Quand la Littérature rejoint l’Histoire : Beckett ou l’honneur de Dieu de Jean Anouilh par Cyrine Ben Redjeb PDF Print E-mail
User Rating: / 6
PoorBest 
Written by Cyrine Ben Redjeb   
Monday, 29 July 2013 10:01



Lorsque le dramaturge français du vingtième siècle, Jean Anouilh, en 1960, se pencha sur l’histoire de l’Angleterre ,il découvrit un sujet qui semblait en adéquation avec ses principes de pureté et d’intransigeance .Il s’agissait de l’amitié au douzième siècle du roi Henri II Plantagenêt avec un normand Thomas Becket ,amitié qui se transforma de la part du souverain en haine et se concrétisa en assassinat .Le parcours d’une ascension fulgurante due à l’affection profonde du monarque n’empêchera pas Beckett de se dresser contre son ancien ami et de déclarer que l’honneur de Dieu devait transcender toute autre considération et instaurer la primauté de l’église sur celle du pouvoir royal .

 

A : L’Histoire

Henri II Plantagenêt, Roi d’Angleterre.

Le 19 Décembre 1154 , le comte Henri d’Anjou devenait roi d’Angleterre sous le nom d’Henri II Plantagenêt. Il avait 21 ans et se trouvait à la tête d’un vaste empire comprenant :Le royaume d’’Angleterre, le Duché d’Aquitaine, le Duché de
Normandie . Le Comté de Poitou et le comté d’Anjou.Il épousa Aliénor d’Aquitaine (Duchesse d’Aquitaine récemment divorcée de Louis VII, Roi de France). Quelques années plus tard en 1169 le monarque s’arrangera pour gouverner la Bretagne et par ricocher l’Irlande.Le nom de Plantagenêt fut hérité de son père Geoffroy 5, comte d'Anjou et du Maine (1128-1151) et qui avait pour habitude de décorer son chapeau avec un brin de genêt.D’où ce nom poétique donné à la dynastie.
Dès le début de son règne Henri réforme l'administration de ses domaines en s'inspirant des principes utilisés dans le duché de Normandie. Il renforce le dispositif législatif de l'Angleterre et améliore les finances du pays. Au niveau central la Chancellerie écrit et conserve les actes royaux, l'Echiquier vérifie les comptes. Son administration est un modèle pour cette époque1.
Le roi régna pendant trente cinq ans et son gouvernement connut des hauts et des bas en raison des rivalités de l’opposition de ses anciens collaborateurs et surtout de la trahison de ses fils. Mais il mourut en France et fut enterré là-bas.


Thomas Becket, archevêque de Canterbéry.


Né à Londres en1118, il appartient à une famille normande. Etudiant à Paris il deviendra clerc à Cantorbéry avant de faire des études de droit à Bologne et à Auxerre. En 1154, il jouit de la confiance d’Henri II Plantagenêt et devient archidiacre puis chancelier du royaume .Il témoigne de très bonnes qualités de gestion et se distinguera également à la guerre. Le roi le nommera Archevêque de Cantorbéry en 1162. Dès ce moment là, Thomas Becket fait comprendre à son souverain qu’il servira l’église avant tout au point qu’il s’attirera la colère du monarque qui le fera condamner par une assemblée tenue à Northampton en octobre 1162. Après avoir comparu ,le Prélat s’enfuit en France et se réfugie à l’abbaye cistercienne de Pontigny où il lance des excommunications contre ceux qui refusent de soutenir sa cause. Rentré en Angleterre en 1170, il sera assassiné par quatre barons qui avaient pris au sérieux la demande du roi d’être débarrassé de Becket. La mort du prélat jettera le déshonneur sur le royaume d’Angleterre et sur le monarque frappé d’interdit. Seul le repentir sincère d’Henri II calmera les esprits. Le 21 Février 1173 Thomas Becket sera canonisé et deviendra donc Saint Thomas Becket.


