En Irak, émergence d’un pouvoir autoritaire à dominante chiite PDF Print E-mail
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Written by Nir Rosen   
Thursday, 25 August 2011 08:39

Une guerre destructrice et pas de réconciliation

Mars 2010

Tandis que les Etats-Unis poursuivent le retrait de leurs troupes, les élections législatives de ce mois-ci devraient, selon Washington, assurer le retour à une certaine normalité.

Pourtant, les tensions persistent, notamment entre Arabes et Kurdes. D’autre part, le scrutin confirmera la victoire des chiites sur les sunnites et les laïcs, et l’instauration d’un pouvoir corrompu et autoritaire, mais disposant d’une plus grande légitimité que celui de Saddam Hussein.

Par Nir Rosen

Quelques semaines après le début de l’attaque américaine contre l’Irak, en mars 2003, des milliers de personnes se pressaient devant les locaux de la nouvelle Association des prisonniers libérés — une villa confisquée à un ancien responsable du régime de Saddam Hussein. Sur les murs étaient affichées des listes de noms classés par ordre alphabétique, récupérées lorsque la population avait pillé le siège des services secrets. Des gens désespérés les parcouraient du doigt, dans l’espoir d’y apprendre le sort réservé à des proches que la police avait arrêtés. Le plus souvent, les nouvelles n’étaient pas bonnes — ainsi, cette exécution de quatre personnes pour appartenance présumée au Daawa, le parti chiite interdit, qui conduisit leur famille jusqu’à une fosse commune afin d’y déterrer les corps.

Trois ans plus tard, le pays avait sombré dans la guerre civile : les milices et les escadrons de la mort sévissaient, notamment dans les rues de Bagdad ; les attentats se multipliaient ; les familles faisaient de nouveau la queue pour rechercher des parents — cette fois à la morgue, où les victimes étaient rassemblées en vue d’une possible identification.

Washington a agi
à l’aveuglette

Il n’a en effet pas fallu longtemps pour que l’Irak s’enfonce dans un chaos attisé par les conflits entre les différentes confessions. Certes, ces conflits existaient avant 2003, et il semblait logique que le renversement de Saddam Hussein débouche sur un rééquilibrage du pouvoir en faveur de la majorité chiite (1). Mais la lecture purement confessionnelle des tensions existantes réalisée par Washington a contribué à les attiser. Les Etats-Unis ont en effet tenu le parti Baas pour une nouvelle mouture du parti nazi et ils l’ont, à tort, associé à l’ensemble des sunnites, ainsi ciblés comme étant l’« ennemi » — une décision qui a eu pour conséquence de transformer rapidement leur fausse hypothèse en réalité.

Par ailleurs, la présence des troupes d’occupation américaines a empêché la mise en place d’un gouvernement disposant d’une réelle légitimité populaire ; elle a aggravé les relations entre les confessions, quand des groupes (pour l’essentiel sunnites) en lutte contre la présence étrangère sont entrés en conflit avec ceux qu’ils accusaient de lui être favorables. Un climat de chaos généralisé s’est rapidement installé, auquel ni le pouvoir irakien ni Washington n’ont pu faire face. Après une période de pillage frénétique, le vide a été comblé par des hommes armés, dont certains portaient des turbans de religieux chiites, d’autres des foulards de la résistance, mais qui pour beaucoup appartenaient à des bandes criminelles.

Dans le monde musulman, la mosquée représente une institution parmi d’autres, mais elle joue depuis toujours un rôle aux dimensions religieuses, sociales et politiques. En retentissant cinq fois par jour dans les quartiers, l’appel à la prière règle le rythme du quotidien et le cycle de la vie. En ce lieu où se rassemblent les fidèles pour prier, apprendre, parler et se mobiliser, le sermon du vendredi, ou khoutba, est souvent un appel à l’action ; et, qu’il s’agisse de questions religieuses ou d’affaires internationales, l’imam qui dirige la prière expose les problèmes touchant la communauté. Dans les Etats autoritaires, c’est aussi du haut du minbar (la chaire où se tient ce religieux pour s’adresser à ses ouailles) que se font entendre les rares voix divergentes. C’est ainsi qu’en Irak, après l’effondrement de l’Etat, la mosquée devient l’institution la plus importante du pays et sert à souder les communautés : d’abord, en assurant les services sociaux ; ensuite, en se transformant à la fois en dépôt d’armes, en lieu d’information et en point de ralliement.

Face à l’émergence de la guérilla, les Etats-Unis agissent d’abord à l’aveuglette, arrêtant ou tuant des dizaines de milliers d’Irakiens. Ils mettent du temps à réaliser qu’ils ont affaire à une résistance organisée, et plus encore à comprendre qu’une guerre civile avait commencé entre milices sunnites et chiites.

