Damas – Printemps 2011 23- La lettre à Mathias Enard par Charif Rifai PDF Print E-mail
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Written by Charif Rifai   
Wednesday, 30 December 2015 11:23

 

D'emblée, et pour des raisons qui m'échappent, je me permets de te tutoyer. Peut- être parce que la littérature est une affaire intimiste. Peut-être aussi qu'à l'insu de nous deux, un  lien inexplicable se tisse entre un lecteur et son auteur. Peut- être aussi et surtout  parce que je suis Syrien, et que le vouvoiement, rare dans ma langue comme tu le sais sans doute, est une formule avec qui  j'ai du mal à me familiariser malgré mes trente années de vie en France. Vouvoyer est mettre de la distance, et aujourd'hui que des distances me séparent de beaucoup de lieux et d'êtres, je ne voudrais absolument pas en créer d'autres dans cette lettre informelle.

 

Disons que l'idée de t'écrire m'est venu en lisant ton livre" Boussole".  Je l'avais acheté sur  les conseils de Valérie, ma libraire de la rue des Entrepreneurs qui ne m'a jamais déçu et ce bien avant que le Goncourt ne te soit attribué. J'en étais arrivé au dernier tiers, un moment charmant qui m'avait transporté à une aurore à Téhéran, et plongé dans des souvenirs damascènes. Et avant de descendre du métro à la station Porte d'Ivry vers neuf heure trente du matin ce jour- là, je suis tombé par hasard sur la dédicace que tu as écrite à la dernière page où, et après avoir cité quelques- uns de ceux qui ont mérité tes remerciements, tu la termines ainsi: Aux Syriens.

J'ai tressailli, un petit tremblement m'a submergé: mon anonymat vient d'être brisé, les mots me sont adressés. J'ai pensé alors en contemplant, distrait, les tours grises de l'avenue d'Ivry que le don à la conscience humaine que doit l'être chaque ouvrage, chaque livre, m'est devenu aujourd'hui plus familier, plus proche.  Dieu sait que nous, Syriens,  en avons grand besoin dans l'abandon et la solitude qui nous traversent avec une brutalité inouïe. Nous avons, comment dire, le sentiment d'être suspendu entre deux énormités, deux mondes, deux obscurités qui n'aboutissent à rien sauf à plus d'obscurité.

 

Sur un plan plus personnel, je suis un Citoyen Français, plutôt Syrien ou plutôt Franco- Syrien, bref un de ces Binationaux ; entendez  un citoyen en sursis qui doit constamment prouver ses bonnes intentions, sinon, son beau passeport biométrique de couleur bordeaux  risque la déchéance et son titulaire avec.

 

En Syrie, les adjectifs pour désigner mes semblables ne manquent pas: cela va de chanceux à fuyard ou réfugié en passant par déserteur, lâche ou traître. Moi, à l'instar de ton Ecrivain Iranien à l'âme blessée Sadegh Hedayat,  je préfère Exilé. Le mot garde tout son charme, à mi-chemin entre douleur  et nostalgie avec un zest de secret. Paradoxalement,  depuis le 15 mars 2011, je sens que ma colonne vertébrale a pris un choc fatal, et qu'elle manquera désormais et pour toujours de consistance. Mon point de repli imaginaire ou réel appelé Syrie est en décomposition et moi avec. Pour résumer, les deux pays qui, à des degrés différents,  connaissent le plus sur mon intimité, ont l'air d'en vouloir à mon être. Le premier, originel,  me coupe de mon histoire, transgresse mon présent et confisque mon avenir. Le second, adopté, brandit une épée de Damoclès au- dessus de ma tête, me relègue à une forme de conditionnel au présent.

 

Parlons donc un peu de ces histoires d'exilés, de ces objets inquiétants promus à la   déchéance constitutionnalisée, de ces êtres ordinaires  parmi eux des poètes, des rêveurs ayant cru aux promesses de la République. Laissons un instant les têtes décapités, les images révélées par un mystérieux César avec ses photos de morts sous la torture dans les prisons syriennes, mutilés et numérotés sans aucune intimité comme les bétails, laissons la catastrophe de l'indifférence ; lorsque le drame arrive chez ceux qui l'ont fui,  c'est qu'il a traversé tous les autres :

 

Le lieu est un Cimetière de l'est parisien, il faisait brumeux, triste. La rangé des tombes dans le carré musulman  s'emplit en ordre rangé, une tombe après l'autre, les allées sont prêtes. L'Amie dans le cercueil scellé était malade et sa mort prévisible. Seulement sa fille habitante (survivante ?) d'Alep n'a pas pu naturellement  assister à l'enterrement de sa mère. Sa deuxième fille, plus chanceuse puisqu'expatrié à  Dubaï, n'as pas pu obtenir le Visa français malgré sa vie bien établie, ses papiers en règle et le certificat de décès preuve insuffisante de l'urgence. Inclinés, nous étions un ramassis de proches évitant le croisement des yeux et les larmes furtifs.  Dramatisons pas, cette tristesse quotidienne n'est pas une tragédie. Elle est injuste tout simplement.

