  les  ramasser pour les confire ! On cueillerait les  citrons et on se ferait livrer des kilos d’oranges   à presser pour les jus de l’été. Et  aux premières roses jouri  arrivées dans le souk, on ferait de la confiture !  Dans nos promenades  aux environs  d’Alep, j’irai comme chaque année  photographier  des champs rouges de coquelicots mêlés au vert des plants de fèves  déjà hauts. J’en savais un champ  où, ensemble et   joliment mêlés, ils poussaient  drus juste  au pied de l’antique site néo-hittite d’Aïn Dara  à quelques kilomètres de Saint Siméon !  A proximité, dans le sol jonché de tessons  du site, les paysannes  ramassaient  des  câpres  et épluchaient pour nous  les  côtes  ou tiges   d’artichaut sauvage : l’harsherf  diurétique dont elles faisaient  grande consommation à la fin des mauvais jours.

  
 Partout, dans les sites désormais désertés, il y aurait peut-être ce printemps et  malgré toute cette violence, de ce colza jaune d’or,  aux touffes  en  massifs sauvages  ondulant  sous un  vent  déjà léger et doux. Mais je doute qu’il y ait  le  long des routes devenues dangereuses, des champs tout blancs de cette coriandre syrienne poussée  à foison et exportée dans le monde entier avec le cumin,le carvi, le fenugrec  et  l’anis : l’anis syrien justement  celui qui pousse près de Deir-ez-Zor aux rives de l’Euphrate et le seul habilité à entrer  dans notre pastis  ! Qui aura pu s’occuper de semer ce persil arabe  à graciles ombelles qui s’épanouit en  rangs serrés.

 
Le Coriandrum sativum est   de Syrie ! Dioscoride déjà le savait qui lui  donnait le nom savant de Koriandron. Il lui accordait    de très nombreuses propriétés mais comme  l’indiqueraient plus tard et  à sa suite, tous les médecins et pharmacologues arabes !


 Des asphodèles partout dans le massif calcaire

 

 Curieux, mais ma Syrie  à moi, dans ma mémoire, c’est d’abord une Syrie végétale  et un parterre    mais oui  et, pour les avoir souvent  admirées, fleuri   de touffes d’asphodèles chères  au Booz endormi d’Hugo. Elles qui tant aiment les terres calcaires  parsemaient de leurs hautes  hampes fleuries  de blanc   les sites  antiques byzantins. On y trouvait   aussi des lis, des  iris, et   mille petites plantes   à bulbes  multicolores, certaines  d’un très beau pourpre : un grenat syrien que la pierre imita. Et il  fleurit dans ce  terrain ingrat des quantités d’anémones ! La fleur de Naaman  ou ad Noman. ShaqaÏk ‘an No’man est liée  au destin tragique d’Adonis, ce  fils  adultérin d’une reine syrienne violée par son père. Il  fut l’amant adoré d’Astarté, notre Vénus  à Rome et chez  nous et  par son sang  colora pour toujours la fleurette !

 

Une longue histoire de fleurs de Syrie


Une Syrie végétale  est liée depuis  l’Antiquité  à des histoires de  fleurs. Ce n’est pourtant pas la Syrie que l’on décrit   en premier et pourtant  tant de plantes  se sont  données son nom !  La Khetmie haute sur tige  par exemple : Hisbicus syriacus ou althea syriacus ;  la toxique   Asclépias : le si jolie herbe aux perruches ou  à la ouate que l’on pose par   bec tige sur le rebord d’un verre rempli d’eau. Elle s’y épanouira en ouvrant une délicate touffe  duveteuse. Elle  porte le nom d’Asclepios  dieu de la médecine et est   syriaca  mais comme la céphalaire,   l’acanthe chère aux chapiteaux ;  le notobasis ou cirsium syriacum  et,  dite aussi persica,  la véronique ! La nigelle est damascena  mais comme… le prunier et la célèbre rose  aux cent pétales mais  tant d’autres plantes  encore que butine pour un miel syrien de grande qualité et renommé  l’Ape mellifera syriaca.


 Et comment   oublier    plus  les  quatre vingt dix millions d’oliviers dont  Alep  sait faire depuis des siècles  un savon que copia dès le seizième siècle les  savonniers de Marseille !


Mais  que vont devenir les jardins d’Alep ?


