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Qui a gagné la guerre en Libye ? PDF Print E-mail
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Written by Patrick Haimzadeh   
Thursday, 26 July 2012 16:26

par Patrick Haimzadeh, décembre 2011   

Même si le Conseil national de transition (CNT) libyen a nommé ministres certains chefs rebelles, le nouveau gouvernement n’est guère reconnu par la population. La reconstruction d’un Etat de droit se heurte à la militarisation de la société, au repli sur les identités clanique et religieuse, ainsi qu’à l’intervention d’acteurs étrangers.

Après huit mois d’un conflit que les responsables occidentaux se refusent toujours à qualifier de guerre civile, la protection des populations, motif avancé pour justifier l’entrée en guerre de l’OTAN, est donc encore loin d’être garantie. Le triomphalisme des chefs de la coalition se félicitant de « leur » victoire au soir de l’écrasement de Syrte et du meurtre de Kadhafi est révélateur de leur désintérêt profond pour ce « peuple libyen » qu’ils affirmaient vouloir protéger. La détérioration de la situation sécuritaire et la multiplication des affrontements armés en Tripolitaine risquent cependant de leur rappeler rapidement qu’une victoire militaire dans une guerre civile ne signifie rien en soi et ne constitue en aucun cas une garantie de « protection des populations ».

 

En ce 5 novembre, veille de la fête de l’Aïd Al-Adha (ou Aïd Al-Kabir), les habitants de Tripoli se préoccupent avant tout de la recherche du mouton destiné à être sacrifié conformément à la tradition musulmane. A 25 dinars libyens (environ 15 euros) le kilo, soit le double du prix d’avant la guerre, nombre de familles n’ont pu acquérir qu’un animal importé de Turquie, moins cher mais moins prisé. Si la vie semble normale durant la journée, les nuits sont nettement plus agitées, en raison des incidents réguliers entre groupes armés.

Ces derniers jours, il s’agit principalement d’altercations entre des habitants armés de certains quartiers et les thouwar (1) de la ville de Zintan, dont le bataillon a joué un rôle décisif dans la prise de la capitale aux côtés de ceux de Misrata, Tripoli et d’autres villes de l’Ouest libyen (Yéfren, Jadou, Roujbane). Avec quelque mille deux cents hommes en armes à Tripoli, les Zintan constituent — depuis le départ de la majorité des éléments du bataillon de Misrata pour les fronts de Bani Walid (2) et Syrte, et le retour des autres bataillons dans leurs villes d’origine — la plus importante force militaire constituée de la capitale. Ayant conquis en août, après trois jours de combats, les environs de l’aéroport international de Tripoli, qui incluaient la plus vaste résidence de Mouammar Kadhafi et son bataillon de sécurité, ils se sont vu confier par le Conseil national de transition (CNT) le contrôle d’une zone de vingt-cinq kilomètres de rayon autour de l’aéroport.

Leur chef, M. Moukhtar Al-Akhdar, est un personnage mythique et charismatique de la rébellion du djebel Nefoussa. Il a été de tous les combats depuis la fin du mois de mars. Directeur avant la guerre d’une petite entreprise de location de véhicules avec chauffeur travaillant pour les sociétés pétrolières, il n’avait d’autre expérience guerrière que celle de son service militaire, dans les années 1980, pendant lequel il avait, comme beaucoup de jeunes Libyens de sa génération, servi dans les forces envoyées dans le nord du Tchad. M. Al-Akhdar prend sa mission à cœur et est fier d’expliquer que le président du CNT Moustapha Abdeljalil, qui vient de s’installer à Tripoli dans les locaux de l’ex-université de l’Appel islamique, située dans sa zone de responsabilité, lui a confié personnellement la sécurisation extérieure de ce site.