 

L'autre Amie, morte dans hôpital parisien, avait le souhait de retourner en Syrie. Ses enfants lui cachaient les nouvelles des biens endommagés et des proches disparus. La mort ordinaire ne l'est plus, elle s'invite au drame collectif.

 

Ma nièce de 18 ans s'est vu refuser un visa de tourisme. Le plus drôle était le motif: La dernière case coché sur un imprimé préparé d'avance: Votre volonté de quitter l'espace européen n'a pu être établi. Les services du consulat français au Liban avaient oublié d'élucider comment l'établir cette volonté lorsqu'on vient de l'abîme?

 

Je viens d'une obscure province, d'un pays séparé des autres par un coup de ciseaux de la géographie, disait Neruda. Ma nièce et nous aussi. Le ciseau qui  n'a pas terminé son œuvre jadis avec le fameux Sykes et son colocataire d'hôtel, le Cher  Picot,  rentre à nouveau en action, le nouveau découpage est en cours et n'attend que le parafe des grands. Neruda est mort sans pour autant avoir vu la cité splendide, celle de la lumière et de la justice.  Il est peut-être ainsi,  l'ardente patience  ne sera point au rendez-vous avec ceux qui y ont crue, le dernier en date est le journaliste libre Naji El Khorf, il avait créé un journal et un groupe civique nommé Raqqa qu'on égorge en silence.  Comble de l'ironie, un silencieux l'a refroidi à l'angle d'une rue de Gaziantep à cinq cent KM  de la ville de Roumi. Il a laissé derrière lui deux enfants, des documentaires sur la barbarie et beaucoup d'amertume chez les siens.  A-t-il vu la Cité Splendide dans les yeux de son assassin? Verrons- nous la nôtre ? J'ai peur que la poésie n'ait pas chanté en vain encore une fois.

 

La même vaine poésie dont tu parles si bien, celle de Dik Al Jinn, le célèbre poète de Homs qui, après avoir assassiné dans un élan de passion sa bien-aimée et son meilleur ami, a fini le restant de ses jours à boire son vin avec une coupe mortelle fabriquée du cendre de Ward, sa bien-aimée mêlé à l'argile en composant des hymnes d'amour et de regret.

J'ai peur que les Syriens ne se soient tous transformés en Dik Al Jinn, et qu'ils ne participent tous à assassiner cette belle Syrie, cette courtisane en mal d'existence. Le Despote la démantèle par soif du pouvoir, les autres portent sur elle des projets vastes et variées qui vont de la liberté et la démocratie  jusqu'à ... l'instauration du khalifat.

 

Tous l'aiment à cette Syrie encenseuse, prophétesse,  et plus d'un la brime, la supplicie. Ses gens assassinés, torturés, bombardés, errants, parcourant le globe, traversant les mers... Nous sommes devenus  le peuple à histoires.  A chacun la sienne, et il nous faut encore des mille et une nuit  pour les raconter toutes, à un détail près : Shahrazade n'est plus capable de freiner, par la beauté de son verbe, l'instinct assassin de Shehrayar...Lui réclame mille vierges sur le marché des esclaves pour conter sa vengeance divine.

 

Le verbe doit être inventé à nouveau.

 

Sarah, ta Héroïne solitaire, a fini par vouloir rentrer en Europe puisque celle-ci lui est devenue étrangère. Et ma Syrie? Est-elle toujours familière ? Cela fait 5 années que je ne m'y suis pas rendu, et j'ai peur de voir ce qu'est devenu le foyer de mon assurance.

 

Au fil des mots évasifs, Je découvre pourquoi je me suis réellement adressé à toi. Juste avant ta Boussole, le hasard m'a fait lire un autre ouvrage devenu célèbre où il s'agit d'Islam et d'une certaine France devenue islamique. Ce livre a eu, à mes yeux, un seul mérite, celui de me faire comprendre la différence majeure entre une plume trempée dans autre chose que l'amour, et celle imprégnée par celui-ci. J'ai réalisé en te lisant  comment écrire, non sur l'amour mais avec amour, avec l'Amour. Comment se montrer intransigeant avec les Mollahs d'Iran tout en aimant le pays, ses poètes et ses gens. Comment se monter intransigeant avec le despotisme syrien et la barbarie islamiste tout en caressant  les pierres et l'âme de Syrie aujourd'hui meurtrie. Ta Boussole n'est pas juste une histoire d'amour, c'est une histoire sur l'amour, sur cet humain qui ne cesse de traverser les siècles, composant les vers et les partitions et chantant cet instinct non apprivoisé  nichant nos cœurs et insufflant nos gestes. Cette grâce qui transcende les frontières, les abolit et s'appelle liberté.

 

Voilà bien un mois, Cher Mathias,  que j'ai terminé ta Boussole qui indique bizarrement l'Est, et je n'arrive pas à commencer un autre livre. Il faut l'évacuer, je me dis sans trop de convictions, et je continue à m'imprégner de Hafez et de Khayyâm, de la voix du mua'zen à Istanbul et Téhéran, et je ne cesse de penser à cette tristesse qui se jette tel un voile de noirceur sur les êtres qui me sont chers, sur la géographie déchirée de ma terre, sur son ciel et sur son tiède soleil de l'espérance.   

 

Affectueusement

Charif 



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Charif RIFAI
Architecte DESA
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