B : La fiction Littéraire


Jean Anouilh :

Le dramaturge français profondément influencé par Jean Giraudoux a composé de nombreuses pièces de théâtre de facture différente comme :L’Alouette ,la Sauvage,le voyageur sans bagage, Antigone; mais il semble en fait qu’il ait obéi à un objectif impérieux :celui de peindre des personnages habités par une pureté intrinsèque et condamnés à défendre l’intégrité de leur esprit avec une résistance farouche.Ce sont des êtres exceptionnels voués à vivre une situation périlleuse et décidés à lutter fut-ce au prix même de leur vie. L’exemple de Thomas Becket illustre cette démarche. Voilà dans la réalité un simple normand élevé par son roi aux honneurs les plus grands. Anouilh l’a dépouillé de cette identité qui l’aurait apparenté d’une certaine manière au roi d’Angleterre. On se souvient de la conquête normande effectuée par le Duc de Normandie Guillaume II2 en 1066 et représentée par la Tapisserie de Bayeux3.
Cet événement a transformé l’histoire de l’Angleterre et la domination anglo-saxonne a été supplantée par le pouvoir normand. Ainsi en allant à l’encontre de l’Histoire en attribuant d’emblée au jeune Becket l’appellation de Saxon, l’auteur le plaçait déjà dans une situation d’humilié. L’on comprend qu’un tel choix a été dicté sciemment par le désir de prouver que les victimes peuvent un jour et selon la grâce de Dieu accéder au statut de dominant. On notera que souvent dans la pièce il est fait allusion aux origines humiliantes de Becket. L’exemple en est donné par l’évêque de Londres Gilbert Folliot qui fulmine contre lui ,à l’Acte I :
« Tu oserais, toi qu’elle a tiré du néant de ta race, plonger le fer dans le sein de ta mère l’Eglise ? » Becket répond avec mesure : « Mon seigneur et roi m’a donné son sceau aux trois lions à garder. Ma mère est maintenant l’Angleterre. »
Le futur Archevêque de Cantorbéry vient d’être promu par son souverain et ami au rang de chancelier d’Angleterre. Et déjà son ton change, son allure se transforme il n’est plus le simple archidiacre qui plaisantait avec le plus puissant roi d’Occident mais l’homme aux responsabilités nouvelles. Son ton plein de diplomatie témoigne de la justesse d’un choix couronnant non pas une carrière mais consacrant une intelligence et une sagesse déjà remarquables. L’art d’Anouilh est d’avoir su accompagner dans son ascension cet être au départ sans charisme et qui petit à petit grandira en maintien, en paroles en puissance.


Le dramaturge a préféré supprimer dans une pièce découpée en quatre actes la subdivision en scènes. Ce choix laisse toute latitude aux transformations du décor, à l’intrusion de personnages aux changements de situation aux didascalies assez importantes pour faire évoluer cette œuvre vers ce qui lui donne une valeur exceptionnelle, c'est-à-dire le drame final.


ACTE I :

L’ascension de Becket ou une amitié ambigüe

La pièce s’ouvre sur un décor vague, celui de la Cathédrale de Cantorbéry .Le tombeau de Becket y est mis en évidence. Alors paraît un homme : Le roi Henri II Plantagenêt qui se débarrasse de son manteau et demeuré nu vient s’agenouiller devant le symbole même de son crime ;Dans un recoin s’agitent des ombres. La scène est impressionnante car il s’agit de la pénitence du souverain .Condamné à se laisser flageller pour racheter le meurtre de l’archevêque, le monarque apostrophe avec hargne le martyr comme s’il pouvait lui répondre et c’est alors que se profile réellement la silhouette de Becket dans toute la majesté de sa fonction et habillé comme au jour de sa mort. Le dialogue entre le bourreau et sa victime est bien vite rompu par le départ du prélat et suit alors un monologue dont on peut retenir ces quelques phrases nostalgiques :
Il faut toujours payer le prix…C’est toi qui aussi m’a appris ça ,Thomas Becket,quand tu me conseillais encore…Tu m’as tout appris…Ah ! c’était le bon temps !...Au petit matin, tu entrais dans ma chambre, juste comme je sortais de l’étuve, tu entrais reposé,souriant ,léger,aussi frais que si nous n’avions pas passé toute la nuit à boire.


