SOUK AYASS, CE SOUK QUI PORTE MON NOM PDF Print E-mail
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Written by Sana Ayass Khatchérian   
Tuesday, 02 February 2010 10:50

SOUK AYASS,

CE SOUK QUI PORTE MON NOM

                                                              Sana Ayass Khatchérian

 

Ou plutôt "ce souk qui portait mon nom". Car contrairement à l'ordre habituel des choses de l'Histoire, le Destin a voulu qu'il disparaisse avant moi.

Ayass. Souk Ayass. Celui-là était l'un des moins exotiques mais c'était le mien.

Il y avait, sans ordre hiérarchique, le Sursock, le Nouriyyé, le Tawilé, le Franj, Souk el joukh, Souk Abou Nnasr, Souk el Armane, Souk el w'iyyé, Souk el 'zéz, Souk ennajjarine, Souk el Bazerkane, Souk el Jamil, Khan Antoun Bey, le Souk aux poissons, le Souk aux putes, celui des orfèvres et peut-être d'autres que je n'ai pas connus.

J'avais 26 ans en 1975. Ma mémoire m'en renvoie des images qui me sont chères. Elle ne me restitue certes pas la réalité complète mais la réalité est multiple et ces images ne sont que des fragments du kaléidoscope de nos vies dans ce Beyrouth d'avant le Désastre. Véritables entités vivantes, ces Souks, témoins et théâtre de notre jeunesse et de l'histoire de nos familles, ont trépassé si violemment et si injustement, que mon cœur leur décerne cette majuscule inusitée, seule "lettre de noblesse" que ma tendresse et ma gratitude sont en mesure de leur offrir.

Souk Sursock était inversement proportionnel à l'aristocratie dont il brandissait le patronyme. Populo au possible. Bas de gamme et kitsch dirions-nous aujourd'hui, par ses échoppes de lingerie de nylon, de chaussures de caoutchouc, de friperies dont les articles étaient suspendus aux portes ou aux auvents de toile, de linge de maison grossier, parfois exposé à même la chaussée, de tarbouches et autres couvre-chefs et de soie artificielle made in Japan. Bazar populacier mais tellement bariolé! Découvert sur le tard, c'est-à-dire à vingt ans passés, après le revers de "fortune" d'un père qui n'avait aucune affinité avec l'argent, découvert avec dégoût et mépris, j'appris à y dénicher la "la'ta". Mais je devais me faire violence pour aborder ce périmètre de misère que n'atténuaient pas ses propres couleurs et mes efforts firent long feu.

Non loin de là, Souk el Armane bruissait du labeur, sans vitrine, de quelques cordonniers arméniens et de grossistes de couvertures en laine fruste. Entièrement couvert, très sinueux, très sombre mais très frais l'été, sûrement très humide l'hiver. Et bien moins coloré que le Sursock voisin. Le dénuement, la pauvreté qui s'en dégageaient avaient, là aussi, fait fuir celle qui sortait d'un cocon familial où tout n'était encore qu'harmonie, confort et sécurité. Il ressemblait étrangement à l'image que donnait la communauté arménienne qui l'avait autrefois fondé: besogneuse, digne, silencieuse, parfois douloureuse…Quelques années plus tard, la vie m'offrit avec les Arméniens, une rencontre véritable. Je découvris alors -affranchie d'un regard réducteur- des trésors de culture, de respect, de courage, d'endurance, de mérite, de fierté…et notamment des êtres que le mépris essentiel des apparences séparait du reste de la population libanaise. Et c'est l'un des leurs que je choisis pour compagnon de vie, prince sans apparat, digne représentant de son peuple.

Nouriyyé et le Souk aux poissons, vous hélaient par leurs effluves bien avant que vous n'ayiez atteint leurs portes. Dans cette halle, véritable cour des miracles, jonchée de panières d'osier, de corbeilles et des cordages de leurs porteurs, maraîchers et poissonniers retrouvaient dès l'aube leurs clients venus des quatre coins de la capitale, épiciers de quartier chez qui nous nous approvisionnions tous les jours. A Nouriyyé, les fruits et légumes racontaient les saisons de nos montagnes et de  la plaine, les épices et les fruits de mer complétaient le tableau gastronomique du pays, et tout ici, nous rappelait notre identité ancrée à cette Méditerranée orientale.  

