Au Liban, des nouvelles de Syrie par S.Lafleuriel-ZAKRI PDF Print E-mail
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Written by Simone Lafleuriel-ZAKRI   
Thursday, 18 April 2013 08:51
 
Assises sous les pins,  face  à  ce si riant paysage libanais, nous évoquons quand même la Syrie si proche

Au Liban avec mes amis syriens


    Depuis des jours, et puisque  je ne peux plus les retrouver comme je le faisais pendant tant d’années à Damas  et très régulièrement  à Alep ou ailleurs   en Syrie, je  me préparais  à  rejoindre   mes  amis dans leur exil. Certains,  mais comme une partie de notre famille, étaient  en Turquie. D’autres avaient fait signe d’Egypte  où ils  espéraient trouver  un travail comme d’autres dans les Emirats.  D’autres encore, installés  moins loin  de nous, nous avaient rendu visite  à Paris. En famille ou non,  ils  y étaient   de passage  vers d’autres exils, qu’ils espéraient temporaires. Ils avaient jeté l’ancre  en banlieue quelquefois, mais le plus  souvent dans diverses régions de France  où  des   parents les  avaient  accueillis.   Souvent    leurs  exils se prolongeaient sur les lieux de leurs vacances d’autrefois et pour les enfants,  chez leurs grands-parents  dans  la maison de leurs précédents  étés   insouciants !
Mais ceux  des  amis syriens qui m’étaient les plus  chers avaient choisi  le Liban pour un exil  jugé plus pratique. Il avait surtout l’avantage  d’être  moins éloigné de  parents   très proches que beaucoup avaient  été   obligés de  quitter.  Ils pouvaient aussi joindre plus facilement des gardiens  occasionnels auxquels ils avaient laissé    leurs maisons et  tous leurs biens. Ils étaient partis avec  peu de valises  et sans  les objets les plus familiers comme les  jouets des enfants  ou sans les  plus  quotidiens comme  les  vêtements pour un hiver qui  s’approchait.
Franco-syriens  et comme d’autres, il   avait fallu à mes amis  scolariser en urgence,  pour leur rentrée, des  enfants  inscrits  en  particulier dans le lycée de la mission laïque d’Alep. La dernière année scolaire avait été  tumultueuse. Les départs vers ce  tout neuf  lycée de la Mission Laïque installé depuis quelques années à une dizaine de  kilomètres au sud  d’Alep et un peu isolé dans la  campagne, ne   se faisaient  plus que  la peur au ventre tant  pour les jeunes que pour les parents. Il y  avait déjà   des menaces contre tous ceux    qui continuaient  à envoyer leurs  enfants  dans cette « école laïque ». L’un des messages était que « seuls  les cartables    reviendraient de cette école! »   Des tentatives  de rapts menaçaient  même les  enfants  à la descente   des bus  ou  à la porte de leur domicile  et en présence des parents !

Puis, très vite,  et une partie de  professeurs et de l’encadrement   repartis  en France ou réinstallés au Liban en attendant mieux, il était apparu que le lycée n’était plus en lieu sûr. Très peu de temps   après  le  départ   des   étudiants et  des agents, il fut totalement    dévasté et   pillé.   En plus des ordinateurs bien sûr, les interrupteurs et même  le carrelage disparurent ! Les classes et les professeurs   furent   alors  repliés dans un bâtiment au centre ville  d’Alep et,  la scolarité  écourtée, vint pour tous ces enfants,  le temps de drôles de vacances !