Le décor change ensuite.On remonte le temps et on revient à l’époque de la genèse de l’amitié de deux êtres dissemblables par l’origine, par le rang mais et très proches par le cœur..La sympathie qui lie le roi d’Angleterre à son jeune sujet se manifeste par la familiarité que témoigne le monarque à Becket, par sa confiance ses éloges, en fait par une harmonie indiscutable .Pourtant déjà percent dans leur dialogue la sagacité du saxon, sa répugnance envers les normands et une sorte de crainte latente comme si le compagnon du roi avait l’intuition que la vrai nature du Plantagenêt sommeillait sous l’apparence d’une bonhomie profonde. Lorsqu’on lit ce premier acte de Becket ou l’honneur de Dieu, on ne peut s’empêcher de faire le rapprochement avec le drame romantique de Musset :.Lorenzaccio .Le cousin du Duc de Florence, Alexandre de Médicis avait utilisé toute une stratégie pour gagner la confiance du tyran et l’assassiner ensuite. Pourtant, ici, il ne s’agit ni de tyrannie ni de plan machiavélique. Mais à sa manière, Becket ressemble au jeune idéaliste, habité par une pureté intrinsèque et tenu à poursuivre un idéal chimérique . Il différera du héros de Musset par la grandeur de son projet. Il ne s’agira pas de libérer une cité asservie mais d’œuvrer pour l’honneur de Dieu . On sent dès le début de la pièce que le jeune Thomas n’est pas lui-même mais qu’il affecte un rôle qu’il jouera à la perfection d’ailleurs: celui d’un être en apparence superficiel , soumis docile mais tenu à se montrer le meilleur compagnon du roi pour conquérir les bonnes grâces de son maître. En témoignent le soin de son apparence physique, ses vêtements élégants, sa tournure, sa légèreté, l’aide spontanée qu’il fournit au souverain. Mais sous ce vernis de frivolité, l’âme de Becket transparaît : A Henri II qui observait avec justesse qu’en tant qu’appartenant à la race ennemie, Thomas devait haïr les normands puisque lui-même bien que dépourvu d’un immense courage… et il laisse entendre qu’il aurait montré la même hargne envers la race victorieuse mais le jeune diacre l’interrompt aussitôt en formulant cette phrase prémonitoire :
« Qu’en savez-vous, mon Seigneur ?Avant le jour de sa mort, personne ne sait exactement son courage. ».


Deux jeunes natures antithétiques

La jeunesse de Becket révèle un être aux multiples facettes. Dévoué profondément à son roi, il demeure paradoxalement un être libre qui ne craint pas d’avouer qu’il a des goûts normands: la chasse au faucon, le luxe et il ajoute finalement l’honneur pour bien sous entendre qu’il ne se range pas du côté des vaincus mais de ceux qui peuvent fièrement se vanter de leurs conquêtes et afficher un orgueil justifié. L’épisode des fourchettes qu’il a introduites à la cour pour distraire le souverain et ses barons n’est qu’une infime partie de l’iceberg ! En réalité un tel comportement, c'est-à-dire tenter d’occuper l’attention de son ami par une nouveauté futile même si, à l’époque, elle se présente comme un objet de raffinement, prouve que d’une certaine manière il déprécie l’intelligence de Plantagenêt, contrairement à ce dernier qui connaissant la valeur de Becket respecte infiniment le jeune diacre et le couvre d’éloges :
« Il a étudié vous savez !C’est incroyable tout ce qu’il connaît. Il vous damerait le pion à tous. Même à l’Archevêque !Quant à sa légèreté, ne soyez pas dupes. Il boit sec, il aime bien s’amuser, mais c’est un garçon qui pense tout le temps.»
Ce panégyrique dévoile la lucidité du roi qui sait à quoi s’en tenir sur le véritable caractère de son compagnon. L’Histoire dit que Thomas Becket reçut une excellente éducation à l’école cathédrale de Cantorbéry et qu’il acheva des études de droit à Bologne..Mais dans la pièce d’Anouilh aucune explication n’est donnée. Serait-ce à dire que dans cette période qui connut les conquêtes et une partie de la guerre de Cent ans, l’instruction était un privilège assez rare ?

