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"Smart power " Des ONG américaines en eaux troubles PDF Print E-mail
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Written by Léosthène-Hélène Nouaille   
Friday, 09 March 2012 09:34

La caution versée pour la libération des treize militants d’ONG américaines pro-démocratie qui étaient détenus en Egypte a été payée par le gouvernement des États-Unis, affirme le Département d'Etat US.  Les autorités égyptiennes avaient accusé ces militants, dont le fils du secrétaire américain aux Transports, Ray LaHood, de travailler pour les groupes recevant des fonds étrangers illégaux et les avaient empêchés de quitter le pays (...). Le montant de la caution versée pour les citoyens américains a été fixé à environ 330.000 dollars chacun ” (1). Parmi les Organisations non gouvernementales concernées (dont le Konrad Adenauer Stiftuing allemand), l'International Republican Institute, IRI (2) et le National Democratic Institute, NDI (3), deux organismes financés en grande partie par le gouvernement américain.

L’affaire fait grand bruit en Egypte, où les médias critiquent l’autorisation accordée aux militants de quitter le pays. De son côté, le parlement égyptien veut entendre les responsables de l’arrangement obtenu par Washington après plusieurs semaines de tractations. Le procès des 13 personnes impliquées, dont 6 Américains, ouvert le 4 mars, a été ajourné au 26 avril prochain. Pour Victoria Nuland, porte-parole du département d'Etat, ces tensions restent « un sujet d'inquiétude ». Bien sûr, l’interventionnisme des ONG citées au titre de la promotion de la démocratie n’est pas nouveau – leur rôle dans les “révolutions orange” - ou de velours - aux confins de la Russie a déjà donné lieu à des travaux d’analyse (4) - mais leur mise en cause officielle par un gouvernement allié récipiendaire d’une aide militaire importante est remarquable.

L’anthropologue Boris Petric expliquait dès 2008 comment la “ promotion de la démocratie (était) au cœur de la politique extérieure américaine, marquée par le fameux discours de Westminster prononcé par Ronald Reagan en 1983 (5) ”. Et comment “ progressivement, cette idée devient un programme avec des institutions et des protagonistes identifiables ”. Comment aussi l’International Republican Institute pour le parti républicain et National Democratic Institute pour le parti démocrate, fondés en 1983, sont en grande partie financés par une fondation privée à but non lucratif dont les fonds proviennent principalement, avec approbation du Congrès, du département d’Etat américain, le National Endowment for Democray (NED), également fondé en 1983.

 «Non», avait dit Ronald Reagan, « la démocratie n’est pas une fleur fragile. Mais elle a besoin d’être cultivée. Si nous devons être témoins, pour le reste de ce siècle, de l’extension progressive des idéaux de la liberté et de la démocratie, nous devons prendre des mesures pour soutenir une campagne en faveur de la démocratie ».

Vingt ans plus tard, en 2003, à l’occasion du 20ème anniversaire de la NED dont il saluait le travail, Georges Bush s’appuyait sur le discours de son prédécesseur pour justifier, au nom de la promotion de la démocratie, son intervention en Irak. « Chacun d'entre vous, qui participez au travail de ce Fonds, est pleinement engagé dans la grande cause de la liberté » (6). A son tour, la secrétaire d’Etat de Barack Obama, Hillary Clinton, reprenait et développait, lors d’un déplacement à Séoul (Corée) en février 2009, l’idée d’utiliser les ONG comme instruments de sa politique étrangère : « Je veux utiliser une diplomatie robuste et le développement pour renforcer nos partenariats avec d’autres gouvernements et créer des réseaux collaboratifs d’individus et d’ONG, pour trouver des solutions innovantes aux problèmes globaux. C’est cela que nous appelons le smart power ».

Mais les temps changent. “ Les ONG américaines (sont) en butte à une hostilité croissante ” constatait Susan Cornwell pour Reuters le 9 février dernier (7).