A la fin de 2004, après la destruction de la ville de Fallouja, des dizaines de milliers de sunnites s’installent dans l’ouest de Bagdad, tandis que les chiites se réfugient dans d’autres quartiers en expulsant les sunnites installés là. Devant l’incapacité tant du gouvernement que des Etats-Unis à assurer la sécurité ou les services sociaux, ce sont les milices qui s’en chargent.

Il faut attendre 2006 pour que Washington parvienne à la conclusion qu’il aurait dû tirer dès 2003 : la résistance s’alimentant de la présence militaire américaine, il convient de confier au gouvernement irakien la responsabilité de l’ordre public. Trop tard : les forces de sécurité, à dominance chiite, prennent part à la guerre civile confessionnelle.

La violence menaçant de déboucher sur un conflit régional, le pouvoir américain infléchit alors sa politique. Les partisans de la contre-insurrection poussant à l’envoi de nouvelles forces sur le terrain, notamment à Bagdad, le président George W. Bush annonce en janvier 2007 l’arrivée en Irak de vingt mille soldats supplémentaires — qualifiée de « surge » (mobilisation (2)). Ces troupes fraîches se déploient dans la capitale ; elles construisent d’immenses murs de béton autour des quartiers afin de pouvoir contrôler leurs habitants, et, tout en effectuant un recensement, travaillent avec les milices locales et assistent une population épuisée. Dans le même temps, les forces de sécurité s’en prennent aux miliciens comme aux civils et appuient la victoire des chiites sur le terrain. De nombreux quartiers deviennent homogènes, les sunnites se trouvant dans l’obligation de les quitter ; des millions de personnes, arrachées à leur foyer, se déplacent vers les bidonvilles, les zones rurales ou d’autres Etats du Proche-Orient — notamment la Syrie (3) et la Jordanie.

Peut-être plus que le surge lui-même, c’est l’annonce de son déclenchement qui a conduit les groupes armés sunnites à modifier leur tactique. Déjà en conflit avec Al-Qaida, ils se sont rendu compte que les Etats-Unis ne voulaient pas forcément aider les chiites, et moins encore les Iraniens. L’affaiblissement d’Al-Qaida sous les coups de boutoir de l’armée américaine — en particulier dans la province d’Al-Anbar — a permis à ces groupes sunnites de prendre de l’assurance ; ils ont touché l’argent de Washington sans pour autant se transformer en mercenaires. Ils espéraient, une fois leurs rivaux d’Al-Qaida éliminés et les troupes américaines reparties, venir à bout des chiites — et cela d’autant plus facilement que les Etats-Unis avait obtenu du gouvernement irakien, en dépit de ses réticences, l’intégration du cinquième de leurs effectifs dans les forces gouvernementales.

« Nettoyage ethnique »
et voitures de luxe

Parallèlement, les milices chiites ont subi un retour de bâton. Non seulement leur propre communauté les a de plus en plus perçues comme de simples groupes de voyous, mais le premier ministre Nouri Al-Maliki, constatant qu’elles menaçaient son autorité, s’est employé à les écraser brutalement — les troupes « officielles » restant toutefois dominées par les chiites. Ces milices ont alors décidé un gel de leurs activités, tout en escomptant elles aussi les reprendre après le départ des soldats américains.

Un des éléments les moins connus de la stratégie de contre-insurrection liée au surge a été l’offensive menée contre les bases principales, les zones d’appui et les ressources vitales des milices. Protéger la population en s’installant au cœur même des quartiers et en élevant autour des murs de béton fut la mesure la plus visible de cette politique. Mais l’armée américaine a aussi intensifié ses opérations, à l’intérieur comme à l’extérieur de Bagdad, contre les milices chiites : entre février et août 2007, elle a arrêté en moyenne un millier de leurs membres par mois et en a tué un grand nombre. On peut dire que, en 2008, elle avait reconquis l’Irak. Toutefois, la violence avait diminué bien avant son action ; le « nettoyage ethnique » était déjà en grande partie accompli. En 2008, si la violence persistait, la guerre civile était en fait terminée — signe de ces temps nouveaux, les riches sortaient leurs luxueuses voitures.

« Les réfugiés sont les mieux placés pour apprécier la température sur le terrain, remarque le responsable de l’Organisation des Nations unies (ONU) en Irak, M. Stefan de Mistura. Leur retour signifie que la situation se normalise. » Or, constate-t-il, dans ce pays, « ils sont revenus, mais pas en nombre conséquent », contrairement à ce qui s’est passé en d’autres lieux où il a été en poste : « Au Kosovo, deux millions de personnes sont rentrées et nous avons été ravismais débordés. » Après les élections régionales irakiennes de janvier 2009, la situation lui est apparue clairement : « Bagdad avait changé de couleur. Il y avait eu un nettoyage confessionnel : la ville était désormais largement chiite… »

Il n’y a pas eu de retour en arrière. Un spécialiste de l’armée américaine ayant collaboré étroitement avec le général David Petraeus, ex-commandant en chef des troupes dépêchées en Irak, assurait dès 2008 que la guerre civile prendrait fin lorsque les chiites auraient pris conscience qu’ils avaient gagné et les sunnites qu’ils avaient perdu. C’est chose faite.