Alep la dangereuse

Alep, si calme et si sûre  il y avait  si peu de mois auparavant,  entre-temps était devenue  une ville très  dangereuse ! Elle l’est, hélas,  de plus en plus.   Mes  amis comme tant d’autres  Syriens  avaient perdu leur travail. Désoeuvrés, confinés, rongés d’angoisse dans des appartements qui pouvaient être  attaqués par des bandes  de voyous, les plus jeunes gens   tournaient   en rond  à demeure  mais comme tant d’autres adultes.  L’insécurité  devenue  totale,   plus question de laisser les enfants sortir  de la maison ! Passe encore  pour tous  de ne plus avoir  d’électricité,  plus  d’eau  ou  de mazout, d’essence  pour la voiture   ou de gaz pour  les repas mais  il  y avait les exactions  incessantes des  rebelles ou de groupes  mafieux et surtout  les tirs  sans état d’âme   des snipers. Ils  étaient   installés  partout sur  les   points les plus  hauts des bâtiments. Leur jeu favori  était - et  est toujours-   de tirer sur les passants certes, mais encore  pour les  percer, dans les réservoirs d’eau installés sur les toits ou dans les panneaux des équipements solaires, et pour les  mettre hors d’usage. Personne  y compris dans notre famille, n’osait  s’aventurer  sur les terrasses pour aller, comme avant, vérifier  le bon remplissage de ces indispensables citernes et assurer leur entretien. C’était  un problème de plus  quand l’eau depuis des mois n’arrivait  plus régulièrement  dans les robinets des cuisines ou des salles de bains  et même ces  temps derniers,  quand elle n’arrive plus du tout   pendant des jours !
    Les  demandes de rançon  étaient  encore plus  fréquentes  dans certains  quartiers considérés comme les  plus aisés. Il  fallut délimiter    pour les courses  et les  activités les  plus courantes,  un cercle  de sécurité   très restreint  puis,    enfin,   le  réduire à quelques rues du quartier. Il eut aussi cette menace des  voleurs  en bandes plus ou moins organisées et souvent, hélas, arrivées des  campagnes proches. Ces groupes  pillaient les  habitations, les boutiques, les  entrepôts, terrorisaient sur les routes les  voyageurs en déplacements  de plus en plus risqués. Ils s’emparaient des  véhicules ou des   effets, documents  et  sacs  des  passagers dans les bus  en menaçant  les gens  d’armes  bien réelles ! Ils mettaient  souvent leurs menaces  à exécution.   Chaque famille  a  désormais  à  déplorer  des victimes  sans  souvent ne pas pouvoir faire son deuil. La nouvelle, d’ailleurs, nous parvint  à Beyrouth qu’un   cimetière venait d’être ouvert   à l’ouest  d’Alep dans un  terrain qui devait être un jardin international !  Les attentats  à la voiture piégée ou par  kamikazes interposés  devinrent presque quotidiens  même si chaque habitant  se mit   à surveiller,  seul ou en groupe,  chaque passant ou  chaque  mouvement  insolite  dans le quartier  et  dans les quartiers chrétiens arméniens ou autres, ces derniers  très vite en grand danger.  Quel  lieu   était  encore sûr   pour les adultes mais plus encore pour les filles et surtout les garçons   qui pouvaient être enlevés  et enrôlés de force   par  l’une ou l’autre de toutes les factions   dont ces  brigades  islamistes  très étrangères ?
 Ces brigades  se multipliaient, arrivant  dans la région nord sans aucune  difficulté  par   la frontière  turque si proche et  ouverte  à qui   voulait  faire son jihad !  Elles étaient donc venues   de Libye, de Tunisie, d’Arabie saoudite, d’Afghanistan  ou d’Irak ; de  Tchétchénie même ; de France ou d’ Allemagne, d’Europe donc, ou d’ailleurs ! Sur leurs vidéos que ces  fanatiques adressaient à tous les   médias, pour leurs vidéos  ou pour les journalistes  de passage qu’ils  promenaient sur le théâtre  de leurs actions, ils posaient avec leur kalachnikov, le front ceint du  bandeau  réglementaire  et les drapeaux  noirs  ornés de la calligraphie en lettres blanches, signes de leur  allégeance  à   cet islam très radical en attente de califat !  Ce drapeau flotte depuis  quelques  mois  sur la maison de l’amie  chrétienne exilée  à Paris et qui venait d’emménager avec ses jeunes  enfants, à la périphérie  d‘Alep. Elle voulait pour ses  petits plus d’espaces  pour jouer  sous  l’un de ces  bosquets touffus de  pins d’Alep  qui ceinturaient la ville.    Les  voisins des quartiers  Est tombés sous leur contrôle, témoignèrent des exactions de  ces  brigades intolérantes. La peur qu’elles firent aussitôt  régner  dans le dédale des ruelles  de la Vieille ville, poussa    la population   à    fuir  en allant s’entasser  dans  tout espace libre ou libéré  des  quartiers de l’ouest d’Alep : appartements de familles,   jardins publics, écoles, cités universitaires, bâtiments administratifs, habitations  désertées,  friches  de l’ espace publique oprivé et  terre-pleins encore herbeux  et ombragés  des pins  omniprésents mais pour un temps dans la ville et ses  environs ! Les arbres de toutes sortes  qui faisaient d’Alep une ville verte quand l’hiver rude  arriva  et  faute de mazout pour se chauffer et cuire les repas,  furent  coupés !
    
Enfin il y eut ces bombardements de l’armée syrienne qui touchèrent d’abord la périphérie  d’Alep et les quartiers populaires  très peuplés de l’est  et du nord  de la cité et  proche de la citadelle.   Peu à peu, ils se rapprochèrent,  avec leurs  bruits terrifiants,   des quartiers les plus  centraux  puis  touchèrent les quartiers de l’ouest et   parfois le cœur de la ville.
 