Si  Alep  est de pierres et même de  béton    je la savais, moi, aussi  et de mieux en mieux de jardins …
Pourtant  ce printemps nouveau qui doit déjà s’annoncer en Syrie je le sais condamné! Je n’ose  l’imaginer !  je  peux  pourtant   craindre le pire : des arbres  sacrifiés, des jardins et des parterres de ville abandonnés, des jasmins qui ne reverdiront pas faute d’eau, des récoltes déjà avortées  et des jardiniers peut-être partis faire la guerre ! Dans la vieille  ville même, à Khallasey, en bas de la Porte de Quinessrin,  dans ce terrain vague  où s’étaient installés des jardiniers  qui veillaient sur leurs  jeunes  plants alignés,   j’allais mais comme tant d’autres acheteurs fidèles,   choisir  des rosiers. Il y avait là, jouxtant  vers le nord les  anciennes Halles aux  légumes en attente de déménagement, un grand terrain  lui aussi en attente depuis des années de construction hypothétique d’immeubles  modernes et d’un nouveau musée.

 
Cet espace si citadin où un paysan s’obstinait  à cultiver un petit champ de luzerne,  s’étendait  de la halle  aux légumes et jusqu’aux premiers immeubles du vieux Kallaseh derrière les maisons et immeubles qui bordaient une longue rue  toujours encombrée  et   des deux côtés, bordée  de boutiques  et  d’ateliers.  On me dit   qu’il y a, là,  ces jours sans cesse des combats ! J’avais  moi, l’habitude d’y boire du thé en bavardant de l’utilisation des coccinelles avec  un très savant jardinier !

 
Un  gardénia que  j’avais choisi justement à Khallaseh,  se couvrait, à peine mai annoncé, de fleurs blanches à parfum léger emprunté l’été  à mes jasmins.   Il se plaisait beaucoup  au-dessus de l’eau bruissante du bassin. Il  portait de plus en plus haut ces fleurs à pétales  bien  repassés  qu’adopta Madame Chanel  pour orner ses  tailleurs.  Il est mort    mais comme  tout  ce qui aimait  pousser dans ma demeure volée de la citadelle !


 Je m’interroge quand même ! Mes deux  vieux pamplemoussiers : ces  plaqueminiers qui  aurait dû faire leurs  montée de sève et  qui donnaient  des fruits énormes et en  étonnantes lourdes  grappes     dès l’automne annoncé   est-ce qu’ils ont dû livrer  les fruits  à ces   Libyens venus en Syrie faire le djihad comme ils le disent ? Ils n’ont pas hésité à s’installer  sous leur haut feuillage    et dans  ma cour et même dans la demeure  tout entière !

              
Ne jamais oublier la  campagne syrienne


 Comme  pour mon quartier  perdu,  je refais  en  mémoire et sans cesse le  chemin qui me menait au printemps dans les jardins  et les  campagnes syriennes.
    
Quand, en Syrie, dans toutes ces années passées s’annonçait le printemps  arabe,  je savais  qu’il ne me resterait  que peu  de temps,  deux mois à peine, pour retrouver,  à Alep  et dans tout le pays que j’allais parcourir de nouveau, le temps de l’explosion  d’une  végétation aussi  exubérante  que  prompte à   ralentir  sa vitalité.

 
  Dès mars et peut-être avant en Syrie,  et  des racines   à la pointe  des feuilles comme au cœur de chaque fleur  éclose,  tout végétal syrien sans perdre  de temps, organisait   sa   provision de graines   à répandre sur la terre à peine l’été  passé et  mettait à l’abri l’écheveau bien vivant de ses  racines.    Il lui fallait alors se soucier  de la survie de  son  espèce  en    prévision de ces  temps de grande et même très grande et longue chaleur. Ardente, insupportable quelquefois, elle ne manquerait pas pendant deux longs mois, et  très vite, de succéder à cette trop courte période de  soleil clément et de mettre en péril tout ce qui, bien vivant, pourtant devait envisager   de s’organiser pour renaître   au printemps suivant. Pour  atteindre ce but, il ne faudrait plus espérer que  quelques derniers bassinages de rosée et, en pluie improbable et le plus souvent violente, de vains arrosages  dispensés par un ciel voué à ne plus se parer pendant des jours  que d’un   bleu intense !

