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Les Murmures d’Empédocle PDF Print E-mail
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Written by Cahier du scribe (n°1) - 1er sem. 2006   
Thursday, 12 April 2012 15:19
 Mohammed ‘Afifi Matar est né en 1938 dans un petit bourg du Delta. Homme d’une écriture difficile et hiératique, ce timonier des remontées aux origines, revendiquant l’hermétisme comme moyen et comme protection contre l’avilissement et la destruction de l’œuvre, a pourtant toujours refusé les célébrations faciles, surtout quand elle trouve auprès du pouvoir une oreille tendue et intéressée.

En effet, et paradoxalement, c’est ce poète des pré-fondations, ce déchiffreur des hiéroglyphes effacées par les discours dominants qui refusera avec le plus de force la « pharaonite » et les recours intéressés au passé antique de son pays. Une des rares références à l’ère pharaonique dans une œuvre qui ne manque pourtant pas d’ancrage dans les antiquités, chronologiques et psychiques, est ce poème, triste et ironique A La Statue d’Akhenaton dans le musée égyptien où l’interlocuteur n’est pas une imposante statue que les poètes vont souvent chercher dans les guides touristiques ou dans une Egypte « profonde », mais une pauvre pierre coincée dans le recoin d’un musée consacré à l’importation des devises et à la promotion d’une certaine image du pays, à défaut d’une vraie politique.Car, pour en revenir à ces antiquités innombrables qui bruissent dans ses poèmes, on ne peut se mettre à l’écoute des oublis, individuels ou collectifs, qu’en traquant, en chassant avec force les arraisonnements de sens qu’accomplissent, de concert, la culture officielle, les réinventions de l’histoire et les déchéances du passé au rang de patrimoine dépendant de la confiance que lui accordera, sur le marché concurrentiel de l’image, le touriste ou l’écrivain consacré.Il ne reniera jamais ses racines paysannes avec lesquelles il renouera plus tard en retournant vivre à la campagne dans les années quatre-vingts. Mais même dans ses années exclusivement cairotes, sa poésie gardera un aspect intemporel et a-historique auquel la ruralité est propice. Cependant ce serait faire injure à sa poésie de la qualifier de pastorale : elle n’est pas un foisonnement de paganisme agraire débridé mais au contraire une ruralité qui se rapproche de l’ascèse dépouillée qu’inventèrent, sur ces mêmes terres, deux mille ans plutôt, les premiers moines chrétiens.La remontée aux origines à laquelle il appelle et qu’il pratique est plus radicale et plus exigeante. Il scrute, dans les failles et les béances de la vie (ses portes entrebâillées, ses silences, ses creux, ses gouffres…) les échos des murmures anciens. Son poème Je vous laisse par exemple, reprend la « geste » d’Empédocle dans ce qu’elle a d’emblématique de tout mouvement originaire, laissant dans son sillage des fragments de vérité à déchiffrer, à recomposer et à interpréter. Poème programmatique qui se répète dans plusieurs créations hermétiques. Ecriture de l’exégèse d’un travail d’écoute : dénuder le réel, qui vous saute aux yeux et vous encombre, dévêtir jusqu’aux bruits, pour espérer entendre au-delà les griffes du volcan de l’origine gratter le quotidien. Son travail s’est enrichi d’une œuvre poétique qui reste fidèle aux mêmes contraintes. Les Premières visites du saisissement (1997) sont un ensemble de textes courts et impressionnistes accrochant les différents souvenirs de ces moments quotidiens où semble murmurer un ailleurs imposant mais insaisissable. Sous-titré Les marges de la formation, elles font, comme ses poèmes, le récit décousu et illuminé d’une pédagogie de l’écoute et du déchiffrement des signes du quotidien.Refusant les coteries et les interventions publiques répétées et intempestives, ‘Afifi Matar, et cela explique peut-être autant la relative discrétion de son œuvre que son hermétisme proprement dit, est un cas rare dans la littérature égyptienne de la seconde moitié du XXème siècle d’écrivain refusant de se placer sur la scène publique comme voie représentative. Il n’est sorti de ses silences qu’occasionnellement : l’année dernière, c’était pour rappeler son opposition aux aliénations politiques et culturelles entraînées par l’hégémonie américano-globale sur le monde, et la région en particulier.  