La cour qui entoure le roi semble être constituée de gens sans envergure sans charisme. Seul le clergé échappe à ce jugement. Une scène de l’Acte I représente le monarque aux prises avec les évêques. Il vient de leur annoncer la nomination de son jeune ami au poste de chancelier du royaume.
Autrefois, à l’époque médiévale le Lord Chancelier était presque toujours un membre du clergé, comme au Moyen Âge,
ils étaient les rares hommes lettrés du Royaume.
Le Lord Chancelier avait alors de multiples fonctions : il était le gardien du Grand Sceau, le chapelain en chef du roi, et son conseiller dans les affaires spirituelles et temporelles. Ainsi, la position est devenue l'une des plus importantes du gouvernement 4 .

Plus tard, lors de la Renaissance, l’Histoire retiendra le nom de ce Lord Chancelier qui sacrifiera sa vie au nom d’une éthique exemplaire, Thomas More dont le destin ressemble étrangement à celui de Becket.Tous deux amis du roi,tous deux possédant des qualités incomparables et tous deux tenus à transcender l’amour royal par l’honneur de Dieu. Le premier fut poignardé dans sa cathédrale ,le second fut décapité et sa mort allait elle aussi signer le déshonneur du monarque.


En élevant son favori à une fonction des plus éminentes, le roi suscitera les jalousies et surtout la haine de l’évêque de Londres. Mais d’emblée, le saxon entre dans son rôle et un nouveau Becket nait, sachant parler, parlementer et servir les intérêts de son maître au grand dam des ecclésiastiques sollicités pour fournir au Plantagenêt l’argent nécessaire à une campagne militaire contre la France; Le roi venait de faire d’une pierre deux coups: Porter aux suprêmes honneurs son compagnon et s’assurer ainsi grâce à la sagacité de son ami l’aide morale nécessaire pour gagner à sa cause ces hommes de religion. Mais ceux-ci sont scandalisés à l’idée de cautionner la nouvelle dignité du saxon. Restés seuls, les évêques fulminent alors que l’évêque de Londres et celui d’York proposent d’utiliser l’arme infaillible : l’excommunication. Mais c’était sans compter avec le bon droit de leur ennemi. Lorsque le nouveau promu revient parmi eux, ses paroles annoncent déjà les prémices de la lutte entre le Clergé et le roi:


« Je ne reviens pas pourtant pas sur ce que j’ai dit en tant que chancelier d’Angleterre. Nous sommes tous tenus envers le roi, laïcs et clercs, par le même serment féodal que nous lui avons prêté comme à notre seigneur et suzerain: le serment de lui conserver sa vie, ses membres, sa dignité et son honneur; Je pense qu’aucun d’entre vous n’en a oublié la formule ? »

Déjà Becket s’impose par l’autorité de son langage et sa loyauté envers son roi. Mais il possède un allié: l’archevêque de Cantorbéry que l’histoire désigne sous le nom de Thibaut Du Bec et qui recommanda le jeune archidiacre au roi Henri II lorsqu’on devait pourvoir la place vacante du chancelier d’Angleterre. Ce Prélat portait en grande estime l’ami du monarque. Dans la pièce, il confiera aux autres évêques que l’ayant eu à ses côtés il avait pu étudier sa nature et en déduire que :


« C’est une âme étrange, insaisissable. Ne croyez pas qu’il soit le simple débauché que les apparences feraient croire. J’ai pu l’observer souvent dans le plaisir et dans le bruit..Il y reste comme absent, il se cherche.»


