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Le Moyen-Orient, l’Irak et les autres PDF Print E-mail
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Written by La lettre de Léosthène-Hélène Nouaille   
Wednesday, 27 June 2012 07:48

Le 17 décembre dernier, notre confrère de defensa commentait, à propos de l’Irak,

 une analyse de Loren B. Thompson, lobbyiste de l’entreprise américaine d’armement

 Lockheed Martin, au sein du Lexington Institute (1) :

 « Au moment du retrait (américain) de ce pays, son analyse de la guerre en Irak, comme “ la plus grande erreur dans l’histoire militaire des Etats-Unis”, est quasiment parfaite. Loren B. Thompson critique tout, les motifs de la guerre, les montages faits à cette occasion, la façon dont elle fut menée, le prix en hommes et en budget qu’elle coûta aux USA, et enfin le résultat catastrophique pour les intérêts US, avec un champ grand ouvert à l’influence iranienne »... En effet, le diagnostic de Loren B. Thomson est sans appel : « Il fut un temps où la guerre du Vietnam était largement considérée comme la plus grosse erreur de l’histoire américaine, mais les neuf années de l’occupation américaine de l’Irak pourrait in fine se révéler pire ».

Pour les Etats-Unis, le jeu n’est pas fini. Mais qu’en est-il de la situation pour l’Irak ? Et au-delà pour la région ?

La consultation quotidienne des médias est éloquente. Jour après jour, les attentats fauchent en Irak des dizaines de personnes, 132 en mai 2012, 160 déjà au 25 juin. Le chercheur Jean-Pierre Luizard (CNRS), interrogé en janvier dernier par Catherine Gouëzet pour l’Express (2) quelques semaines après le retrait des troupes américaines, soulignait le risque d’instabilité permanente qui menaçait un pays où « les clientélismes communautaires tiennent lieu de système politique depuis 2005 avec la mise en place d'un régime, voué à l'échec, basé sur des intérêts locaux, régionaux, mais aussi privés ». Certes, ajoutait-il, « les Irakiens ont été vaccinés par la terrifiante guerre civile de 2005-2008, et personne ne souhaite retourner à ces années-là, malgré les provocations que constituent les attentats actuels et ceux de décembre
». Mais, parce que le régime installé par les Américains privilégie une classe politique qui « agit en fonction d'intérêts de type mafieux » et que les dirigeants « défendent le maintien de ce système, pour perpétuer leurs acquis », il est à craindre « le maintien du pays dans un conflit permanent de basse intensité ».

Les premières victimes sont bien sûr les Irakiens, tous, quelle que soit leur appartenance religieuse ou ethnique. Les divisions entre chiites, majoritaires (60% de la population), sunnites autrefois dominants et Kurdes (des sunnites aussi, mais qui réclament leur autonomie) ont été utilisées par les Américains pour briser l’unité de la rébellion contre leur invasion du pays. Des éléments d’Al Caïda – qui n’existaient pas sous Saddam Hussein - se sont implantés à la faveur du désordre. Les chiites eux-mêmes se sont divisés entre pro-iraniens (l’Iran est chiite) et résistants à l’influence de Téhéran. Au nord du pays, les Kurdes – qui subissent les bombardements de l’aviation turque en représailles des attaques que certains rebelles mènent dans le sud-est de la Turquie (3) - multiplient les contentieux avec Bagdad autour de l’exploitation du pétrole : « Une vive polémique avait surgi après la signature à la mi-octobre par ExxonMobil d'un accord d'exploration pétrolière avec le Kurdistan », confirmait l’AFP le 19 juin (4). « Le Premier ministre irakien, Nouri al-Maliki, estime qu'un contrat passé entre la major pétrolière américaine ExxonMobil et la région autonome du Kurdistan irakien pourrait conduire à "la guerre" ».

Dans la région, on est inquiet, et pas seulement pour l’Irak.

Le quotidien libanais l’Orient le Jour (5) rapportait ainsi, le 23 juin, les craintes du ministre des Affaires étrangères irakien Hoshyar Zebari concernant les risques de contagion de la crise syrienne en Irak – la Syrie et l’Irak partageant 600km de frontières. « “Aucun pays n'est immunisé contre cette contagion en raison de la composition (de nos) sociétés", a-t-il dit lors d'une conférence de presse à Bagdad. “Si ce conflit se transformait en une guerre civile ou confessionnelle, l'Irak serait affecté, le Liban serait affecté, la Jordanie ne serait pas immunisée, tout comme la Turquie”, a-t-il ajouté ». Et il précisait que si « Bagdad "était en contact permanent avec l'opposition", aussi bien le Conseil national syrien (principale coalition de l'opposition) qu’avec certains groupes armés (...), "fournir au régime ou à l'opposition des armes conduira à aggraver et poursuivre la crise" en Syrie ». Or c’est bien ce que fait Washington depuis la Turquie, nous apprenait le 21 juin dernier le New York Times (6) : « un petit nombre d’officiers de la CIA opèrent secrètement depuis le sud de la Turquie, aidant les alliés à décider lesquels des combattants de l’opposition syrienne recevront des armes pour combattre le gouvernement syrien, selon des responsables américains et des agents de renseignement arabes ».
 