Fin juin  et jusqu’aux  premiers nuages d’automne, il ne faudrait plus compter que sur l’eau de ces  réserves de survie  emmagasinées  dans les puits   et, depuis des millénaires,   dans l’humidité des replis y compris les plus profondément enfouis,  des sols  syriens, terre noire plus légère et   terre lourde, rouge et argileuse mais tous connus pour être  vite asséchés.

 
En grand secret, dans les parties  vertes sauvegardées, chaque    plant, soucieux de  renaître  en ce  printemps  à revenir,   sacrifierait alors   sans état d’âme et  pour assurer sa survie,  feuilles  ou   fleurs jugées inutiles!

 
Un camaïeu  d’ocre, de brun et  de  rouge


 L’été bien installé, la campagne syrienne  en longues plaines  ondulant   jusqu’à un horizon bordé de massifs calcaires, ou caillouteuse et devenue  blanche  des régions de l’Euphrate, ne serait  alors  plus que  comme recouverte  de  pièces inégales assemblées  en une  tapisserie   moderne en bandes de  camaïeu d’ocre, de  roux, de  brun, de gris   ou  de rouge. Assoiffée, crevassée, soufflée en  nuages de poussière tourbillonnante   cette terre rouge  de Syrie serait  bien   capable de s’abattre  alors sur tout  ce qui, vert encore,   bouge  à peine  et palpite encore dans un paysage assoiffé, accablé de soleil et résigné!

 
Mais  la végétation syrienne, d’année  en année  savait aussi qu’elle  pouvait, de mieux en mieux,     se reposer     sur la vigilance  des humains  dans  les champs comme dans les jardins et  comme dans les cours  paysannes ou citadines des maisons syriennes ou  sur les balcons des immeubles. Dans les champs, les  paysans syriens  avaient appris,  mais ce n’était pas  partie gagnée,  à irriguer des cultures  plus  modernes mais   plus exigeantes et aujourd’hui  de plus en plus  délaissées dont les  betteraves  et même le  coton.  Pour les autres dont une variété providentielle de blé dur,  ils s’en remettaient aux traditionnelles et ancestrales méthodes de culture sèche.   Mais  dans l’oasis de Palmyre par exemple, l’antique source Aqfa  souffrée -et en fait conduite par     divers canaux-  ne suffisait  plus. Depuis  des siècles, répartie de main de maître d’homme, dans les multiples canaux, elle abreuvait les oliviers   les palmiers dattiers, les grenadiers comme les carreaux de  légumes et de luzerne  plantés à leurs pieds.


Epuisée,   tarie, elle avait dû faire  place à une eau étrangère  à la source de l’oasis,  remontée des profondeurs de la nappe  phréatique, de puits  forés profond. Hélas  cela même fut impuissant à maintenir des  vergers  traditionnels  d’abricotiers  qui de plus n’aiment pas  le sel qui remonte des profondeurs de la terre!  Les  Palmyriens envisageaient  ces derniers temps de mettre en œuvre    des solutions plus  modernes d’irrigation pour sauver les plantations de leur célèbre oasis.


Une Syrie hélas assoiffée

 

Les  périodes   de sécheresse  de plus en plus  longues  et désespérantes, en Syrie  comme  ailleurs, mais  aggravées  par  une gestion de l’eau encore trop archaïque    faisaient obstacle aux  efforts des paysans  de survivre sur leurs exploitations  et d’y garder leurs  troupeaux en  vie.


  Ces dernières années pourtant  cette majorité d’exploitants agricoles  du  peuple syrien     et en majorité encore des petits propriétaires,  voyaient  leurs revenus progresser !    L’année 2009 fut une très bonne année  et la Syrie fut inscrite au cinquième rang des pays méditerranéen  d’agrumes !   Puis dans les régions  du nord-est et de sud,  faute de fourrage  et faute de pluie, une partie  vit son travail ruiné  et fut   dans l’incapacité de  se  tourner vers des  cultures moins  dépendantes    de ces habituelles  pluies capricieuses. Elles  n’obéissaient plus au cycle des quatre années de culture connues : une bonne, deux moyennes et une très sèche.


La majorité de  paysans syriens  de ce qu’on nomme le bec de canard, de Hassaké et Qamishli  puis vers Deir ez Zor  au sud-est du pays   furent contraints,  il y a   trois ans,   à quitter en masse  leurs terres et  de venir vers les villes pour y  survivre.


