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La décision entre guerre et paix par Adib Gabriel Hathout PDF Print E-mail
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Written by Adib Gabriel Hathout   
Friday, 13 July 2012 08:05

 11.07.2012  

Qui aime plus son prochain que l'homme ? Qui le hait plus que la colère ? L'homme est sur terre pour l'entraide, la colère pour l'entre destruction. Il veut rassembler, elle veut diviser.  (...) Lui sauver même l'inconnu, elle frapper même l'être cher[1] 

La colère. Sénèque   

Avant-propos : Amour et développement  

A l’heure où le spectre des guerres frappe à nos portes en même temps que l’espoir d’une rencontre harmonieuse des peuples et des cultures, la décision que nous prenons de plaider pour une Justice qui accepte les guerres ou, au contraire, pour celle qui entend stimuler une mentalité d'amour, de développement, et d'amitié, dépend de la banque de données qui se trouve dans notre mémoire, sa richesse, son organisation et les démarches mentales que nous avons effectuées pour y articuler les causes et les effets. 

La thèse que j’entends développer dans ce qui suit est qu’une recherche scientifique digne de son nom, notamment celle qui réconcilie l’informatique avec l’information, doit privilégier la recherche de l’amour en tant que facteur de développement et de progrès. Les idées associées à cette thèse s’apparentent à un thème proposé par mon ami Amin ELSALEH sur le site des anciens élèves de la Mission Laïque Française de Damas ; à savoir « l’amour et le développement ». Un sujet pour lequel j’ai proposé à Amin une réflexion sur la paix intérieure. Je la poursuis dans ces pages.   

 

                                                                * 
 

 

  La vocation d’un système d’aide à la décision   

                            

En finance, en économie, ou en droit et dans mille autres domaines, un système informatisé d’aide à la décision est aujourd’hui à l’ordre du jour plus que jamais.  En matière politique, un système d’aide à la décision doit assister son utilisateur à établir la plus juste interprétation de l’évènement, en évitant les déboires où pourrait l’entraîner une imagination trop débordante.   

Eviter les pièges de la mémoire  

Suggérer qu’un lien de cause à effet préside à deux évènements du seul fait de leur simultanéité est l’ennemi numéro 1 de l’analyse décisionnelle. En effet, l’oiseau et l’avion que nos yeux voient se rencontrer dans le ciel sont deux êtres volants qui n’ont pas forcément les mêmes motivations ! L’oiseau et l’avion étaient pourtant liés dans la Rome du quatrième siècle, peu après sa christianisation. Pour un contexte où l’Empire commençait à s’affaiblir et où le Christianisme gagnait du terrain, on peut écrire schématiquement :  

-         Evènement E1 : Rome s’affaiblit,

-         Evènement E2 : Le Christianisme gagne du terrain.  

E1 est la conséquence de E2 disaient alors certains intellectuels latins ! 

Ceux des « historiens » qui, comme Edward Gibbon (1737-1794), ont admis la thèse du lien entre la chute de l’empire et l’arrivée du Christianisme[2], sont allés jusqu’à interpréter une situation qui relève de la psychologie

humaine en laissant de côté, non seulement les processus mentaux qui animent l’être humain, mais encore les Belles-lettres qui ont annoncé la chute de l’empire à cause de sa corruption ! Ce n’est pas le témoin oculaire qu’est Saint Jérôme le Dalmate (347 – 420) qui viendra me démentir. Au contraire, il prévoyait la décadence romaine comme une conséquence de l’absence de politique sociale[3].  

Outre qu’il n’a pas tenu compte des écrits de Jérôme, Gibbon a délaissé les écrits des Pères de la logique, et notamment le merveilleux traité sur la Colère où Sénèque (vers 4 AC – 65 PC) avait pourtant prévenu qu’un mal ne vient jamais du jour au lendemain. Les prémisses de la chute de Rome (476) datent, au moins du siècle qui la précède.  

La réalité mentale de cette période était l’attraction exercée par les idées orientales sur les défavorisés de Rome : une égalité de l’homme et de la femme ou une fraternité entre l’empereur et l’esclave, ces idées dangereuses, de surcroît en provenance du Proche-Orient, ne pouvaient pas plaire à tous les intellectuels romains d’alors.  

Aujourd’hui que nous sommes enfin arrivés au troisième millénaire, on peut dire, schématiquement, que les évènements E1 et E2 sont tous deux la conséquence de E3 où :  

-         E3 : les problèmes intérieurs de l’empire, et notamment la corruption.    