Les Alepins,   de plus en plus nombreux,   décidèrent leur exil  d’abord   à l’intérieur du pays  dans des régions considérées comme plus  sûres, puis  à l’étranger tant que la route de l’aéroport   put encore  être sécurisée  et les  avions,  les transporter !
 
 Le choix de l’exil au  Liban  pour les Franco-syriens  se  fit   aussi  parce   que   l’Ambassade de France  en Syrie  comme le consulat d’Alep ayant été  très vite fermée, il leur restait  à s’adresser  aux services de celle très  importante  et si ancienne de l’Ambassade de France au Liban. Une antenne  fonctionnait et  fonctionne toujours  pour  accueillir ou aider ceux de   ces   Franco-syriens  déracinés qui avaient  besoin  d’aide !

Le Liban,  enfin !

  Pour moi, penser au Liban c’était, hélas, évoquer   des souvenirs de guerre ou d’après guerre  et des  voyages déjà anciens d’une Syrie en paix à un Liban exsangue ! A Beyrouth presque revenue à une vie normale   j’avais, un  jour et  il y a des années, juste  à la fin d’une guerre, cherché  en vain à retrouver les   adresses d’amis déplacés. Il n’y avait plus de téléphone et beaucoup de désordre !  Heureusement  à la  célèbre « Bâtisserie suisse » où l’on connaissait bien les clients, j’avais pu renouer le fil qui devait me  permettre  de resituer   tout mon monde. Mes amis  étaient presque tous  là où  j’avais eu la joie  autrefois de leur  rendre visite ! Tous étaient très éprouvés et fatigués mais en bonne santé ! Il y eut quand même ces nuits où un bruit, un double bang, me réveillait en sursaut : mur du son  passé  par  des pilotes israéliens sans états d’âme, au-dessus de ce qui restait d’immeubles  criblés  d’impacts et  si nombreux  à exhiber, dans leurs  murs  encore debout, de   monstrueuses  blessures.
 Au Liban, j’avais  toujours de nombreux   amis   tant libanais chrétiens, musulmans que  libano étrangers dont des amis libano suédois  et bien sûr des amis  palestiniens   avec qui j’avais parcouru  les camps de Sabra et Chatila peu après  le massacre. J’avais aussi visité  le camp d’Aîn Héloué où des femmes  prenaient en charge les plus jeunes enfants, les jardins et les écoles où elles les sensibilisaient  à la fréquentation du livre en y associant des mères souvent désemparées. Mais le Liban  c’était aussi mes longues baignades  avec  une amie sportive  à  Tyr :  nous deux  la tête  à peine hors de l’eau  transparente et tiède, léchant les sables d’une très longue plage, et un  très  chaud soleil sur une mer indolente  qui avait, semble–t-il, tout oublié  de tant d’années d’une terrible  guerre. Je m’étonnais des fumées qui s’élevaient dans ce ciel limpide : mais ce n’était que des  tirs israéliens  pas très  loin sur les  crêtes de la montagne !
Le Liban ayant retrouvé la paix, Beyrouth occupée à d’énormes travaux  de reconstruction et moi, rassurée  sur le sort des amis, j’avais, depuis de  longues années,  oublié le petit pays  pour d’autres  paysages.  J’étais  en route pour Oman, pour les pays du Golfe arabo-persique  et le plus souvent pour   la Syrie  ! Nous avions décidé  d’y avoir  une belle maison  mais assez ruinée  près de la citadelle d’Alep et sa restauration  occupait mon temps libre.

 Beyrouth à la nuit bien tombée.

L’avion turc est réputé  pour être  toujours exact !  A l’heure dite il amorce sa descente  en piquant droit et à la verticale vers la mer.
De l’avion je découvre soudain la côte et, tout aussitôt, la ville  étirée   comme autrefois  au pied de la montagne escarpée, la prenant  à l’assaut jusqu’aux plus lointaines cimes.  Beyrouth est    toute  lumière : chapelets de jaune  au long des routes, rectangles d’orange pour les ouvertures des  maisons et des  immeubles et des verts et blancs pour les néons des mosquées.  Beyrouth, avant minuit, exhibe  sa nouvelle autoroute, et ses  hauts, luxueux, récents  immeubles alignés le long des avenues. Ma voisine libanaise  tout  aussi contente  que  moi de l’imminent   atterrissage  par lequel débuteront  de paisibles vacances,  sûres  et  sans doute  ensoleillées, m’annonce  que  l’aéroport est  tout neuf  et qu’on aura l’impression  de se poser sur les vagues!
L’aéroport en effet est très moderne.  Les  formalités  très vites  terminées et avec le  sourire des agents,  je suis déjà dehors et en route pour la résidence de mon amie. Nous allons traverser  la ville  illuminée  et les quartiers populaires et majoritairement chiites d’Ouzaï. Arrivée  à une trentaine kilomètres de Saïda au sud,   je  vais   gagner     en direction de  Tripoli au nord, la  région des  très  jolies   villes côtières :  Kaslik qui  s’active à restaurer les anciennes demeures qui longent le petit port,   Jounié et sa baie magnifique, Jbail, l’antique Byblos !  Dans cette banlieue  qu’elle appelle désormais mon   village, cette amie s’est installée à quelque vingt  kilomètres du centre de Beyrouth, dans Adonis-Zouk Mosbey à peu de distance du  moderne lycée franco-libanais  de ses enfants.  Le lycée  de Ville qui    se veut un établissement laïque est au cœur de la ville. Il  accueille les   scolaires  de l’école maternelle  au bac.  Très coloré et  très  fonctionnel, et en relation avec l’Académie de Marseille,  il a  pris   pour modèle les  oeuvres du Corbusier !
 