Pendant des décennies, des organisations américaines comme le NDI, l'International Republican Institute (IRI) ou Freedom House ont cherché à développer la démocratie et le respect des droits de l'homme à travers le monde ”. Mais aujourd’hui, “ leurs activités, qu'il s'agisse de surveiller des élections ou de contribuer au développement de partis politiques, ne sont pas toujours vues d'un bon oeil dans les pays où elles opèrent. Certains dirigeants les perçoivent comme des menaces ”. Ainsi en Russie, où, “ à peine devenu en janvier ambassadeur des Etats-Unis en Russie, Michael McFaul a été accusé par la télévision russe d'avoir pour mission de provoquer une révolution. Parmi les éléments avancés à l'appui de cette affirmation, la télévision russe a rappelé son travail effectué en Russie en 1992 pour le National Democratic Institute (NDI), une organisation américaine de promotion de la démocratie qualifiée par le présentateur russe de "proche" des services de renseignement américains ”.

Diverses passes d’armes ont en effet opposé Moscou et Washington (8), et Michael McFaul, ancien conseiller de Barack Obama pour la Russie, a été vivement critiqué pour avoir rencontré, à l’occasion des élections, des figures de l’opposition russe. “ Ce qui a provoqué chez certains Russes le soupçon que Michael McFaul était venu en Russie avec une mission secrète. Après tout, il s’est déjà fait la réputation d’être l’un des organisateurs secrets des “révolutions de velours ” (9) écrivait Svetlana Kalmykova pour Eurasia Review le 23 février, tout en soulignant que l’ambassadeur américain avait aussi été un des artisans du “reset” voulu par le président Barack Obama entre les deux pays. Dans sa toute dernière intervention avant son élection (10), le 27 février dernier, Vladimir Poutine lui-même mettait les choses au point : “ Il doit y avoir une claire séparation entre la liberté de parole et l’activité politique normale d’un côté, et les instruments illégaux du « soft power » de l’autre ”.

Et de préciser : “ Les activités des ‘pseudo ONG’ et agences qui essaient de déstabiliser les autres pays en les soutenant financièrement depuis l’extérieur est inacceptable. Je me réfère à ces cas d’école où les activités des ONG et autres agences ne sont pas fondées sur les intérêts (et les ressources) de groupes sociaux locaux mais financées et soutenues par des forces étrangères (...). La Russie n’utilise pas, ne finance pas d’ONG basées dans d’autres pays (...) pour soutenir ses propres intérêts. Ni la Chine, ni l’Inde, ni le Brésil ne le font ”. L’influence des grands pays doit être transparente, “ on doit agir ouvertement – une simple forme de lobbyisme civilisé ”. Une manière de dire que si les Etats-Unis n’acceptent en aucune manière qu’une autre puissance intervienne sur leur sol, ils doivent adopter un comportement similaire quand il s’agit de leurs propres méthodes en matière de politique étrangère.

On peut lire un écho comparable sur le site américain Foreign Policy, sous la plume de Stephen M. Walt (11). Oui, écrit-il, la promotion de la démocratie est une entreprise louable parce que nous pensons que la démocratie est la meilleure forme de gouvernement possible partout. Mais, ajoute-t-il en évoquant le revers essuyé par les Etats-Unis en Egypte, qu’en serait-il si “ la Chine commençait à étendre les activités de ses Instituts Confucius au-delà de l’apprentissage des langues et des échanges culturels et ajoutait des cours sur « la supériorité des valeurs asiatiques » ou les « vertus du capitalisme d’Etat » ? Que se passerait-il si leurs salariés rejoignaient le mouvement des Occupy ici, aux Etats-Unis (...) ? Mon intuition me dit que les Américains en ressentiraient quelque trouble ”. Et de conclure : “ Soyons assez honnêtes pour admettre que même la forme la plus innocente de « promotion de la démocratie » est destinée à promouvoir en douceur un changement de régime et que nous ne devrions pas être spécialement surpris lorsque les autres gouvernements protestent ”.