Si le 7 novembre est un grand jour pour lui, avec l’inauguration de la première liaison aérienne commerciale, dont la compagnie Turkish Airlines a la primeur avec un vol en provenance d’Istanbul, il n’en reste pas moins préoccupé avant tout par les incidents de la nuit précédente. Une altercation entre thouwar de Zintan et jeunes du quartier Hay Al-Andalous ayant dégénéré, des renforts des deux côtés, avec pick-up et armes lourdes, ont rapidement convergé sur place, et il a fallu son intervention personnelle auprès des responsables des conseils militaires de quartier (3) pour éviter un affrontement majeur.

Les incidents de ce type, qui ont également impliqué les miliciens du gouverneur autoproclamé de Tripoli et ancien djihadiste Abedelhakim Belhadj et fait des victimes, se sont multipliés ces dernières semaines. Les thouwar de Zintan cristallisent désormais le mécontentement de nombreux Tripolitains, qui les jugent voleurs et indisciplinés et estiment qu’ils devraient quitter la ville. M. Al-Akhdar reconnaît des actes isolés : « Mes thouwar ne sont pas des saints. Certains incidents sont aussi dus à la consommation d’alcool de contrebande, en augmentation dans la capitale. » Il affirme que ses commandants de compagnie ont reçu pour consigne de prendre des sanctions, au besoin en excluant les fauteurs de troubles.

Pas de pitié pour les vaincus

Quelques heures plus tard, il se rend, dans l’immense parc entourant les résidences — bombardées par l’Organisation du traité de l’Atlantique nord (OTAN) — et les tentes de Kadhafi, à une fête de l’Organisation pour la concorde nationale, créée fin août par un notable de la ville (4). Des femmes et des enfants originaires de Taourgha, Machachiya et Goualich, qui, à la chute du régime, ont dû fuir leurs villes et villages qui avaient soutenu Kadhafi, y ont été invités pour quelques heures de détente. Autour des plats de fête traditionnels, les points de vue des membres de l’organisation caritative, issus des villes côtières, et ceux des thouwar, divergent. Les premiers affirment que le temps est venu pour ceux-ci de quitter Tripoli et d’intégrer l’armée nationale. Les seconds considèrent qu’ils sont indispensables pour « sécuriser » la ville, et que la propagande menée à leur encontre est le fait de M. Belhaj.

Estimant avoir gagné la guerre, ils ne voient pas pourquoi ils devraient se placer sous les ordres de généraux de l’armée nationale, anciens du régime Kadhafi ou opposants de l’étranger. Selon M. Al-Akhdar, tout devra se négocier : grades, salaires, paiement des huit mois de service, emplois ou bourses d’études pour ceux qui ne souhaitent pas s’engager dans l’armée. Il compte bien défendre les intérêts de ses hommes et de sa tribu dans la course pour le pouvoir, l’influence et l’accès aux ressources (notamment le pétrole) qui se joue actuellement dans le pays.

Pas question non plus de quitter Tripoli et de laisser le champ libre à M. Belhaj (dont les troupes ne dépasseraient pas trois cents hommes). Ce dernier point fait consensus auprès de tous les convives, qui voient en lui un djihadiste aspirant au pouvoir politique, sans aucun soutien local. On le surnomme l’« homme au tampon », car il serait arrivé à Tripoli sans participer aux combats, avec une équipe d’Al-Jazira et son tampon encreur de gouverneur militaire de Tripoli. Personne ne veut de sa vision sectaire de l’islam, perçue comme étrangère aux traditions locales, ni de son protecteur, l’émir du Qatar, accusé d’ingérence dans les affaires du pays. M. Abdeljalil fait en revanche l’unanimité pour sa droiture d’homme de loi, son sens de l’écoute et sa volonté affichée de défendre l’identité traditionnelle et musulmane.