Ce portrait rapide mais clairvoyant de l’ecclésiastique montre que le nouvel homme fort d’Angleterre est un être insondable et qu’il peut réserver de très grands surprises à son entourage . De nombreux épisodes jettent un éclairage sur la réelle profondeur du caractère de Becket. La chasse fut l’occasion pour le roi d’exercer sa suzeraineté sur de pauvres paysans dont on veut dérober la fille pour servir de jouet au prince. Mais Becket devance ce désir et réclame pour lui la jeune paysanne. En fait c’était pour la libérer du joug royal et non pour s’en emparer lui-même. Ici la générosité profonde de l’ami du roi transparaît avec force. Les qualités humaines enfouies sous une couche d’égoïsme apparent émergent et révèlent une âme sensible. L’erreur du chancelier fut de promettre en échange d’obéir à n’importe quelle sollicitation du monarque.


Une amitié menacée


Malgré sa puissance, sa richesse et la prise de conscience d’être à la tête d’un immense empire,l’empire Angevin , Henri II Plantagenêt n’est pas heureux. Il se présente comme un esprit tourmenté, cherchant dans les plaisirs à s’étourdir et en ne remplissant pas à la perfection les devoirs d’un roi . Son caractère frustre s’emporte facilement et il n’existe chez lui aucun respect pour le clergé, pour ses barons et on le verra plus tard pour les femmes qui l’entourent. Son insolence désarçonne les évêques (Pas de grands mots ,évêque !) et rabaisse violement ses paysans: (Quel âge a ta fille, Chien ?)

Il donne une image négative de ces suzerains de l’époque médiévale se croyant tout permis et faisant peser leur joug sur des sujets soumis .Face à cet homme carré, Becket affiche une nature égale, un raffinement exemplaire et un sens de l’organisation particulier. La jalousie du roi va naître lorsqu’il sera mis en face de Gwendoline, la maîtresse du saxon et c’est là que s’imposera le premier heurt entre le souverain et son favori Il est incontestable que Henri II Plantagenêt sera jaloux de ce jeune saxon possédant un savoir vivre et un savoir faire absents de la mentalité même du prince régnant . La beauté de la jeune femme, ses dons artistiques sa dévotion pour son amant, sa politesse sa réserve en font un trésor rare convoité par l’ami de Becket. Or de vouloir séduire la compagne du jeune chancelier cela n’équivaut-il pas à une trahison d’autant plus grave qu’elle est gratuite ? . En échange de la promesse faite dans la cabane de la forêt d’accepter n’importe quelle exigence de son roi, Becket ne peut, lorsque son maître le lui demande, refuser de lui céder Gwendoline. Et pourtant l’on a très bien compris qu’il l’aimait et qu’il était déchiré par la séparation .


Le premier sang versé tragiquement dans cette pièce sera celui de la jeune femme. Son suicide s’avère comme une profonde humiliation pour le roi car elle lui a préféré le fils d’une race ennemie, un homme qu’elle a aimé jusqu’à la mort. Désormais rien ne sera plus comme avant entre ces deux êtres, l’un porté au faîte des honneurs mais pourvu d’une conscience de très haut niveau et l’autre malheureux, frappé de stupeur et se rendant compte qu’il avait démérité aux yeux de son meilleur ami.