 Je découvre donc Adonis qui semble plutôt une partie de la banlieue de Beyrouth qu’une cité indépendante. Elle    est proche  de l’embouchure du  Nahr al Kelb : le fleuve du Chien. De l’autoroute même,  à la sortie du tunnel,  on peut apercevoir les stèles les plus proches  commémorant  le passage en ce wadi escarpé de toutes sortes d’armées : la guerre déjà en ces lieux et  depuis si longtemps ! Je suis sûre   que  ces hommes préhistoriques  dont  on dégage  souvent les  ossements   ont trouvé,  les premiers, le moyen de se fendre les crânes ! Il y a, près des antiques  squelettes exhumés, des  silex assez bien taillés pour éliminer  tout nouveau venu en cette vallée étroite !  Hélas  les  invasions  furent continues et de tous les millénaires !
    Je découvre  très vite que, à Adonis l’installation d’une famille musulmane, syrienne de plus, n’est pas  toujours  très facile  dans  un quartier majoritairement  chrétien où partout s’élèvent des églises et où j’entendrais  souvent sonner les cloches  ( elles  au  moins  plus discrètes   que les appels des innombrables  muezzins qui, à Alep me réveillaient inévitablement   à l’aube !). Mais  mon amie  n’est pas du genre  à baisser les bras. Le lycée était proche de l’appartement, les cours  et les professeurs  plurent  aux deux jeunes exilés  qui venaient de quitter  Alep sous les bombardements. Tout le quartier est calme à peu de distance de  la mer que l’on aperçoit  au-delà des petits immeubles.  L’immeuble est bordé de bosquets de mimosas encore en grains.  Quinze jours  plus tard, des arbustes    fusent comme des gerbes de   feux d’artifice, des  longs et souples  rameaux d’or. A ma grande surprise, les talus en friche sont  partout recouverts  de massifs de capucines déjà  en fleurs et  qui recouvrent tout de leurs  très longues tiges à larges feuilles. Mais je n’avais pas oublié  qu’au Liban, la végétation est exubérante !
   
Juste de l’autre côté de la rue, en face de notre immeuble un bâtiment sert de caserne  à une brigade armée.   Jour et nuit, des jeunes soldats montent la garde. La  nuit, ils patrouillent dans les rues en petits groupes, kalachnikov à la main ! Je ne saurai   pas  ce qu’ils craignent  mais mon amie m’affirme  que cela la rassure  et rassure  son fils qui maintenant le soir  se rend en paix chez des  camarades du lycée ou va faire du sport !  Et alors qu’au début les  filles  de sa classe  ne lui parlaient pas,  la cadette   a  des   amies qui viennent jouer  à la maison  et mieux  avec quelques copines  syriennes comme  elle réinstallées au Liban. Elle a   maintenant surtout des amies libanaises  chrétiennes  en plus d’une  jeune alépine de son ex-quartier alepin où par ailleurs  les confessions  n’étaient plus du tout  ce qui déterminait l’installation mais bien plutôt le niveau social.

  

 Au Liban, une vie presque normale

 

De nouveau  les deux enfants    ont retrouvé une vie calme !   Ils étaient comme tant d’autres, choqués, tous dépressifs ! Le garçon : un adolescent, avait perdu quinze kilos en deux mois. Il n’arrivait   plus à dormir  tant en raison des bombardements que de sa crainte   d’être enlevé  et  obligé de  joindre les  rangs de  l’Armée syrienne  libre  ou d’être pris contre rançon. C’était et c’est toujours courant dans son quartier ouest des hauts d’Alep près de l’Université. Et puis, un soir,  le père de son meilleur copain s’était   suicidé ! Il avait tout perdu de ses biens et de son travail et  ne supportait plus la situation tragique d’Alep. Chaque  famille  en Syrie,   alors ne savait   plus  qu’échanger des nouvelles  de mort  ou d’enlèvements et d’assassinats, ou des objectifs supposés  des combats  ou d’attentats proches,   ou de départs  en exil plus!ou moins lointains d’amis, ou de  membres de la famille . C’était   le  soir  quand tous se retrouvaient  devant   une télé   allumée, les  rares  moments d’électricité, ou par téléphone quand il fonctionnait. A cette époque, et comme toujours ces temps à Alep et en Syrie, on échangeait beaucoup d’adieux et  malgré le danger  comme nous en informait   régulièrement la famille, on  se rendait en visite pour des condoléances  !