Deux voix sur la vérité [1] 

La vérité deux fois peut se dire

Une fois par l’augure

Et une autre par le bourreau

L’augure la formule

Explosant dans la fulgurance de la légende

Rempli du limon du signe et du savoir

Portant d’un nœud d’herbes et de lettres talisman.

Il la profère tâtonnant dans le symbole ou murmurant

dans les livres de nécromancie

Ou dansant transgressant les barrières de l’interdit.

Le bourreau l’énonce

Ensanglantée dans l’obscurité de la tyrannie

Il la dit dans les offrandes de la servilité

Dans les rites des cercles carrés

Dans la liturgie de l’ignoble générosité,

dans la trappe de la tolérance. 

La vérité deux fois peut se dire

La première l’augure, la fait mourir

La répandant sur les chairs des journaux miteux

Puis une seconde fois le bourreau la prononce

Déchirant dans la planche nocturne

Ou se lavant dans son sang sauvage

S’exilant glissant sur les cordes de l’exil

Attendant dans les candélabres éteints

Et la vérité deux fois peut se dire …  

Le témoin et l’affaire 

Coryphée d’hommes et de femmes :

Dans une époque à la nudité exposée,

                                 à la conscience occultée

La froideur du lit nous crucifie

La douceur de l’écume dans le jus nous tue

Le salut de l’ami nous assassine

Ou les jardins dans les chemins nous lapident

Ou une nourrice de son sein mercenaire nous tue,

On inverse nos accusations

                   pour que se perdent entre nous

                                                     le cadavre et l’affaire

Et le tueur revêtit                       ce qu’à laissé d’habits le tué

Et toi … ô toi qui

                      de ton amour brûles le tueur et le tué

Présente-nous les faits du témoignage

Avant que tu ne perdes la langue

                                ou que ne te portent les linceuls

 Le témoin : 

J’accuse la pureté et la souillure

Et le fleuve qui déborde chaque été

De stérilité et de ruine

J’accuse les fruits que portent les épis

Car ils nous remplissent de faim.

J’accuse l’obscurité et les lumières

Et la presse stupide et stipendiée

Et les livres qui naissent

                             dans les gîtes de la prostitution.

Sans que soleil ne se lève sur nos toits

Et la terre est toujours debout.

J’accuse les juges et la salle quand elle est pleine de témoins

J’accuse les bannières déployées

Avant que je ne saute dans la bouche du volcan

J’accuse l’homme

Car il est écrasé plein de graisse et de moins que rien

Et le rire lâche

Rempli – de livres d’apologétique et de voyance –

                                                  de frayeur et de trahison

Avant que je ne meure

J’accuse le silence 

J’accuse   

Je vous laisse

 Je laisse mes sandales sur les sables

Comme morale de l’histoire

Signe du dialogue de l’univers et de la déchéance

Indice de l’essence de l’amour qui sépare

        De la haine qui relie       

        Et du trépas que provoque la stupeur de mon départ. 

Je laisse dans le poème de la nature

Une enfance que je n’ai pas vécue et une lune écrasée dans le

firmament de la tragédie,

Colombe que ravissent de mes côtes les épis de la tristesse.

Je laisse dans la cendre

Un arbuste de ma joie consumée

Et le soleil dans son ciel étroit et vaste

Je le laisse dépôt suspendu dans la griffe de l’obscurité et du silence. 

Je laisse au  passage

Mes sandales … sur les ténèbres des ères

Signe de la hâte de mon voyage

                               – de la terre – vers la lumière …   



[1] Les poèmes de ‘Afifi Matar sont traduits par Omar Saghi.

Last Updated on Thursday, 12 April 2012 15:56
 

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