 

Acte II


L’ascension d’un saxon


Becket gravira très rapidement les échelons du pouvoir. Cet archidiacre protégé par l’Archevêque de Cantorbéry accède sans problème au grade de lord Chancelier du royaume. Or cette fonction est l’une des plus prisées d’Angleterre. Elle donne la toute puissance à un homme en général charismatique et pénétré du souci de bien servir la couronne. On sait qu’en réalité, Becket accomplit sa tâche avec zèle et dévouement. Il sut s’entourer de gens de confiance et d’esprits supérieurs .
Jean de Salisbury 5 fut son homme de confiance et son conseiller. Dans l’œuvre d’Anouilh, le favori du monarque prend de plus en plus d’assurance et son langage châtié dénote l’importance qu’il accorde à sa fonction. Parti en France pour participer à une bataille, il témoigne de ses qualités de bravoure et bien qu’il soit saxon, les barons eux-mêmes reconnaissent sa valeur militaire. A un noble qui lui demandait ce qu’était l’honneur du soldat, il répondra:« L’honneur du soldat, Baron c’est de vaincre.»
Et plus tard,il précisera:
"L’honneur anglais,baron, en fin de compte, ça a toujours été de réussir.»
On peut observer chez l’ami du roi l’usage des phrases à l’emporte pièce des réflexions pertinentes ou des jugements percutants. Il énonce souvent des vérités incontestables :
« Mon prince ,il ne faut jamais désespérer son ennemi. Cela le rend fort.»
Et il renforce cette conviction par ce conseil royal:
« On peut tout se permettre, mon prince mais il ne faut rien se passer. »

Dans une conversation amorcée entre Henri II Plantagenêt et Becket, le jeune chancelier s’autorise une mise en garde très sérieuse qui concerne la montée de la puissance de l’église. Toutes les paroles qu’il énoncera lèvent en réalité le voile sur les relations futures entre la royauté et le Clergé :
« Depuis que nous sommes passés sur le continent, une chose me frappe : c’est qu’il y a en Angleterre une puissance qui grandit jusqu’à concurrencer la vôtre, Mon Seigneur, c’est celle de votre clergé."
Le roi n’apprécie pas cette remarque et lorsqu’il proteste :
« Les prêtres sont toujours à intriguer, je le sais. Mais je sais aussi que je peux les briser quand je veux.»
Becket riposte :
« Soyons sérieux, Altesse. Si vous ne brisez pas tout de suite,dans cinq ans, il y aura deux rois en Angleterre. L’Archevêque-primat de Cantorbéry et vous. Et dans dix ans, il n’y en aura plus qu’un.»
Paroles prémonitoires auxquelles va riposter le roi en déclarant:
« Chez les Plantagenêts on ne se laisse rien prendre.»

A ce moment là, Henri II ignorait que son plus fidèle ami allait se transformer en son plus implacable ennemi et qu’en revêtant les habits d’Archevêque, il allait endosser une responsabilité écrasante qui l’éloignerait à jamais des ambitions politiques. Pourtant, il est aisé de comprendre que son intelligence ne permettrait pas au favori d’adopter les demi-mesures.

Jeune archidiacre, il partageait les plaisirs et les activités de son maître, chancelier il était encore à ses côtés pour le soutenir dans son combat contre un clergé avare de ses prérogatives et peu désireux de renflouer les caisses du roi. Ce dernier désireux de bénéficier des richesses de l’Eglise pour organiser ses campagnes militaires cherchait à affaiblir les prérogatives du clergé et ses privilèges. Pour cela, il jugeait nécessaire de recourir au soutien de son chancelier. L’harmonie régnait encore entre les deux quand par un coup de théâtre la situation de Becket fut transformée.