D’une part, les Irakiens déplacés, souvent sunnites, ne sont pas revenus dans leur foyer. D’autre part, alors que les milices sunnites n’étaient plus en mesure de s’unir et que certains de leurs cadres étaient assassinés par Al-Qaida, elles ont été confrontées à l’offensive gouvernementale. Cette dernière a même provoqué un bref soulèvement à Fadhil, en mars 2009, après l’arrestation d’un chef local, et les affrontements qui s’y sont déroulés ont fait craindre une reprise de la guerre civile. Il n’en a rien été — non en raison de la réconciliation générale que souhaitaient les Etats-Unis mais parce que la victoire chiite était totale.

En novembre 2008, Washington a confié au gouvernement irakien le pouvoir qu’il détenait sur près de cent mille combattants appartenant à des groupes sunnites. Mais à peine 5 % de ces effectifs ont été intégrés dans les forces armées, tandis que leurs principaux chefs étaient arrêtés, bon nombre de combattants aussi, et qu’on demandait à d’autres de rentrer dans leurs foyers. Un processus tout en douceur qui se poursuit pour affaiblir les derniers groupes susceptibles de rivaliser avec l’Etat.

Comme guérilleros et comme insurgés, les groupes sunnites avaient montré leur efficacité, en opérant clandestinement et en se fondant dans une population acquise. A présent, les ex-résistants sont pour partie connus et rétribués ; leurs nom, adresse et données biométriques se trouvent entre les mains des gouvernants américains et irakiens. Pas mal d’autres sont en fuite — parfois à l’étranger. Rétrospectivement, nombre de leurs dirigeants estiment avoir fait un mauvais calcul en s’alliant aux Etats-Unis.

A l’approche des élections législatives du 7 mars, plus de cinq cents personnes voient leur candidature refusée, sous l’accusation d’avoir des liens avec le Baas. Le gouvernement a ainsi agité l’épouvantail de l’ancien régime détesté pour intimider la population et faire taire toute opposition. Certains de ces candidats étaient nationalistes, d’autres sunnites, mais beaucoup chiites. Cette interdiction de se présenter ne s’est appuyée sur aucun fondement juridique et indique clairement l’installation d’un pouvoir autoritaire.

L’actuel gouvernement irakien est corrompu, brutal, oppressif, mais fort ; confiant dans sa victoire, il se montre résolu à affirmer sa pleine autorité. Ceux qui croyaient à une réconciliation interconfessionnelle se sont trompés : elle n’aura pas lieu et n’est pas nécessaire. M. Maliki devient un nouveau Saddam, même si son pouvoir apparaît plus légitime et plus populaire que le précédent. Néanmoins, sa puissance sera contrebalancée par les autres factions et par un Parlement qui tient énergiquement les cordons de la bourse.

Les chiites l’ont donc emporté au détriment des sunnites et des laïcs. S’ils sont divisés, ils disposent à la fois d’une supériorité numérique et du poids grandissant de l’Etat et de ses forces de sécurité — sans parler de l’appui de Washington.

Pendant ce temps, les Etats-Unis s’engagent dans une nouvelle-ancienne guerre en Afghanistan — en tentant de présenter au mieux leur retrait d’Irak. Le nouvel ordre établi dans ce pays peut y ramener le calme, mais le bilan de la guerre se révèle exorbitant : des centaines de milliers de morts, des millions de déplacés, un pays dévasté et toute la région déstabilisée.

Nir Rosen.

http://www.monde-diplomatique.fr/2010/03/ROSEN/18891


Journaliste, chercheur au Center on Law and Security de l’université de New York, auteur de In the Belly of the Green Bird : The Triumph of the Martyrs in Iraq, Free Press, New York, 2006.

(1) Aucun chiffre fiable n’est disponible concernant la répartition entre les diverses communautés — arabe, kurde et turcomane notamment ; et pas davantage sur la proportion réelle de sunnites et de chiites, mais ces derniers prédominent.

 

(2) Lire Alain Gresh, « Les Etats-Unis vont-ils gagner la guerre en Irak ? », Le Monde diplomatique, mars 2008.

 

(3) Lire Theodor Gustavsberg, « Silencieux exil des Irakiens en Syrie », Le Monde diplomatique, septembre 2008.

 

Last Updated on Thursday, 25 August 2011 08:54
 

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