Le Souk des bijoutiers vous engouffrait dans des venelles ruisselantes d'or! Un dédale sombre de carrefours et de culs-de-sac couverts qu'illuminait l'éclat de cascades chatoyantes d'ors jaunes, d'ors rouges et d'ors blancs. Seul souk à portails que l'on cadenassait la nuit venue, on y voyait circuler des échantillons de la gent féminine. Composite, à l'image de la population du pays, l'apparence des femmes témoignait de la pluralité d'une société fièrement qualifiée de mosaïque. Zeinab en petit foulard de soie synthétique noué à la Bardot (le tchador était encore loin),Françoise en minijupe et carré Hermès autour du cou, Nada la sunnite émancipée en jeans moulant, Joujou, la Georgette descendue de son Kesrouan natal pour son trousseau de mariage. Et de blondes touristes émerveillées par ce qui leur semblait être le cœur du pays des Mille et une nuits. La clientèle n'était pas forcément riche. Dans nos sociétés traditionnelles, l'or offre aux femmes, et notamment aux moins nanties, une garantie de sécurité qui en fait une priorité.

Après avoir repéré le même bracelet dans de nombreuses vitrines et l'avoir plus ou moins adroitement marchandé, nous finissions immanquablement chez le même orfèvre. Nous étions certaines -peut-être parce que francophone et aussi bourgeois que nous!- qu'il méritait notre confiance tant dans la pesée des précieux carats que dans le "prix spécial" qu'il nous concédait.

A Souk el w'iyyé, c'est de l'étoffe que l'on vendait au poids! L'once était la mesure et la balance à plateaux de cuivre trônait sur le comptoir. On y faisait parfois de bonnes affaires en emportant d'excellents coupons de soie, de tweed ou de cotonnade bradés. Bien sûr, on n'en avouait l'origine qu'aux intimes.

Presque en face du Souk des bijoutiers, de l'autre coté de la place des Canons, il y en avait un qui se passait d'identification. On disait simplement Le Souk! Celui dont l'évocation à l'encontre d'une femme était une véritable insulte. Calée au fond de la limousine paternelle qui traversait un jour ce quartier dit réservé: "c'est quoi ici?" Je ne reçus aucune réponse. J'avais seulement relevé une misère inhabituelle et, adossées à des murailles pelées, des femmes grimées et tristes qui nous observaient passer. Parenthèse impudique et licencieuse sans laquelle le centre-ville n'en aurait pas été un. Mais cette rue des bas-fonds pouvait aussi vous transporter vers des sommets inattendus. Elle affichait officiellement le nom d'Al Mutanabbi,  majestueux représentant de la poésie arabe classique du 10e siècle, maître du verbe, homme passionné de liberté auquel les Arabes vouent une admiration sans bornes. Avaient-elles, ces petites femmes du "Pigalle" beyrouthin, entendu parler de lui? Nombre d'entre elles portaient des prénoms étrangers. C'était en tous cas un temps où l'on associait encore gaiement bordel, poésie et musique…

Souk el Franj garnissait nos dîners de Noël et les repas mondains organisés par ma mère. Car c'est là qu'exerçait l'un des meilleurs traiteurs de la ville ainsi que quelques autres fournisseurs des cocktails, iftars, noces et autres réceptions du Tout-Beyrouth, crémiers et surtout fleuristes qui coloraient d'une touche impressionniste ce Bab-Edriss à la pierre grisâtre. Les saveurs -à l'exception de quelques denrées de luxe- étaient ici sensiblement les mêmes qu'à Nouriyyé, à la différence que toute la marchandise de Souk el Franj était un "dessus du panier" élégamment proposé à une élite prospère en tête de laquelle figuraient des européens, des femmes du corps diplomatique notamment. Elles en avaient fait leur marché de prédilection et, baptisé de l'identité de ces dames, Souk el Franj demeura un label de qualité gastronomique.

Tawilé se flattait d'être le plus cossu. Presque exclusivement dédié à la garde-robe, on y trouvait le dernier cri de ce qui se portait en France ou en Italie. De nos robes de petites filles modèles en piqué de coton à la robe de mariée en dentelle de Calais, de nos petites chaussures du dimanche, blanches et à barrette, au sac à main en peau d'agneau, de nos maillots de plage pour parader entre Saint-Simon et Saint-Georges au pull en cachemire made in England. Enfant, les descentes avec ma mère y avaient lieu régulièrement pour la rentrée des classes puis pour Noël, pour les vacances de Pâques que nous allions passer à l'hôtel Massabki de Chtaura où se retrouvait l'un des nombreux Tout-Beyrouth et enfin pour l'été qui se déroulait entre Dhour Choueir et le bord de mer. Ici, les commerçants et leur clientèle appartenaient parfois à la même bourgeoisie compradore. Ils se retrouvaient dans les mêmes salons et leurs enfants fréquentaient les mêmes écoles, très souvent francophones.