L’Histoire dit que L’Archevêque de Cantorbéry, Thibaud du Bec mourut le 18 Avril 1161 et que le chapître devait choisir comme successeur du Prélat et cela sur proposition du roi et à son corps défendant le chancelier Thomas Becket. En Mai 1162, le favori fut désigné officiellement et le 3 juin 1162,l fut consacré. Lorsqu’on étudie la pièce d’Anouilh, on est surpris d’abord par la joie avec laquelle Henri II Plantagenêt accueille la nouvelle de la mort d’un juste puis par la rapidité de sa décision: ce sera son ami ,son alter ego qui assumera une telle charge. La réaction du saxon , son épouvante, son incrédulité, témoignent de l’intelligence d’un esprit confronté à une situation aporétique. Becket n’est pas prêt à se mettre à la tête de l’église d’Angleterre. Tant qu’il ne s’agissait point d’impliquer sa conscience, il avait assumé tous les rôles, accepté de faire de sa vie un divertissement ou de s’imposer comme un ministre préoccupé par le bien du royaume. A présent , on lui demandait son âme et il n’était pas disposé à la vendre. La lutte avec Henri II avait commencé !.
« Si je deviens Archevêque, je ne pourrai plus être votre ami »
Et il ajoute avec amertume
« :Je ne saurais servir Dieu et vous ».

Les phrases sont dites mais elles ne dérangent aucunement le roi d’Angleterre. Pas assez fin pour déceler chez son favori la profonde répugnance à soutenir une telle charge, il persiste à croire qu’en ayant nommé Becket Archevêque, il avait à présent la main mise sur l’Eglise. Mais il en sera tout autrement. L’être élégant coquet et imbu de sa personne s’est dépouillé de son orgueil et affiche à présent une humilité déconcertante . Sa vie a changé, ses habitudes ont pris un autre aspect. Il est devenu humble.l s’est débarrassé de tous les signes de la richesse et a ouvert sa table pour restaurer quarante pauvres avec le cérémonial des princes. Sa transformation fait de lui un autre homme totalement dévoué à Dieu et disposé à tous les sacrifices.

 

Acte III


Le combat entre le roi d’Angleterre et l’archevêque de Cantorbéry.

L’Acte III s’ouvre sur une scène en apparence familiale où l’on voit le roi entouré par deux femmes, la reine mère et la jeune reine ainsi que de ses enfants. Ce qui devrait signifier l’harmonie et la concorde prend dans ce tableau l’apparence d’un foyer divisé déchiré en raison de la douleur du souverain peu enclin à supporter sa séparation d’avec Becket. Tout au long de la scène il devra se défendre contre l’agressivité de celles qui partagent sa vie. Elles haïssent le favori. Or il s’agit de la mère de Henri II et de son épouse l’orgueilleuse Aliénor duchesse d’Aquitaine et reine d’Angleterre Unies dans le même mépris du Saxon qui a réussi à détacher d’elles le jeune roi, elles s’insurgent contre cette amitié porteuse de malheurs et de souffrances. La reine mère avoue qu’elle ne l’a jamais aimé et que son fils n’aurait jamais dû le rendre aussi puissant. Sa bru s’indigne. Il est responsable des débauches de son époux. Cette scène donne un nouvel éclairage sur la psychologie du roi : Il n’a jamais aimé Aliénor. L’Histoire retiendra qu’elle dressera ses fils contre lui et qu’il la fera emprisonner pendant dix ans avant que son préféré Richard Cœur de Lion ne la délivre .Le roi d’Angleterre est-il incapable d’amour ou bien n’a-t-il eu qu’un seul amour dans sa vie :Thomas Becket ?Le nouveau prélat lui renvoie le sceau du royaume où sont gravés les trois lions .Cela signe la rupture entre eux. La douleur du monarque est terrible et demeuré seul il profère ces paroles :
« Moi ,j’aurais fait une guerre avec toute l’Angleterre derrière moi et contre l’intérêt de l’Angleterre pour te défendre , petit saxon. »

C’est le moment où le Prélat va prouver au roi que seul compte pour lui le bien de l’Eglise. Il décidera d’excommunier trois nobles que le roi défend et de donner à des paysans l’opportunité d’échapper au travail de la glèbe en arborant une tonsure. Et face aux évêques qui lui reprochent ses décisions il déclarera la mine contrite:
« Le roi est la loi écrite mais il est une autre loi non écrite qui finit toujours par courber la tête des rois. J’étais un débauché, messieurs peut-être un libertin, un homme de ce monde en tout cas. Mais il ne fallait pas me remettre le fardeau. »

Becket refusera de signer la constitution de Clarendon destinée à restreindre les privilèges de l’Eglise. Il refusera également d’être jugé au grand conseil de Northampton alors qu’il était accusé de contester l’autorité royale.