La concorde nationale n’est pourtant pas au rendez-vous. Peu de gens se soucient du sort des habitants des villages et villes victimes de représailles pour leur soutien au régime déchu. Sur les routes, dans les villes, la chasse aux voitures immatriculées à Syrte ou à Bani Walid est systématique, leurs passagers contrôlés, fouillés et parfois dépossédés de leurs biens. Réfugié chez des proches dans un quartier du sud-est de Tripoli majoritairement habité par des Ouarfalla — et où apparaissent sur les murs, chaque nuit, des inscriptions en hommage à Kadhafi —, un membre de la tribu Ouarfalla de Bani Walid témoigne du pillage de sa maison par des thouwar de Misrata au mois d’octobre : « Nous n’oublierons jamais. Nous attendons notre heure pour avoir notre revanche. » Sans prise en compte des souffrances des vaincus, ni mesures pour les protéger, il est difficile de croire en la mise en œuvre prochaine de la « réconciliation nationale » évoquée quotidiennement par les responsables politiques du CNT, lequel ne dispose d’aucun pouvoir réel sur les bataillons de thouwar.

On file au sud-ouest en direction de Zintan. La première ville traversée, Al-Aziziya, est le fief de la grande tribu des Ouarchafana, qui ont soutenu plus ou moins activement le régime Kadhafi jusqu’à la mi-août et sont considérés de ce fait comme des insurgés de la dernière heure (5). Une fois dans le djebel Nefoussa, la route passe non loin des deux villages de Riyayna, emblématiques des lignes de fracture creusées par la guerre civile : celui d’Al-Riyayna Al-Charqiyya (Riyayna-Est) a rallié très tôt l’insurrection, tandis qu’Al-Riyayna Al-Gharbiyya (Riyayna-Ouest) a soutenu Kadhafi jusqu’au bout. Ce dernier est un village fantôme — maisons calcinées, portes enfoncées, boutiques pillées —, tandis que son voisin a repris une activité normale. Les slogans à la gloire des Zintan sont omniprésents, peints à la hâte et recouvrant souvent mal ceux à la gloire des tribus aujourd’hui vaincues.

La ville de Zintan apparaît enfin, surplombant la région. C’est là que siège le conseil militaire de la région Ouest, qui a joué un rôle majeur de coordination des opérations dans le djebel Nefoussa et préparé l’offensive sur la capitale. Pour une population d’environ trente-cinq mille habitants, la ville compte plus de trois mille thouwar, soit le plus fort taux de militarisation de Libye. Selon M. Al-Akhdar, il y aurait environ mille huit cents thouwar zintan déployés sur les sept plus importants sites pétroliers de la région, ainsi qu’à Oubari, où ils négocient actuellement le désarmement des Touaregs. C’est à Bergen, non loin d’Oubari, que les Zintans ont capturé le 20 novembre M. Saïf-Al Islam Kadhafi, qu’ils ont ramené dans leur fief. Ils le détiennent sous leur protection et refusent, pour l’instant, de le livrer au CNT.

« Nous ne pouvons rivaliser avec Misrata, qui, pour une population de trois cent mille habitants, dispose de plus de douze mille thouwar, mais nous avons des préoccupations différentes. Ainsi, nous n’avons pas souhaité accompagner ses hommes pour le siège et l’attaque de Bani Walid. Nous souhaitons conserver de bonnes relations avec les Ouarfalla, auxquels nous lie une longue tradition d’alliances et de bon voisinage. Pour les habitants de Misrata, il s’agissait avant tout de venger leur ville assiégée par les Ouarfalla, avec qui la rivalité est ancienne. Pour ce qui est de la protection des puits de pétrole, nous étions les mieux à même de l’assurer, car nous sommes de tradition bédouine et connaissons bien les régions désertiques jusqu’à Oubari. Les autres habitants de Tripolitaine ne s’y aventurent pas. »

Il est difficile, en entendant ces discours, de ne pas penser à la traditionnelle distinction faite par l’historien Ibn Khaldun (1332-1406) entre les valeurs des Bédouins (badou) et celles des citadins (hadar). Ainsi, les Zintan perçoivent les Tripolitains comme soumis, hypocrites et arrivistes (moutasalliq (6)), et se définissent comme libres, courageux et francs. Les Tripolitains, eux, respectent le courage et l’esprit de corps de leurs voisins, mais estiment que leurs valeurs et leurs mœurs sont inadaptées à la vie de la cité une fois la paix revenue.