Mais ailleurs,  dans la périphérie légumière des villes ou sur le littoral privilégié l’eau restait encore suffisante pour les jardiniers professionnels et les amateurs.


Amateurs de jardins et de balcons fleuris


En ville, et partout dans le pays, il était facile d’observer  l’augmentation sans cesse croissante        d’amateurs de jardins et la multiplication d’espaces verts. La moindre parcelle  privée ou encore publique, devant chaque immeuble  par exemple   et même des  parties de trottoirs, étaient réquisitionnées pour accueillir des massifs fleuris et même des arbustes au grand dam des passants !

 
 Tous     réservaient aux parcelles  de  leurs jardins, à leurs arbres  et surtout  à leurs fleurs, une part de  l’eau précieuse  distribuée par la municipalité,     retenue  non sans peine, dans les puits encore  approvisionnés et mieux, dans les   grandes citernes installées sur les  toits. Les citadins semblaient   de  plus en plus   désireux   de   parer  les  lieux de  leur vie quotidienne ou de visite ou de détente   de  jardinières en tout genre, de pots et des incontournables tanakés, ces bidons de toutes sortes  tous désormais abondamment et en tout lieu  fleuris. En Syrie  l’eau,  à la saison chaude,  était souvent rationnée, coupée  à certaines  heures   à Alep  ou  à Damas,   mais comme dans toute la région, et   dans nombre de pays  voisins de la Méditerranée. Il fallait donc s’adapter  à la pénurie même si l’urgente  nécessité de respecter au plus   juste  les ressources encore disponibles, tant pour les humains que pour les plantes, n’était pas  du tout encore entrée dans les esprits pas  plus que, dans les campagnes , l’obligation  de  mieux  réguler l’usage des pesticides, le forage  de nouveaux puits et leur  utilisation.

     

 Mes eucalyptus

 

A Alep et en Syrie, la  ville ne ménageait pas  ses refuges ombreux dans ses parcs, ses jardins et      dans nombre de rues d’Alep, elles  bordées de  hauts et  magnifiques  palmiers ou d’eucalyptus : ces derniers  si avides de l’eau disponible dans leur voisinage.  Leur feuillage  pourtant si utile pour repousser les moustiques et   à respirer en cas de    mauvais  rhume,   stérilisent  me    dit-on  alors, le sol qu’il recouvre  de ces longues et minces  feuilles mortes et toxiques !


Dans un appartement que nous avions, durant quelques années, occupé dans l’Alep moderne, ils  privaient d’ensoleillement   mes  plantations demeurées, sous leurs branches et   malgré mes soins, très chétives. Mais ils ombrageaient  très  gracieusement  notre  balcon  et je ne me lassais  jamais d’admirer  le balancement de ses longues branches  souples et fines  dans le vent qui, en fin d’après midi,  se levait et rendait l’air  enfin respirable !


 Aujourd’hui quand j’évoque  les eucalyptus syriens, ce ne  sont pas   ces grands arbres  que je regrette. Ils avaient été coupés  quelques années  auparavant  et  remplacés  par  ces arbustes  parapluies –des catalpas ?- dont  on avait   multiplié  la plantation dans toutes les villes syriennes,   dans les  tous petits jardins et   dans toutes  les pelouses. Il est vrai  qu’en peu de temps ils fournissaient des  ombrages très denses et comme de vertes  ombrelles    très pratiques  en Syrie pour échapper au soleil.


Dans mon souvenir ,je revois  le plus  souvent   les forêts d’eucalyptus  des bords du barrage sur l’Euphrate  à Qalaat Jabar mais encore  les antiques  eucalyptus  qui bordent l’esplanade du  monastère de   Saint Siméon  et dont je cueillais les feuilles pour  les ramener à Paris.  Dans ces  lieux  inhabités, elles  me semblaient là poussant  dans un air si pur, si limpide, si transparent,   être les plus  aptes à soigner les bronchites de nos hivers.  C’est donc  là que je choisissais d’en faire provision. Les eucalyptus de Qalaat Saman s’élevaient  en haut à droite  de l’allée  qui conduit au site, distincts  des  pins d’Alep  aux branches basses et torturées  qui, eux,  ombragent  à gauche du site  la  terrasse herbeuse qui surplombant de très haut la vallée. Là, les visiteurs   aimaient se reposer  ou  s’installer pour un rapide pique-nique,  en famille   déjà en route   vers  d’autres  sites  proches de la région nord    et de tout autre âge !