Dans  un café d’Hamra

Le lendemain de mon arrivée au Liban  nous partons  à Beyrouth. Une amie de la famille  est arrivée    juste après minuit par le bus  d’Alep. J’apprends qu’il y a en effet,  toujours en activité,  une liaison pour Beyrouth par ces grands bus alépins confortables,  aux noms bien connus  des touristes  et bien sûr des Syriens    connus pour  toujours avoir   la bougeotte!  Chaque année, il y en avait toujours de nouvelles, de plus en plus confortables  et rapides  qui s’ajoutaient aux Zeitouni,  Ahlia, Kadmous,  Sarraj, etc ! C’était   le moyen le plus  confortable  et le moins  cher pour sillonner tout le pays  et rallier les grands centres ! Ensuite pour se rendre sur les  milliers  de sites dont beaucoup loin des routes, il fallait se débrouiller avec les taxis ou  les innombrables   mini-bus. Ces  transports variés fonctionnent toujours mais avec peu de sociétés encore en service !  Les chauffeurs doivent  et savent trouver des itinéraires   plus sûrs, font des tours et des détours  et paient  leurs passages aux barrages des  groupes armés dont l’ASL qui a fait, de ces rackets, une  spécialité !
Nous retrouvons l’amie devant l’ambassade de France.  Nous nous installons dans un  café de l’élégant quartier d’Hamra.  Fébrile, épuisée et  encore sous le choc, cette dame  un peu âgée et déprimée  a laissé son mari seul dans   leur maison  alépine pour quelques  temps de récupération en France. Elle nous raconte  son odyssée. Il lui a fallu dix-sept  heures de voyage sans eau, ni  nourriture, ni  pause  et par  un long détour par Salamiyé et   la steppe, pour rejoindre Damas puis  la frontière ! Elle avait prévu ce manque de pauses et n’avait plus bu depuis  des heures avant son départ d’Alep en pleine nuit !  Dans le bus, toutes les femmes  devaient être   voilées !  L’ASL et les autres brigades l’exigent qui contrôlent en route, à des barrages, chaque passager et  scrutent leurs papiers! Les chrétiens   sont particulièrement  visés et  le plus souvent maltraités et  insultés ! Les jours d’après cette arrivée, plusieurs    passagers de rite orthodoxe  et plusieurs Arméniens furent descendus du  bus,   enlevés, retenus en otages.  Pour les  orthodoxes dont le mari et le garçon furent battus, leur communauté rassembla une  rançon importante. Et ce fut sans doute  ainsi pour  les Arméniens !
 
A la frontière  où il faut au plus vite accomplir   les formalités d’entrée  au Liban, c’est, bien sûr, la cohue et des pleurs et des drames ! Certains n’ont pas les papiers  nécessaires  !  Malgré  supplications et  énervements et colères de certains car ces problèmes retardent,   des voyageurs doivent  alors se résigner  à refaire en sens inverse   ce trajet de tous les dangers. Ce sera, nous raconte l’amie,  le lot   de  femmes   et  d’enfants   que leurs  hommes ont  tenté  de mettre à l’abri  au Liban  ou ailleurs par la suite, mais qui  sont  refusés d’entrée. Ces hommes     avaient,  eux,  décidé de rester  en Syrie pour  garder les maisons ou les biens qui leur restent !

De nuit, au  garage  Charles Hélou!