Au moins autant que l’omniprésence des armes, c’est donc la militarisation des mentalités et le repli sur les identités primaires (7) qui sont à l’origine de la multiplication des affrontements armés. Les responsables locaux se refusent bien évidemment à qualifier comme tels ces conflits claniques, et préfèrent parler d’incidents isolés, qu’ils attribuent à une mystérieuse « cinquième colonne » ou à des « cellules dormantes kadhafistes » visant à propager la division (fitna) au sein du « peuple libyen ». Le discours officiel résumé dans le slogan « Non au tribalisme, non au régionalisme », apparu depuis peu sur de nombreux calicots et affiches de la capitale, a tout d’un vœu pieux détaché des réalités (8).

Protéger les civils, disaient-ils

Dans la capitale, M. Belhaj sait qu’il dispose de l’appui du Qatar et du soutien médiatique d’Al-Jazira, ainsi que d’hommes idéologiquement formés et disciplinés. Il pourrait être tenté de se présenter comme un recours face aux Bédouins « indisciplinés », risquant ainsi d’entraîner une réaction de ces derniers et une flambée de violence. Enfin, la volonté de revanche des tribus et des régions vaincues et humiliées par les rebelles pour avoir soutenu le régime Kadhafi pourrait se traduire par des actions de plus en plus brutales.

Après huit mois d’un conflit que les responsables occidentaux se refusent toujours à qualifier de guerre civile, la protection des populations, motif avancé pour justifier l’entrée en guerre de l’OTAN, est donc encore loin d’être garantie. Le triomphalisme des chefs de la coalition se félicitant de « leur » victoire au soir de l’écrasement de Syrte et du meurtre de Kadhafi est révélateur de leur désintérêt profond pour ce « peuple libyen » qu’ils affirmaient vouloir protéger. La détérioration de la situation sécuritaire et la multiplication des affrontements armés en Tripolitaine risquent cependant de leur rappeler rapidement qu’une victoire militaire dans une guerre civile ne signifie rien en soi et ne constitue en aucun cas une garantie de « protection des populations ».

Patrick Haimzadeh

Ancien diplomate français à Tripoli (2001-2004), auteur de l’ouvrage Au cœur de la Libye de Kadhafi, Jean-Claude Lattès, Paris, 2011.

(1) Thouwar est le pluriel de thaïr, qui signifie «  révolutionnaire  ». Il désigne les membres des bataillons (katiba) qui ont combattu le régime de Mouammar Kadhafi.

(2) Bani Walid est le fief de la tribu Ouarfalla, la plus grande de Tripolitaine, qui a majoritairement soutenu Kadhafi.

(3) Il existe actuellement officiellement cinquante-trois conseils militaires de quartier à Tripoli.

(4) Cette association compte déjà plus de cinq mille adhérents.

(5) Du 10 au 12 novembre, des combats à l’arme lourde ont opposé des Ouarchafana à des miliciens de la ville côtière de Zaouia, faisant au moins dix-sept morts et plusieurs dizaines de blessés.

(6) Le mot arabe utilisé se traduirait littéralement par «  celui qui grimpe  ».

(7) Les villes importantes de la révolution disposent désormais chacune de leur journal et de leur station de télévision (quatorze chaînes pour tout le pays). De même que les grandes tribus, elles ont également toutes leur page Facebook.

(8) L’un des objectifs prioritaires des jeunes «  officiers libres  » dirigés par Kadhafi après la révolution de 1969 était déjà la suppression officielle du tribalisme. Des mesures concrètes avaient été prises dans ce sens. Peu efficaces, elles ne durèrent que quelques années avant que Kadhafi ne fasse à nouveau des tribus l’un des leviers de son pouvoir. Lire «  Libye, les conditions de l’unité nationale  », Le Monde diplomatique, septembre 2011.

http://www.monde-diplomatique.fr/2011/12/HAIMZADEH/47065

Last Updated on Saturday, 28 July 2012 13:19
 

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