 
 La visite aux jardineries

 
 A Alep,  l’une de nos  sorties préférées était d’aller faire un tour dans les multiples « jardineries ».  Nous nous donnions souvent  de ces rendez-vous verts.


Quelques amies  étaient très assidues car en charge de  fleurir   leurs spacieux balcons alepins  ouverts sur la rue,  ou à les garnir de plantes aromatiques ou odorantes comme le bien-aimé basilic. Il y avait aussi ces incontournables plates-bandes qui ceinturent au rez-de-chaussée tous  les immeubles de pierre  à quatre étages et dont  j’avais eu à entretenir un spécimen,  non sans peine, pendant quelque  temps.

 
 Aux abords des villes, ou même au cœur des quartiers,  le long des routes, des grandes  avenues comme   aux entrées  des moindres   villages,  partout, des familles de jardiniers bien organisées  investissaient, à l’intention de clients  de plus en  plus  passionnés, un espace en friche ! Il était  plus ou moins étendu,  tout en longueur, conçu   pour y  aligner, par centaines, des plantules  en  pots  prometteurs   de floraisons  abondantes, et  aussi  multiples que très variées  !


Tout  proches  et tout aussi bien alignés, de grands  et lourds « tanakés » contenaient  avec peine, tenus  bien droits dans une terre rouge très compacte,  les  troncs d’arbrisseaux à fruits et à fleurs,  et les innombrables   sortes des rosiers  syriens  !    Pour lui donner un contenant plus digne d’une  vie future et en ville, et  sans rien endommager de la tige ou des racines enchevêtrées  tout en lui  gardant assez de cette argile  collante mais protectrice, c’était un vrai tour de force, les mains dûment gantées, d’extraire de son misérable bidon, le  malheureux végétal comprimé, en découpant   la tôle traîtresse   de sa prison rouillée.

 
A Alep, une ou deux   de ces jardineries  étaient  encore  en ville,    et s’étaient spécialisées dans les végétaux destinés aux seuls intérieurs, aux fleurs coupées,  ou aux potées colorées    que l’on offre  en visite. On y trouvait aussi les  plantes  moins encombrantes destinées aux  incontournables  balcons  des    quartiers   modernes !

 
Les jardineries les  plus importantes   avaient  dû regagner des  sites  éloignés. C’était alors  sur de larges  trottoirs  qu’elles offraient  leurs étalages feuillus ou fleuris.   Elles se déployaient au long des grandes avenues,  en direction de l’aéroport  par exemple où je  savais trouver là, très loin de la ville, des plants de  rosiers magnifiques aux fleurs blanches et rouges grosses  comme des pivoines et  d’autres  espèces introuvables   ailleurs. C’était  un marché pratique  comme  plus moins encore sur la route de Bab al Awwa , « du vent »   et de la frontière turque où d’incessants véhicules   se garaient  et  venaient remplir   leurs coffres de  plants, de sacs de terreau, de pots de toutes   les contenances   requises…

         
Nous devions  donc  pour nous y  rendre   trouver une voiture amie ou  prendre un taxi.

 
 Mais  on pouvait trouver aussi de modestes étalages  jusqu’au pied des grandes  portes  du nord-est  de la ville  à Bab Hadid par exemple, aujourd’hui dit en zone rebelle et ;…libérée   (sic).  Je   choisissais les rosiers en passant en voiture pour regagner  le quartier de la citadelle ! On les trouvait là    en plein  quartier  d’artisans,  mais aussi à l’ouest  dans un coin de trottoir du  marché   de Khaldiyé, à l’ouest et plus connu pour  ses traiteurs, ses bouchers ou ses pâtissiers  et l‘abondance des étals de  fruits et de légumes ces derniers vendus tout prêts  à être cuisinés ! Pourtant j’avais là aussi repéré là  de magnifiques  plants très vivaces de bougainvilliers multicolores.