 
 Quelques jours  plus tard, nous nous rendons    après minuit  au garage des bus !  Je tiens à accompagner  mon amie  d’abord parce qu’elle a appris  avec  sa voiture  depuis peu louée   la circulation  dense  sur l’autoroute et  dans tout le Liban.   Mais  nous devons circuler  tard dans la nuit.  Surtout, je veux voir à quoi  ressemblent ces arrivées de  tant de Syriens déracinés.
La station de bus Charles Hélou, dans le grand hub  près du port  est, le soir,  un endroit  assez spécial ! Sous les   voûtes en béton de l’autoroute, il nous faut longer  en une longue boucle étroite et  assez sombre par endroits, l’alignement de plusieurs bus arrivés de partout ou sur le  départ y compris  loin, au-delà des frontières. Les bus  sont garés,  tout moteur allumé.  Alignés   côte à côte au centre de cet ovale qui pue le carburant, ils débarquent désormais de Syrie leur pitoyable cargaison ou attendent les clients avant de repartir  très tôt au   petit matin. Il y a foule  ! Les passagers alépins commencent  à quitter le bus Zeitouni. Des amis  ou des proches  déjà installés au Liban, s’éjectent des voitures qui n’ont que  juste le temps de les  recueillir avec leurs bagages. On ne doit pas stationner ! Des  hommes surtout, jeunes  aux visages fatigués et jaunis par l’incontournable cigarette s’activent !   Ces  garçons,   comme avant   dans toutes les gares  routières du Moyen Orient, interpellent les arrivants.  Ce  qui me frappe c’est  les regards de tous, si tristes  et sans  les sourires, la joie, les rires  et l’entrain  d’autrefois.  Les gares routières syriennes    étaient   des  lieux  que je trouvais toujours très amusants ! Débordants d’activité, ils  m’impressionnaient et me fascinaient avec cette noria  de  grands véhicules à peine arrivés  et libres  des passagers, lavés  à grande eau et  savonnés même.  Puis  les chauffeurs très  calmes  manoeuvraient avec une précision remarquable pour se garer,  se dégager des embouteillages ou prendre la route ! C’était, de jour comme de nuit,  un mouvement incessant   !  On partait ainsi  et très vite   dans toutes les directions et même très loin hors des  frontières ! Tous pouvaient au moins l’imaginer !  Cette liberté et cette facilité   de prendre le large me plaisait par-dessus tout. Il y avait des gares de tout niveau, et pour tout lieu,  à l’intérieur ou hors du pays. Le voyage était à la portée de toutes les bourses ! Mais  cette nuit, dans ce lieu d’arrivée  au Liban ou de départ ou de retour vers l’enfer, les cœurs sont serrés, les visages  fermés. Les arrivants qui descendent,  fripés et épuisés, s’effondrent  souvent   en  pleurant dans les bras des   proches qui les ont attendus,   trop longtemps  parfois ! Il  y  a ces    ouvriers silencieux qui ont cherché un  pauvre  travail au Liban pour la plupart et  qui repartent pour  revoir leurs familles. Ils  devront  attendre des heures le lever du jour à la frontière.   Les bus ne prendront la route que si le signal qu’ils peuvent tenter le trajet leur est donné par leurs  sociétés respectives.

Halap, Halap, Halap …

Plusieurs bus déjà ronronnent mais nous, nous  ne voulons pas partir pour Alep, ni pour la Syrie ! Pas question ! Stationnées  au plus mal, nous ne voulons que repérer très vite  le bus Zeitouni qui vient d’arriver. Il  ronfle encore  chargé de tous ses  passagers ! A Alep, la tante de mon amie confie régulièrement aux chauffeurs  mais comme beaucoup de   Syriens,   des colis  pour  sa nièce.   Il nous faut faire vite pour  récupérer un lourd  sac de voyage qu’un garçon a tiré des soutes ! Le  chauffeur d’un autre bus  a été  chargé, lui, de rapporter du courrier - on ne met plus en Syrie les œufs en sécurité  dans le même sac !
 Un homme, une enveloppe à la main, nous aborde. Il reconnaît mon amie  ! je lui  demande : « comment va Alep ces jours ? ». Un sourire très las et :
« Alep, Madame est si fatiguée ; « ktir ktir  tabané «  Et oui, si fatiguée ! »
 Mais mon amie repart en courant dans la cohue ! La tante   a  l’habitude d’envoyer les  vêtements  d’hiver, les objets qui manquent à la nouvelle installation et qu’elle va  récupérer  quand c’est possible  dans l’appartement  déserté mais désormais  gardé par un proche. Mais elle  veut aussi que sa nièce et ses  neveux  n’aient pas le mal d’Alep et pour le prévenir,  elle leur envoie des gâteaux qu’elle  fabrique quand il y a  du mazout,  du poivre d’Alep dont  mon  amie  manquait justement mais aussi, et ce qui nous fera  rire,  un « petit « tanaké  : un bidon   bien fermé  de « laban » de brebis et du jour. C’est le « laban » du printemps ! Avant et depuis des années, la tante allait se fournir  derrière la citadelle, à Bab Hadid : la « Porte de fer ». Tout Alep savait où se fournir pour  ce yaourt et ces fromages  si recherchés. On les achetait  par  dizaines de  kilos. Deux cents  kilos m’avait annonçé en riant mon voisin, un jour des  paisibles printemps  d’avant.  Bien sûr  plus question d’aller à l’Est  mais les  marchands  se sont débrouillés et ils  ont  annoncé  à la tante qu’ils ont maintenant une boutique dans Charé al Nile : la rue du Nil  et son quartier  quelquefois  pas trop  dangereux malgré les snippers et les affrontements  de nuit !  Il est tenu par l’armée syrienne ! La tante  a couru  s’approvisionner   et  par chance, elle envoie aussi des «  kebbés » et des     petites pizzas  au thym  ou  à la viande ! Marroussé, mais comme  à Djamiliyé,  « la Pistache d’Alep » les célèbres traiteurs et pâtissiers alepins  continuent   à  travailler !  Il se peut que des  factions en lutte personne ne songe  à se priver de leurs  « bonnes œuvres ».  Par contre  on ne va plus  à Khalidiyé, le  grand marché    aux légumes  des quartiers ouest ! Il est aux mains des islamistes  !
Mon amie    connaît donc bien l’habile et courageux  chauffeur du Zeitouni.  Elle revient  aussitôt traînant avec l’aide du chauffeur  un sac volumineux.       Ils échangent les précieuses dernières nouvelles. L’homme sourit enfin  et nous  assure : « Mais ces temps, c’est mieux, plus sûr ! la prochaine fois , je  vous  ramène   à Alep ! ».
Quelques jours plus tard, nous apprendrons qu’un bus a eu un accident sur la route de tous les dangers.    Plusieurs   passagers sont morts et les autres dont le chauffeur, blessés !