Lesquels des combattants ? Au moins apparaît-il nettement que la narration vendue quotidiennement dans la presse européenne – il y a les méchants (l’armée syrienne fidèle au régime) et les bons (les rebelles favorables à la démocratie) n’a pas de réalité. On trouve en Syrie différents groupes armés, où les extrémistes religieux sont présents, des Frères musulmans à des éléments d’al Caïda, entre autres. La population syrienne est composite, et ces groupes sont aidés par des intervenants étrangers au nom de leurs intérêts propres : l’Iran aide, via l’Irak consentant, le gouvernement en place, l’Arabie Séoudite et le Qatar des groupes religieux extrémistes sunnites, ceci pour les intervenants régionaux. Les autres joueurs ? La Russie (chef de file des BRIC – Brésil, Russie, Inde, Chine) et les Etats-Unis, soutenus (avec des nuances) par l’Union européenne. Lesquels, curieusement, favorisent au nom de la démocratie et des droits de l’homme, par opposition au régime de Bachar el Assad, allié à l’Iran - et à l’extension de l’influence russe dans la région -, des groupes extrémistes religieux. Un remake de ce qui s’était passé en Afghanistan, quand Washington utilisait ben Laden contre les soviétiques ?

Comment comprendre ce paradoxe ?

Loin du politiquement correct, l’ancien ancien chef du service de renseignement de sécurité à la DGSE (direction générale de la sécurité extérieure) Alain Chouet rappelle, dans un ouvrage récent (7), des éléments fondamentaux de l’histoire de l’après-guerre. Depuis 1945 dit-il, et la signature par le président Roosevelt d’un accord scellant la fin de la domination britannique et l’exploitation du pétrole à l’avantage des USA avec Abdul-Aziz Ibn Séoud, souverain de l’Arabie Séoudite wahhabite, les Etats-Unis se sont engagés à protéger le royaume. Or qui est Ibn Séoud ? “ Dans ce pays immense et désertique, où les armes elles-mêmes ont une histoire et une généalogie, il est le descendant direct d’un homme de Dieu, Abdul Wahab, qui avait entrepris, devant la corruption de son temps, de revenir aux sources même du Coran. Son bras armé était un grand-oncle d’Ibn Séoud, un chef Bédouin du Nedjd, Mohammed Ibn Séoud – qui avait épousé, pour sceller leur rencontre en 1749, la fille d’Abdul Wahad ” écrivions-nous en 2004 (8). Ce royaume, où règne encore la famille d’Ibn Séoud toujours alliée des USA, n’a cessé de financer l’extrémisme religieux sunnite dans le monde.

En 1928, le fondateur des Frères musulmans en Egypte, Hassan el Banna (9), s’inspirait du modèle wahhabite, un retour aux sources fondamentaliste. Son mouvement vient de remporter, après 84 ans et bien des avatars, les élections présidentielles en Egypte. Contre la volonté américaine ? Non, nous dit Alain Chouet, l’islamisme a été considéré comme un allié objectif parce qu’il a aidé les Etats-Unis contre les idées socialistes laïques – contre Nasser en Egypte (qui avait interdit les Frères), contre l’URSS en Afghanistan, contre Saddam Hussein et son parti Baas d’inspiration socialiste (le même qu’en Syrie), aujourd’hui contre l’Iran chiite et ses alliés. A cette aune, les mouvements démocratiques arabes, moins organisés, ont trouvé peu de place. Et les Frères musulmans, profitant du désordre des protestations populaires du printemps arabe, prennent le pouvoir par les urnes (Tunisie, Egypte). Aux Etats-Unis, plusieurs des puissants think tanks présentent le mouvement comme « modéré », sans qu’on sache trop ce que le mot veut dire dans l’esprit de ses promoteurs – sauf à être pensé favorable aux intérêts américains (10).

« Toute la stratégie des islamistes radicaux visait à isoler le monde musulman pour pouvoir s’en emparer sans que l’Occident intervienne ; ils sont servis au-delà de leurs espérances. L’Occident n’intervient pas contre eux, mais contre leurs adversaires ! » prophétisait Alain Chouet dès 2011, date de parution de son ouvrage. Et de conclure, précédant le succès des Frères musulmans en Egypte : « Quand les Occidentaux auront fini de sortir de leur besace des personnels aussi peu crédibles et légitimes que ceux qu’ils ont mis en place en Irak et en Afghanistan (devenu premier producteur mondial de cocaïne et d’héroïne), (...) les islamistes radicaux pourront sortir du bois pour réclamer le pouvoir. Et comme ils sont malins, ils le demanderont par les urnes. Et ils l’obtiendront comme en Turquie, au Soudan, ou à Gaza. Ce jour-là, quel argument les Occidentaux donneurs de leçons de démocratie auront-ils à leur opposer ? ». Aucun, apparemment. Le président Obama n’a pas changé la donne : le peut-il, d’ailleurs ? Il a changé le ton, pas la manière de penser le monde, ni les alliances telles qu’elles conviennent aux intérêts américains – lobbies compris.