Souk el joukh était celui des drapiers. Consacré au tissu pour hommes. Austère, par la gamme limitée des couleurs agréées dans ces années 50-60. Gris, noir, marine, marron en hiver, blanc, sable, havane, ciel en été. Sur le pas des portes comme à l'intérieur, rien que des hommes. Dans l'une de ses boutiques siégeait Nizar Ayass, mon seul oncle paternel et seul continuateur du métier familial, le négoce. Mais il le pratiquait sans avidité, presque comme un hobby, personnage au grand cœur et au charme indéniable, bon enfant et bon viveur. Mon père, Ma'moun, idéaliste, passionné et poète à ses heures, s'en était allé très tôt choisir l'action politique. Brebis galeuse tout aussitôt désavouée par Ahmad, son géniteur. De plus, doublement réfractaire par son refus du bazar politique local, modèle de laïcité sincère, mon père m'a légué son aversion pour notre système confessionnel et, dès lors, une marginalité dont je lui sais gré. Du grand-père négociant peut-être et du souk assurément, les deux frères ont gardé cette qualité qu'ont certains d'être naturellement d'un… commerce agréable.

 

Chacun des souks de ma ville traçait, en ce milieu du 20e siècle, l'un des traits d'un Beyrouth mercantile mais pas encore mercenaire, affairé mais pas encore affairiste et naturellement hédoniste. On attendait le client en jouant au trictrac sur le pas de la porte, on lui offrait le café ou la limonade pour le plaisir, pas encore par stratégie de marketing.

Aucun d'eux n'était paré de cette architecture d'arcades et de voûtes, de pierre ou de poutres en bois, particulière aux souks d'Orient telles ceux de Tripoli, Damas, Alep ou Chiraz et le charme que nous leur trouvons aujourd'hui n'était pas évident. Il émanait seulement de la faune qui les occupait et de celle qui les fréquentait. C'était donc les êtres qui peuplaient ces bazars qui en composaient l'ossature, l'âme, la voix, la bigarrure. Et la voix de la ville résonnait comme une cacophonie incessante: citoyens exubérants, vendeurs à la criée, radios des taxis services, klaxons tonitruants et, au-dessus de la mêlée mais en parfaite harmonie, le chant grave du muezzin et le carillon joyeux des Capucins.

Minarets et clochers ne se faisaient pas encore la guerre! Ou bien ne les entendions-nous que d'une oreille complaisante? Nous sommes-nous tant trompés? Avons-nous été coupables d'un gigantesque et démentiel déni collectif?

De nombreux lieux de culte étaient encastrés dans l'entrelacement des souks, rapprochant Dieu et le peuple dans une proximité conviviale. Ces mêmes lieux de culte, dégagés aujourd'hui de leur écrin populaire semblent si nus et si seuls que l'on dirait Dieu mettant une distance entre lui et les prédateurs que nous avons été.

De notre diversité, les souks étaient des lieux spéculaires, nous le savions, mais aussi des documents révélateurs, nous aurions dû les lire.

Souk Ayass pour moi, c'était bien autre chose. C'était l'oeuvre historique de l'arrière grand-père Osman, venu de Damas à la fin du 19e siècle développer un commerce de drap qu'il entretenait avec Manchester. Dénommé auparavant Souk Sayyour, Osman l'avait acheté à ses propriétaires druzes, l'avait agrandi, organisé et rebaptisé. J'aurais peut-être dû m'y sentir un peu chez moi. Je n'avais qu'une conscience floue de cette filiation mais quelque chose de différent se passait lorsque je le traversais, un sentiment qu'un lien particulier me rattachait à ce lieu …

On s'y engageait par le haut, c'est-à-dire par la rue Georges Picot ou par le bas, la rue Trablos, en traversant le prestigieux Ajami, fleuron de la restauration dont les tables s'alignaient le long des parois de cette partie couverte du parcours.

Au milieu de deux souks qui lui étaient parallèles et contigus, Souk Tawilé et Souk el Joukh, c'était la seule rue piétonne du secteur.