Acte IV


L’exil en France puis le martyr.

L’exil en France est décidé et l’accueil que lui réserve le roi de France Louis VII témoigne de la déférence et du respect avec lesquels était traité Becket. Ayant reçu d’abord Gilbert Floriot venu lui réclamer l’Archevêque, le roi de France nie toute relation avec le Prélat mais dès le départ de l’évêque de Londres, il introduit auprès de lui l’ennemi du roi d’Angleterre. Leur conversation témoigne d’une estime mutuelle et Becket comprend qu’il est sous une protection très forte. Une scène est réservée ensuite au Pape et à un cardinal mais le vicaire de Dieu dernier n’éprouve pas beaucoup de considération pour l’Archevêque et il semble qu’il ait été acheté par le roi d’Angleterre.

Une dernière entrevue historique celle-là se passera dans une plaine aride, battue par les vents. Le Roi de France est témoin de ces retrouvailles entre Henri Plantagenêt et Thomas Becket. A la colère du roi, l’ancien favori oppose une sérénité déconcertante. Le roi persifle :
« Tu as été touché par la grâce ». « Hypocrite ,tu es devenu hypocrite en devenant curé.»
Finalement avec une froideur profonde, il affirmera :
« Je t’aiderai à défendre ton Dieu, puisque c’est ta nouvelle vocation en souvenir du compagnon que tu as été pour moi-fors l’honneur du royaume »

Le souverain sait que son ancien ami lui a échappé et cette rencontre qu’on a organisée dans l’espoir qu’ils se réconcilieraient est un échec. L’amour de Dieu chez Becket a supplanté l’amour du roi. Devenu l’ennemi juré de son bienfaiteur, le prélat a témoigné d’un orgueil incommensurable. A son retour dans son pays, Henri II émettra le souhait d’être débarrassé de Becket. Ce vœu sera réalisé par quatre barons dans la cathédrale même de Cantorbéry. L’archevêque mourra poignardé avec un dernier mot sur ses lèvres :
« Pauvre Henri »

Ainsi finit l’histoire d’une amitié indéfectible. Ainsi sera transformé en martyr le saxon qui avait aimé Dieu plus que lui-même. Demeuré seul, isolé par le scandale d’un meurtre qu’il avait commandité, le roi d’Angleterre subira la punition de la flagellation et l’humiliation de la pénitence. A la fin de la pièce sa voix a pris les intonations de celle de Becket, son langage se fait châtié comme si au-delà de la mort il désirait renouer avec l’homme qu’il avait tellement aimé et qui l’avait trahi.


Anouilh a su mettre sa dramaturgie au service de l’Histoire et immortaliser la mémoire d’un être parvenu au faîte des honneurs grâce à l’amitié de son roi et ayant trouvé finalement sa vocation au service de Dieu dont il a voulu défendre la gloire et l’Honneur .

Bibliographie

Histoire d’Angleterre et des Plantagenêts
Régine Pernoud : Aliénor d’Aquitaine
Vie de Thomas Becket(Hagiographie des saints)
Albérès :L’aventure intellectuelle du 20ème siècle
P.Brodin :Présences contemporaines
A.Benoist :Le Théâtre d’aujourd’hui
Jean Anouilh :Becket ou l’honneur de Dieu-Antigone- La Sauvage
Last Updated on Thursday, 01 August 2013 09:50
 

Promotion 1963

MLFcham Promotion 1963

Giverny - Mai 2004

MLFcham Giverny - Mai 2004

Athènes - Oct 08

MLFcham - Athènes - Octobre 2008

Promotion 1962

MLFcham Promotion 1962