A bien y regarder, donc, le paradoxe s’explique. Mais on se demande si le projet du Grand Moyen-Orient cher à George Bush a quelque chose à voir avec l’immense désordre qui bouleverse la région, de la Tunisie à la Libye, de la Somalie au Yémen et à Bahreïn, de l’Irak à la Syrie et à l’Afghanistan – sans oublier le Pakistan voisin. Dans l’histoire proche, le drame a commencé en Irak en 2003 – et une tragédie se joue aujourd’hui en Syrie. Demain ?

La prospérité, la paix, la liberté des citoyens ont-elles progressé ? C’est la seule question qui vaille, en démocratie, pourtant ?

Hélène Nouaille


Document :

Les morts en Irak depuis 2003 (site britannique très complet) :
http://www.iraqbodycount.org/


Cartes :

Le Grand Moyen-Orient, vu par les Etats-Unis :
http://www.homocoques.com/images/moyen_orient.jpg

Les provinces irakiennes et les groupes ethniques :
http://www.tlfq.ulaval.ca/AXL/asie/irakcarte2.htm


Notes :

(1) De defensa, le 17 décembre 2012, Excellente analyse de la crise irakienne. Par qui ?
http://www.dedefensa.org/article-excellente_analyse_de_la_catastrophe_irakienne_par_qui__17_12_2011.html

(2) L’Express, le 5 janvier 2012, Catherine Gouëzet, Irak: "Les Américains ont légué un système politique voué à l'échec"
http://www.lexpress.fr/actualite/monde/proche-orient/irak-les-americains-ont-legue-un-systeme-politique-voue-a-l-echec_1068520.html

(3) Romandie .com, le 20 juin 2012, ALERTE - Raid aérien turc contre des bases kurdes dans le nord de l'Irak
http://www.romandie.com/news/n/_ALERTE___Raid_aerien_turc_contre_des_

bases_kurdes_dans_le_nord_de_l_Irak_armeearmy99200620121712.asp

(4) AFP/Le Figaro, le 19 juin 2012, Irak : crainte d’une guerre pour le pétrole
http://www.lefigaro.fr/flash-actu/2012/06/19/97001-20120619FILWWW00731-irak-crainte-d-une-guerre-pour-le-petrole.php

(5) L’Orient le Jour, le 23 juin 2012, L'Irak craint un débordement de la crise syrienne dans les pays voisins
http://www.lorientlejour.com/category/À+La+Une/article/765141/LIrak_

craint_un_debordement_de_la_crise_syrienne_dans_les_pays_voisins.html

(6) The New York Times, le 21 juin 2012, C.I.A. Said to Aid in Steering Arms to Syrian Opposition
http://www.nytimes.com/2012/06/21/world/middleeast/cia-said-to-aid-in-steering-arms-to-syrian-rebels.html?pagewanted=1&_r=1&hp

(7) Alain Chouet, entretiens avec Jean Guisnel, Au cœur des services spéciaux, La menace islamique : fausses pistes et vrais dangers (La Découverte, Collection Cahiers Libres, 2011).

(8) Voir Léosthène n° 56/2004, le 18 septembre 2004, L’Arabie Séoudite : la raison d’Etat (accès libre)
http://leosthene.fr/spip.php?article405

(9) Voir Léosthène n° 174/2005, le 14 décembre 2005, Les Frères musulmans, la tentation de l’interdit (accès libre)
http://leosthene.fr/spip.php?article335
et Léosthène n° 186/2006, le 8 février 2006, Les Frères musulmans, une stratégie pour la victoire (accès libre)
http://leosthene.fr/spip.php?article272

(10) El Watan, le 26 juin 2012, Karim Emile Bitar, directeur de recherche à l’IRIS, Les Etats-Unis ont négocié avec les Frères musulmans
http://www.elwatan.com//international/les-etats-unis-ont-negocie-avec-les-freres-musulmans-26-06-2012-176232_112.php

 

La lettre de Léosthène, le 27 juin 2012, n° 769/2012
Huitième année. Bihebdomadaire. Abonnement 350 euros.
http://www.leosthene.com/




Léosthène, Siret  453 066 961 00013 FRANCE  APE 221E  ISSN 1768-3289.
Directeur de la publication : Yves Houspic
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Directrice de la rédaction : Hélène Nouaille (
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