 

Le temps des plantations


…Nous revenions toujours très chargées  de  fleurs en pots, déjà grandelettes  et bien  écloses, ou de ces cagettes de plastique     étaient installés avec précaution des  œillets d’Inde, chez moi   moins généreux que les    jeunes plants de géraniums, des  belles  de nuit si odorantes, ouvertes  le soir,  des mufliers gueules de loup mais qui, en Syrie, sont « gueules de poisson ». Dans les jardinières  ils s’empressaient de m’offrir, et jusqu’à l’automne, des  grappes  de  fleurs de toutes teintes. On  achetait aussi  de ces délicates verveines  à feuillage tout  découpé  et  à fleurettes en  ombelles très vives, rouges, roses   jaunes,  mauves. Replantées au soleil en rebord de   parterres  et soigneusement abreuvées, elles aimaient s’étaler en tapis  dense  à en masquer un sol  qui   les retenaient à grand peine au sein des massifs.  Elles   laissaient  alors  retomber le long des murets  leurs    tiges graciles. Elles   adoraient  aller   frôler   les rebords  des piscines   qui, à Alep, sont installées  dans des jardins. La nuit tombée, les Alepins venaient y dîner et y passer  la soirée !

  
 En Syrie, les géraniums, comme les verveines  ou  les gueules de poisson  sont de tous les parterres  publics. Ils  s’y plaisent  et forment des massifs  mixtes, très colorés  dans les   plates-bandes partout ménagées    au centre des avenues et par  exemple au pied des grands  eucalyptus ou pins ou palmiers  qui ombragent certaines des  rues d’Alep.

 
Dans la ville moderne qui s’étend du grand jardin du centre  aux quartiers nouveaux  à l’extrême  ouest  tout partout, des habitations privées aux bâtiments publics  comme chaque carrefour, chaque coin de rues ou d’allées  piétonnières  était ombragé et abondamment  fleuri. Les massifs  et les haies  bordant, ornant  ou   protégeant l’intimité des immeubles débordent sur les trottoirs, les envahissent   même.  Au début du printemps, les rosiers  à tiges de lianes  forment  des guirlandes  à petites roses jaunes  qui grimpent jusqu’aux plus hautes cimes des   pins !  L’été, ce sont les  grandes touffes de lauriers roses ou rouges ou blancs. Qui reprennent le rôle des   végétaux   plus fragiles.

 

Impérissables  lauriers  et  lantanas


  Résistant  à toutes les  sécheresses, les lauriers d’ailleurs  toxiques    fleurissent aussi  toutes les friches, les bords de routes, le creux des vallons et les cours asséchés des  petits  oueds. Mais  les plus  résistants sont ces drus, très rustiques  et odorants lantanas qui  poussent    partout   et souvent en compagnie des omniprésents lauriers roses plantés dans les  parterres des   nouveaux  quartiers  d’Alep.  En Syrie, où ils apprécient  et la terre et l’ensoleillement ils se moquent des nombreux  jours sans eau. J’avais découvert  la diversité et l’originalité de leur floraison. Un  solide  arbuste    à fleurs mauves  et blanches  trouvé  dans la clôture d’un petit  immeuble du quartier des Ingénieurs (des Mohandessin) m’avait donné une bouture  qui   très vite s’était enracinée. En peu d’années  elle avait  formé un buisson  au port assez désordonné.

 
 Des corolles  panachées   rouges et jaunes,   roses et rouges, blancs et jaunes   ou tout jaunes  et  même mauves  et blancs des lantanas,  je   faisais  des bouquets   inattendus  lors de mes promenades dans les nouveaux quartiers  d’Alep très verts et très fleuris, à l’ouest,  au delà de  l’université. Avec précaution je     cassais facilement les tiges fragiles. Elles    protègent  de solides  épines leur  attirante  floraison  le plus souvent bicolore et feuillue  mais   qui  au contact de la main qui   s’approche, irrite  la peau. Les Syriens le savent qui ne s’approchent pas ces massifs  considérés comme  trop rustiques mais qui  forment avec les  entrelacements des jasmins, des haies  promptes à décourager  le  regard d’un passant  curieux.

 
 Je gage que lantanas et  lauriers roses  survivront au massacre !


Ils sont de tous les temps syriens !