L’ancien ambassadeur de France à Washington, François Bujon de l’Estang, remarque, en fin observateur de la vie américaine, que « les opérations militaires ne sont plus à la mode » aux Etats-Unis, hostilité de l’opinion et crise financière aidant. Les choses se compliquent pour le leadership mondial américain quand l’autre bras armé du « smart power » cher à Hillary Clinton rencontre sa limite. Des solutions innovantes aux problèmes globaux sont à réinventer, rapidement si possible.

Hélène Nouaille


Notes :

(1) Maghreb émergent/Reuters, le 3 mars 2012,
Egypte : Le gouvernement américain a payé la caution des militants d’ONG
http://www.maghrebemergent.com/actualite/fil-maghreb/9546-egypte--le-gouvernement-americain-a-paye-la-caution-des-militants-dong.html

(2) International Republican Institute, (IRI, fondé en 1983), président Lorne W. Craner (Républicain)
http://fr.wikipedia.org/wiki/International_Republican_Institute
“ L'International Republican Institute (IRI), est une organisation politique dont le siège se trouve à Washington. L'IRI est informellement liée au Parti républicain et travaille ensemble avec d'autres think tanks néolibéraux et groupes d'études des affaires étrangères, ainsi que les National Endowment for Democracy. Sa source principale de financement est le gouvernement fédéral des États-Unis d'Amérique ”.
Site :
http://www.iri.org/

(3) National Democratic Institute (fondé en 1983), présidente Madeleine Albright, Secrétaire d’Etat (démocrate) entre 1997 et 2001.
http://fr.wikipedia.org/wiki/National_Democratic_Institute_for_International_Affairs
Le National democratic institute for International Affairs (NDI) est un think tank américain lié au Parti démocrate qui dans le cadre du National Endowment for Democracy essaye de promouvoir la démocratie dans le monde. C'est une organisation associée à l'Internationale socialiste ”.
Site :
http://www.ndi.org/

(4) Herodote n° 129 2008/2, Boris Petric, À propos des révolutions de couleur et du soft power américain
http://www.cairn.info/revue-herodote-2008-2-page-7.htm

(5) Ronald Reagan, le 8 juin 1982, Westminster Speech
http://teachingamericanhistory.org/library/index.asp?document=926

(6) George Bush, 6 novembre 2003, à l’occasion du 20ème anniversaire de la NED (en français)
http://www.aidh.org/txtref/2004/us-01.htm

(7) Le Nouvel Observateur/Reuters, Susan Cornwell, le 9 février 2012, Les ONG américaines en butte à une hostilité croissante
http://tempsreel.nouvelobs.com/monde/20120209.REU9192/les-ong-americaines-en-butte-a-une-hostilite-croissante.html

(8) Ria Novosti, le 6 décembre 2012, Moscou dénonce le soutien US à certaines forces politiques russes
http://fr.rian.ru/world/20111206/192296500.html

(9) Eurasia Review, le 23 février 2012, Svetlana Kalmykova, Who is Mr. McFaul ?
http://www.eurasiareview.com/23022012-who-is-mr-mcfaul-oped/

(10) Vladimir Poutine, La Russie dans le monde qui change
http://premier.gov.ru/eng/events/news/18252/

(11) Foreign Policy, le 7 mars 2012, The flap over ‘democracy promotion’ in Egypt
http://walt.foreignpolicy.com/posts/2012/02/22/the_flap_over_democracy_promotion_in_egypt

La lettre de Léosthène, le 7 mars 2012, n° 738/2012
Huitième année. Bihebdomadaire. Abonnement 350 euros.
http://www.leosthene.com/

Léosthène, Siret  453 066 961 00013 FRANCE  APE 221E  ISSN 1768-3289.
Directeur de la publication : Yves Houspic
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