 Toute une vie quittée à la hâte

 La voyageuse du café Hamra   n’est restée que peu d’heures à Beyrouth.   Elle  est aussitôt repartie  en France mais déjà elle y a le mal du pays,   s’inquiète pour  la famille  restée  à Alep, et ne voit pas trop comment elle pourrait  vivre seule  dans sa  province française  qu’elle a quitté depuis des dizaines d’années !  Son cas  ressemble à ce que  ressentent  tant de ces femmes franco-syriennes âgées, mariées depuis  des années  à des Syriens,  certaines,  veuves,  et qui ne quittaient  que peu Alep ou la Syrie.  J’en rencontre plusieurs lors de mon  séjour   au Liban  ! J’observe ainsi  une autre amie , veuve   et  qui, à Alep, vivait dans  un appartement tout proche de ses enfants et petits-enfants. Elle conservait tous les livres de son mari et tous les objets  qu’il aimait : un intellectuel alépin très artiste et très connu pour sa parfaite connaissance de la Syrie.  Elle    s’occupait de leur  jardin fréquenté  par deux ou trois   de ces   chats  omniprésents dans le décor syrien, et qu’elle gâtait ! Comme  pour beaucoup de Syriens, ses enfants   décidèrent  de quitter la Syrie quand ils furent  à plusieurs reprises   menacés d’être  délogés de chez eux  par des voyous armés   et de tout  perdre   sans savoir où aller !   Leurs    appartements   quittés  à la hâte, toute cette famille alépine est  désormais  réinstallée provisoirement et en exil au Liban mais  dans différents quartiers et loin les uns des autres.   Ils n’ont, comme tous,  gardé que peu de choses de leur Syrie où leurs  racines étaient  si profondes qu’aucun souvenir d’une autre terre habitait leurs esprits ! Comme une partie de notre famille, beaucoup de leurs parents n’avaient même jamais  passé une frontière ! Cette dame âgée ne sourit plus. Je l’observe, son  regard dans le vide et, immobile, tassée sur une chaise  dans  le nouvel appartement où elle occupe une petite chambre !  Elle a tellement pleuré,  me raconte-t-elle, en quittant  sa  maison   d’Alep qu’elle  ne veut plus  penser  à toute cette vie laissée derrière elle et  elle ne peut pas  imaginer ce qui va être ces temps  à venir, au Liban ou ailleurs  ! Elle ne sait pas, n’a aucune idée de ce que sera  leur futur.
Et quand nous parlons, c’est  seulement    de ce  que sont devenus les autres : les voisins, les proches !
 
Les  proches, les  amis ou les connaissances  alépins, ce qu’ils font, comment ils  se débrouillent, où ils sont, où nous pouvons   les rejoindre, tout cela fait  l’essentiel de nos conversations. Comment  il pourrait  en être autrement  ? Toute la Syrie pense  à la Syrie, s’angoisse pour la Syrie,  discute de la Syrie, rêve de  la Syrie mais surtout  se  demande ce que sera la Syrie de demain ! Comme   l’Irak ?
« Pire, me lance  un ami ! Pire ! »
 Depuis deux ans, il n’y a dans nos têtes, que la Syrie  et  ce que nous pouvons faire  de notre part de Syrie et chacun avec ses problèmes et ses interrogations !