Dans les étalages bien ordonnés des jardineries de ville,  de  plus en plus, des pétunias vivaces prenaient la relève des fleurs plus locales.  Chaleur, terre bien arrosée et  soleil tous  syriens aidant,  ils s’épanouissaient  en potées magnifiques dans ces bacs  modernes  mais aussi dans les pots en terre dont certains   traditionnels que moulaient  encore quelques artisans encore actifs à Alep. L’un  d’eux avait encore son atelier  dans un sous-sol, tout près du  célèbre  hôtel  Baron  mais nous savions  aller  les acheter ailleurs, le long des routes, et même  très loin d’Alep, à Armanaz où l’on souffle  le verre depuis l’antiquité. Les fours sont éteints à Armenaz  en zone  elle aussi « libérée » et proche de la  Turquie !


Dans nos parterres  alepins où la terre était un peu trop nue et très argileuse,   une  petite plante couvre sol aux feuilles en cœur  rondes et grasses – d’où son nom Aptenia cordifoglia,  faisait un  tapis vert et dense, piqueté  de petites fleurs rouges    pourvu qu’on lui réserve un peu d’eau. Elle se  répandait partout, et  sans façon dans  les jardins de la  ville.

 
 Des arbustes  et des arbres de toutes sortes

  Dans les jardineries, mais comme la plupart des nombreux acheteurs  que nous y  côtoyons  car Alep était  devenue très verdoyante et en tout lieu ombragée, il nous fallait  aussi nous fournir, en arbres de toutes sortes, en chèvrefeuilles  par exemple qui poussent en haies denses avec les jasmins et les rosiers arbustifs.


Partout autour des maisons, les bougainvilliers (ou féminines bougainvillées)    en Syrie  aussitôt  à l’aise et  devenus très à la mode, escaladaient de leurs souples    lianes et  en peu de temps,  les clôtures  les plus difficiles. Comme les glycines  assez  peu courantes ou les bignones à longues fleurs en trompette couleur orange, ils étaient    devenus, dans les jardins syriens,   très  à la mode et prolifiques.   Ils  rivalisaient de vitalité avec les incontournables jasmins syriens auxquels ils se mêlaient  en buissons impénétrables couvrant chaque clôture d’immeuble.  Les  si prodigues  bougainvillées  avaient en plus  pour elles   de multiplier, à l’extrémité de leurs tiges, ces ultimes grappes de feuilles ou bractées avec au  cœur leur minuscule fleur blanche. Nos bougainvilliers  nous les achetions de couleur  pourpre le plus souvent car     les plus  habituelles  et qu’il  nous était le plus facile  d’installer  chez nous ; les  plus délicates    à faire pousser,  les espèces à  floraison   jaune, orange  ou encore blanche  ne semblaient pas si  facile  à acclimater. Il fallait   se rendre    sur la douce côte syrienne  pour  se rendre compte à quel point le climat contrasté d’Alep si froid dans un court hiver et si torride en été, semblait rude  à certaines de ces  plantes !  Dans l’antique royaume d’Ugarit, ne l’oublions pas, une plante le fenouil de la colline avait permis  d’engraisser des milliers de chevaux tout près de ces riants  vergers d’agrumes.


Omniprésents  jasmins syriens


Des jasmins syriens,  mes amies et moi, nous en cherchions sans cesse !  Nous en avions  du blanc à petites fleurs  et  traditionnel  et si  vivace. Partout dans la ville, il formait autour des maisons des haies si fournies qu’elles suffisaient   à préserver l’intimité des cours. Dans ma maison de la citadelle, il recouvrait  tout l’espace de la cour  à la manière de ces  velums, mais  eux aspergés  d’eau de rose   qui protégeaient du soleil,  les centaines de  spectateurs  des théâtres  antiques de Bosra, de Palmyre ou d’ailleurs.