Ses vitrines n'avaient ni le clinquant ni l'attrait du tout proche Tawilé. Petit-bourgeois par excellence, fréquenté par des familles de modestes fonctionnaires en quête d'une flanelle pour l'hiver, de serviettes de bain en coton d'Egypte ou du couvre-lit syrien en coton damassé pour l'été. On y trouvait ces boutiques dites de "nouveautés" qui recelaient autant du fil à coudre que du vernis à ongles, de la doublure en pongé que du cirage à chaussures, des cahiers d'écoliers que de l'Ambre solaire, des pelotes de laine que de la verroterie.

Sur la toute fin des années 60, le prêt-à-porter y fit une timide percée et lorsque, vers mes 18 ans, je commençai à m'y rendre seule, mon souci principal fut que l'on n'y découvre pas mon nom. Ce n'était pas chose aisée quand il fallait laisser la pièce acquise pour une retouche de couturière. Car divulguer le Ayass en question, avant le marchandage, aurait immanquablement fait flamber le prix ou, en tous cas, barré la route au rabais souhaité. Et je n'échappais pas alors au reproche que je lisais dans le regard du vendeur quand il ne l'exprimait pas tout haut: "Ayass? Vous possédez le Souk et vous réclamez un rabais?" J'ai d'ailleurs vite renoncé à toute négociation afin d'éviter cet inconfort. Je n'allais pas raconter au tout-venant que l'héritage du grand-père fondateur ne se réduisait plus qu'à quelques misérables loyers que se partageait une flopée de parents.

Et puis, et puis, il y avait vers le milieu du trajet, Birket al Aintabli! Lot de consolation pour cette artère marchande sans grand caractère. Une ruelle perpendiculaire traversait les trois souks parallèles, et au croisement avec Souk Ayass, on faisait une halte gourmande chez ce marchand de boissons fraîches qui officiait à l'intérieur de ce qui ressemblait à un bassin octogonal. Je crois bien qu'à l'origine, on n'y servait que du jus de nos délicieuses oranges dont les sanguines qui mouchetaient si joliment de gouttelettes pourpre le breuvage tango servi dans d'épais bocs glacés, et puis, du sirop de rose, du sirop de mûres et un voluptueux jellab généreusement garni de pignons et de raisins secs baignant parmi des cristaux de glace que nous croquions comme autant de bonbons rafraîchissants. Ce n'est que bien plus tard, l'électroménager aidant, que furent introduits les cocktails de jus de fruits locaux et exotiques. Sur la margelle de marbre s'alignaient des coupelles de desserts: riz au lait onctueux et autres savoureuses achtaliyyé parfumées à l'eau de fleur d'oranger.

La Birké avait fini par donner du charme à la création de l'ancêtre et devint cerise sur le gâteau de ce coin du centre-ville. Tant et si bien qu'elle comptait parmi ces symboles touristiques et se trouve aujourd'hui immortalisée dans deux oeuvres d'un aquarelliste allemand qui s'était épris de Beyrouth.

En cet endroit, Souk Ayass avait le mérite d'être un petit lieu de brassage de toutes les couches de la population et de ses communautés, à l'instar de la Place des canons où se mêlaient portefaix et bourgeois, gens du jurd et citadins, fidèles de mosquée, d'église, de temple ou de synagogue, dévots et bigots, athées et mécréants. Oasis à double titre, alimentaire et socioculturel. De ce legs involontaire et symbolique de leur père, Ma'moun et Nizar ont retenu une ouverture aux autres dont ils ont façonné une véritable tolérance.

 

"Ayass? Comme Souk Ayass?" Cette question, si fréquente dans ma jeunesse, personne ne me la pose plus. Mon souk est mort assassiné. Et d'abord vendu par des Judas qui veillaient parmi nous, violé, torturé, lacéré, incendié, comme tous ses confrères du centre-ville.

S'il y eut certaines guerres étrangères sur notre sol, entre 1975 et 1992, ce sont bien des mains libanaises qui ont visé le cœur de Beyrouth et tiré sur la gâchette. Nous avons vu et laissé faire. Qu'on ne vienne pas maintenant gémir du sort qui lui est réservé! Même s'il n'est plus, ce coeur de Beyrouth, que ce qui s'appelle dans les malls d'Amérique du nord, une "eating area"!

 

Beyrouth était pour nous ville capitale. Solidere est le nom prosaïque de l'héritage que nous laissons à nos enfants.

De Souk Ayass et des autres, personne ne reparlera plus. Il ne rentreront pas dans les livres d'Histoire.

C'était là un dernier coup de chapeau.

Adieu grand-père. 

 

 

 

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Last Updated on Sunday, 19 June 2011 15:59
 

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