Alors, chers intellos, si le Christianisme était venu à Rome avec les guerres puniques (autour de 176 AC), vous auriez dit que ces guerres sont du fait de la religion orientale ! Tel est en substance, l’argument qu’Augustin de Thagaste opposait aux pseudo-intellectuels … dont l’Histoire n’a même pas gardé le nom.    

                                          Augustin de Thagaste

Les événements qui adviennent en même temps ne sont pas forcément sujets à une relation causale[4] 

« Oui (…) si le genre humain eût reçu la doctrine chrétienne avec les guerres puniques et qu’il fût survenu ces calamités épouvantables dont l’Europe et l’Afrique furent alors écrasées, il n’est pas aujourd’hui un seul de ces blasphémateurs qui ne les eût attribuées au Christianisme. (…) » 

                                                            * 

Guerre et recul scientifique  

Pour traiter de la cause et de l’effet dans un environnement de conflit, on ne peut guère laisser de côté les espoirs de la personne humaine face à la maladie, la souffrance et la mort. Compte tenu de ce facteur, la réflexion sur les conséquences scientifiques de la Première Guerre mondiale (1914-1919) est très utile. Cette guerre ayant privé l’Institut Pasteur de la plupart de ses savants, la recherche en microbiologie s’est trouvée considérablement affectée[5]  

L’ampleur du recul occasionné par la guerre s’apprécie dans le contexte d’un pays, la France, où Louis Pasteur; inventeur des vaccins et ardent adepte de l’amour du prochain(1822-1895); a été le premier à démontrer que certaines maladies sont dues à la présence de micro-organismes !  

                                                           * 

Guerre et recul social  

Outre le ralentissement du progrès scientifique, il est également reconnu que la guerre affecte le progrès social. On peut citer en exemple le cas des mouvements féministes syriens, qui étaient dirigés par Marie Ajami (1888 – 1966), puis par la petite-fille de l’Emir Abdelkader, Adila Bayham (1900-1975). Ces mouvements ont dû abandonner leur action sociale pour se mobiliser contre la pendaison des militants syriens par les ottomans ![6] 

Quant aux enfants d’Iran, mentalement manipulés pour mourir à la guerre, en 1983[7], ils laisseront sans souffle le discours qui fait l’éloge des conflits.   

                                                               *  

Guerre et étude du comportement  

Toutes ces situations nous permettent d’émettre des réserves sur les propos selon lesquels on a pu dire :  

                                    “War is the way the world progresses”

                                                (La guerre est la voie qui fait progresser le monde)[8] 

Cette assertion rejoint les études d’un autre auteur américain, études d'après lesquelles on aurait trouvé des points positifs à la Seconde Guerre mondiale. Celle-ci aurait permis, selon cet auteur, de perfectionner l'étude du comportement humain[9]. A  l’écoute de cette allusion au lien entre guerre et étude du comportement, ma mémoire est renvoyée à l’apologie des sciences par un fin psychologue du comportement, Lord Francis Bacon (1561 – 1626) :  

« L’étude éteint le goût pour les divers états de la vie civile, et surtout pour la profession tumultueuse des armes, en inspirant l’amour du repos et de la solitude. »[10]   

                                                            * 

La guerre du point de vue des expérimentateurs  

Dulce bellum inexpertis : la guerre est douce pour ceux qui ne l’ont pas vécue pourrions-nous dire d’après Erasme. L’opinion de ceux qui ont fait la guerre est donc sans doute aussi précieuse que celle d’un pur philosophe. L’empereur Marc Aurèle, le plus philosophe des guerriers, complètera les propos de Francis Bacon en nous disant :  

                  «  Tant est chose malheureuse que de faire la guerre » 

En quittant ce monde (180 PC), pleuré par ses soldats, Marc Aurèle représentait le dernier maillon de l’école de stoïciens[11] qui est à l’origine de la pensée en termes de « système ». Typique des pensées de cette école, les applications politiques de l’amour trouvent sans doute sous la plume de Sénèque, leurs plus beaux plaidoyers. Dans une lettre-conseil, il affirmait en effet :    

« Je ne cesserai de te présenter sans relâche l’exemple de César : aussi longtemps qu’il gouvernera la terre, et montrera combien l’empire est mieux sauvé par les bienfaits que par les armes » [12] 

                                                      * 

Conséquence sociale des guerres 

De retour au pays de cette thèse assez gaillarde pour lier la guerre au progrès, je rappelle qu’à la fin de la guerre du Vietnam, les Etats-Unis se sont retrouvés avec des dizaines de milliers de sans-abris, souvent toxicomanes[13] 

Quel concepteur de système informatisé d’aide à l’intelligence des évènements est-il assez hardi pour négliger la transformation de l’infrastructure sociale d’un pays sous l’effet de la toxicomanie ! Plus encore, les répercussions de ce fléau sur la famille, sur la recherche scientifique, et sur notre patrie la planète Terre!  