 
Deux jasmins  à fleurs jaunes et sans grand parfum avaient escaladé la façade intérieure  et atteignaient le dernier étage, histoire d’aller tutoyer  les cinq ou six  bougainvilliers installés dans des grands pots, au plus haut et en plein soleil de la terrasse! Enfin deux autres jasmins avaient pris place dans la cour  l’un à épines et court sur tiges et l’autre très parfumé près d’une grande chambre à coucher et  à fleurs si  parfumées histoire d’entêter le sommeil des dormeurs !
 Ces jours  de chaos  syrien  où pourtant s’annonce un nouveau printemps, c’est  donc aussi  le grand malheur de la végétation syrienne des  jardins, des jardiniers d’Alep et de la Syrie  qui m’obsède.  Toute une population modeste  n’a plus de travail !  Je  ne cesse de me demander  ce que sont devenus  ces vendeurs  de rosiers  qui nous attendaient  assis  dans  leurs antiques  fauteuils de bois tournés,   adossés à l’ombre    des  murailles de la Porte de Bab Hadid !  Les jardins  de Kallasey où  travaillaient       depuis des années  des  paysans réinstallés  en ville   son-ils labourés par les bombes ?   Que font ces jeunes  jardiniers qui avaient tant de beaux rosiers dans ces  marchés nocturnes  de végétaux  l’autoroute qui menait à l’aéroport ? Ils ne refleuriront pas c’est sûr,   les  parterres  des  parcs  et des ronds points où s’épanouissaient dans un gazon  arrosé au  goutte à goutte, des tapis de vivaces « gueules  de  poisson »  et d’autres fleurs    dont j’admirai la vigueur !


Les paysans  portent encore en ville dans les quartiers de l’ouest « non libérés » eux et heureusement car encore calmes, leurs produits  mais à des prix si élevés  et pour une population  qui survit, sans travail, sans ressources  et souvent   déplacée ! Mais est-ce qu’ils  plantent encore des  bettes,  des salades  et des fèves  les fermiers   des bords du Qweik à Bustan al Qassar. Ils avaient aussi quelques  vaches ! Quand je les avais visités, ils m’avaient offert  une bouture d’un très beau rosier  mais étaient en colère contre Sarkozy ! Bustan al Qassar est de tous les violents combats aujourd’hui !

 
  Qui peut encore penser alors puisqu’il n’y  a pas d’eau,  à faire refleurir  l’antique cité  autrefois si paisible    et qui se faisait belle  pour  mieux recevoir les visiteurs  qui tous  s’y  plaisaient… !

 
Comment se consoler  de ce désastre, l’admettre, se résigner comment imaginer ce que sera  le visage  d’ Alep, quand le printemps sera  chassé  et quand   la  ville et ses habitants seront en plus de leur  malheur, terrassés par la chaleur d’un   implacable été syrien !
     
  
  Simone Lafleuriel-Zakri   25 février 2013
 
 Professeur  en retraite, historienne,  écrivain !


 Suite des Photos accompagnée de quelques notes

1-                 Colza et pins d’Alep et St Simeon  en arrière plan !




2-                Roses jouri prêtes pour  la confiture !




3-                Colza et coquelicots en -Syrie du nord (Les coquelicots et les fèves c'est toujours au pied du site de AÏn Dara. Des lions de basalte sont dressés  là-haut)




4-                Coriandre  en fleurs en route vers Afrin (La coriandre dans les champs ... il y en a partout  qui fleurit au printemps  vers avril  le long des routes)




5-                Hampe d’asphodèle droite  dans les vestiges à  Saint Siméon (la grande plante avec  la fleur blanche c'est l'asphodèle  ! (c'est  masculin). Il  adore les  terres calcaires et il y en plein quand on va dans les villes byzantines du côté de St Simeon. Victor Hugo décrit Booz endormi ...dans un champ  de blé
" un frais parfum sortait des touffes d'asphodèles..." les collines ayant des lys  sur leur sommet  ! Et c'est vrai que
le lys est aussi commun en Syrie et toutes les plantes   à bulbes  !






6-                Dans un jardin en ville des verveines à foison (ce parterre si fleuri est dans une  villa aujourd'hui occupée par des étrangers (jihadistes)




7-                Visite aux jardineries d’Alep (page de couverture)


8-                Résistants lantanas dans les quartiers ouest




9-                La mosquée Sultaniya au chèvrefeuilles (dans la ville)





10-           Anémones




11-           Une haie de lantanas dans un quartier d'Alep "Mohandessin"




12-           Une  vue de jardinerie avec les clients  qui stationnent (ces
jardineries  au bord de la route et les voitures  stationnées  c'était un défilé ;.les gens achetaient de plus  en plus  de fleurs peut être plus  qu'à Damas car l'espace réservé en jardins et plates bandes était  plus facile à trouver)





13-           Le souk aux épices d'Alep


   
  
Last Updated on Tuesday, 12 March 2013 16:47
 

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