Au Liban, des nouvelles de Syrie

Mon amie tient  à me faire découvrir  ce qu’elle connaît désormais de son pays d’exil : un Liban que je connaissais si bien autrefois mais qui a bien changé !  Nous allons donc  souvent  sur les plages de la côte, dans les sites touristiques, dans les  nouveaux quartiers, dans les   cafés et même  dans les  nombreux grands ensembles  aux enseignes internationales comme    au long   de ces rues élégantes   des nouveaux quartiers de Beyrouth. Il fait soleil  et il y a foule sur Zaituna Bay  sa promenade de  « planches » posées  sur la mer, le long de  la très élégante marina   au pied du Saint Georges.  En  restauration le mythique  hôtel beyrouthin   n’est pas  encore ouvert !    Dans ces  lieux  si calmes, il y  a des Syriens : en famille souvent  et beaucoup  d’Alep ! Mon amie s’arrête, prend des nouvelles  qu’ensuite elle me commente :par exemple,  de cette  famille d’industriels   qui    prenait  le soleil juste assise  sur  l’un de ces nombreux bancs du quai face au Yatcht Club où de luxueux yachts sont amarrés, bien alignés !
 
La famille en partie est à Beyrouth. Leur usine bien sûr  a été occupée, et comme tant d’industriels et commerçants,  par l’ALS ! Ils ont  déjà payé une énorme rançon pour  la reprendre   mais….un autre groupe est venu,  qui  a demandé lui aussi une  grosse somme d’argent ! La famille, méfiante  désormais   n’a pas voulu repayer !  ! Alors  les deux frères restés  à Alep sont menacés  ! ils se cachent  ! Mais  s’ils  sont  trouvés, ils   peuvent être exécutés !  Il faudrait   sans doute payer  mais   le pourraient-ils  ?
L’ami  que je joins par téléphone  à Tripoli et que je ne rencontrerais pas parce que ces jours   la région du nord Liban n’est pas sûre, me raconte que les autorités  et organisations    ont de plus  en plus  de difficultés  à secourir  les familles  syriennes réfugiées  au plus proche  de la frontière. Souvent    plus  pauvres que les exilés de Beyrouth, elles s’entassent  dans la ville du nord et aux alentours ! Et plus difficile encore est de scolariser les jeunes !
   
A Beyrouth encore, un ami palestinien  m’annonce que de nombreux réfugiés du camp palestinien de Yarmouk  près de Damas  s’entassent  à Aïn Héloué et  à Sabra ou  Chatila ! Ils auront du mal à trouver du travail !  Des  Syriens, pourtant,  ont trouvé  à s’employer : certains   dans le bâtiment ou  en  artisans comme  cet Alépin, tailleur ! D’autres,  plus nombreux,  sont ces garçons de café  ou ce  jeune vendeur   qui s’affaire dans une  grande épicerie. Nous le rencontrons dans ce  beau magasin où l’on trouve bien visibles, dans des dizaines de sacs ou de bocaux, toutes les épices possibles !   Il nous confirme   que le  célèbre vieux vendeur du meilleur  zattar - ce mélange de thym et autres épices d’Alep - qui officiait  dans la  minuscule boutique à mi-chemin dans  la rue qui va de la Porte  de  Quinessrin  à notre maison,   a  bien été tué !   Son fils  a  ouvert une nouvelle boutique dans la partie ouest  moins exposée!
       
Ce sont là  des   histoires de Syrie devenues  ordinaires, banales    !

 J’ai quitté Beyrouth mais je vais y retourner bientôt  pour retrouver  de nouveau  un peu de la  Syrie  mais aussi parce que  ce petit pays  m’a toujours    attirée     même si on le sent, lui aussi,  menacé  et  même si la vie y semble  fragile !  La Syrie, pour  beaucoup d’entre nous   semble  devenue inaccessible. Ce que nous  y avions ou nous aimions, est  perdu  et, au moins, pour longtemps. Ce qui nous  désole  le plus  c’est de   savoir   le  pays menacé par ces  groupes    islamistes, si intolérants. Jamais  nous ne pourrions  accepter de vivre sous leurs  lois  iniques !
Alors  c’est rassurant de pouvoir  au moins être      quelquefois au Liban, d’y retrouver mes amis libanais  que, depuis  longtemps, je n’avais plus visités et,  le plus souvent possible  retrouver mes autres amis, ces  Syriens s’ils peuvent   s’installer  pour un temps au moins  dans ce pays si aimable et y  trouver un peu de paix !

 S.Lafleuriel-ZAKRI    15 avril 2013                                                 
Last Updated on Saturday, 27 April 2013 13:36
 

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