Le dernier mot  

Inspiré d’une philosophie proche-orientale, celle du roi Salomon, le Pantagruel de Rabelais nous dira le dernier mot :  

                     « Science sans conscience n’est que ruine de l’âme » 

Voilà pourquoi, en définitive, aucun système informatisé d’aide à la décision ne peut se dispenser de consulter les pensées des Ancêtres, ni de sortir une nouvelle théorie qui chambarde les idées structurées par le Temps dans nos mémoires par l’action des millénaires.

  


[1] Sénèque. « L’homme apaisé. Colère et clémence ». Traduit du latin par Paul Chemla. Editions Arléa. Octobre 1990. 
[2] « J'ai décrit, nous dit l'historien Gibbon en conclusion de l'Histoire de la décadence et de la chute de l'empire romain (1776), le triomphe de la barbarie et de la religion». De ces deux maux qui furent les principaux ferments de la décomposition de cette grande civilisation qui connut son apogée au 2e siècle sous Auguste, la barbarie est, selon Gibbon, le moindre: «Les armes des Goths furent moins funestes aux écoles d'Athènes que l'établissement d'une nouvelle religion ». Vu le 21 juillet 2004 sur :http://agora.qc.ca/encyclopedie/recherche.nsf/resultatsRG?OpenForm&Query=gibbon 
[3] L’invasion de Rome par les Goth d’Alaric a lieu du vivant de Saint Jérôme (24 août 410). Selon Jérôme le Dalmate (Saint Jérôme), les Goth sont des instruments choisis par la Providence divine pour le juste châtiment des romains qui avaient commis tant de péchés Cf. « Les Goths ». Par Renée Mussot-Goulard. Editions Atlantica. Biarritz. 1999. Page 66 notamment.  
[4] De Civitate Dei. Livre III. Ch. XXXI  
[5] Page 106 de «  L'Institut Pasteur des origines à nos jours ».Préface de Pasteur Vallery-Radot, de l'Académie Française.Ed. France-Empire 68, rue Jean-Jacques Rousseau. Paris 1er. 1962 
[6] Page 146 de « La femme arabe dans la religion et dans la société ». Par Hussein El-Oueydat. Edition Al-Ahali. Damas. 1996. Titre original en langue arabe : (المرأة العربية في الدين والمجتمع (عرض تاريخي 

[7] Page 198 de « Les enfants esclaves : l'enfer quotidien de 300 millions d'enfants ». Par Martin MONESTIER. Préface de Bruno RICATTO, président du Comité français pour l'UNICEF. Le Cherche-Midi éditeur. 1998.

[8] Page 98 de « Child Soldiers. The role of Children in armed conflicts ». Par Guy GOODWIN-GILL & Ilene Cohn. Clarendon Press - Oxford. 1994

[9] Page 13 de “The Search for the "Manchurian Candidate. The CIA and Mind Control”.

Par John Marks. Time Books Editeur. 1979. Contre cette hypothèse, je dirai ce qui suit : pour établir un jugement impartial, il faut faire une comparaison impossible entre deux situations, S1 et S2, où : S1= les améliorations apportées par la guerre à l’étude du comportement. S2= ce que serait l’étude du comportement si la guerre n’avait pas eu lieu.

 [10] Page 9 de « Œuvres philosophiques et morales du Chancelier Francis BACON ».Réimpression de l'édition française de 1797. Vitot 1978. Page 9

 

[11] Ou école du Portique. Elle suit la période dite des socratiques et va de Zénon de Chypre à Marc Aurèle. Soit à peu près de 322 AV à 180 PC.

 

[12] Extrait de la « Consolation à Polybe ». Cf. Page 37 de « Sénèque ». Par Pierre Grimal. Que sais-je ? Presses universitaires de France. Paris. 1981.  
[13] Cf. Courrier International du 17-23 mars 2005. Page 24. Reprise d'un article du Christian Science Monitor. Boston. Par Alexandra Marks. L'auteur se penche notamment sur le cas de Herold Noel, resté plus d'un an sans logis après son retour de la guerre d'Irak.  
Last Updated on Thursday, 13 November 2014 08:10
 

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