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Un visiteur égyptien dans le Paris de Balzac PDF Print E-mail
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Written by Catherine Simon-Le Monde   
Friday, 03 August 2012 09:23

  Théâtre sur les Grands Boulevards, à Paris, vers 1830.

RUE DES ARCHIVES/CCI
 
Envoyé par le pacha d'Egypte, Rifâ Al-Tahtâwi débarque en France en 1826 pour y passer cinq ans. Ses carnets, passionnants, sont enfin réédités.
    
 

 " Mêmes les femmes voyagent, soit seules, soit accompagnées d'un homme avec qui elles passent un accord et dont elles se chargent des frais durant leurs déplacements. Car les femmes sont, elles aussi, passionnées de connaissances ; elles aiment chercher et découvrir les secrets des êtres. N'y a-t-il pas celles qui viennent des pays européens jusqu'en Egypte pour voir ses curiosités - les pyramides, les temples, etc. ? Elle sont comme les hommes en toutes choses. Certes, il arrive parfois que des femmes, riches et bien pourvues, se donnent à un étranger sans être mariées, puis, se trouvant enceintes et craignant le scandale - elles feignent de partir simplement en excursion, ou pour une autre raison -, vont accoucher et confient le nouveau-né à une nourrice appointée, afin qu'il soit élevé à l'étranger. Mais ce cas n'est pas fréquent. En définitive, chaque nuage fulgurant ne prodigue pas son eau. Parmi les femmes des Français, il y a celles qui sont vertueuses et d'autres qui ne le sont pas - et c'est la majorité, car l'art d'aimer en France s'empare des coeurs de la plupart des gens, hommes et femmes. Leur amour est une fin en soi ; ils ne le croient pas destiné à un autre but. Il peut cependant naître entre un jeune homme et une jeune fille, et conduire au mariage. "page 145.

   
 
 
Quelle belle et bonne idée que de rééditer en ces temps chaotiques le livre de l'Egyptien Rifâ Al-Tahtâwî (1801-1873), observateur exceptionnel, qui fut, à la fin du XIXe siècle, l'une des figures marquantes du mouvement de la renaissance arabe, la Nahda ! Non pas que sa lecture rende spécialement optimiste. Mais découvrir aujourd'hui ce récit, édité pour la première fois en 1834, permet de saisir, en partie du moins, ce qui lie et ce qui sépare notre début de siècle - et ses printemps amers - et un passé étonnamment proche ; de deviner, ici et là, comment se construisent les discordances entre l'" Orient " et l'" Occident " ; de plonger autrement, en somme, dans le fouillis du monde.
 

Rifâ Al-Tahtâwî est âgé de 25 ans quand il débarque à Marseille, le 15 mai 1826, aux côtés d'une quarantaine de brillants étudiants (des Turcs, des Circassiens, des Arméniens, etc.), tous " enturbannés " et " solennels ", selon les termes du traducteur et grand lettré Anouar Louca (1927-2003), qui a rédigé la présentation de L'Or deParis. La " mission scolaire " envoyée en France par le pacha d'Egypte, Muhammad Ali, est la première du genre. Son but : former à la modernité, en particulier aux sciences profanes, les futurs cadres de l'Egypte, tâche à laquelle la vieille université d'Al-Azhar n'est guère encline à s'atteler.
 

Dès leur arrivée en France, Tahtâwî et ses pairs, jeunes énarques avant la lettre, découvrent l'usage... des chaises, " car les habitants de ce pays trouvent étonnant que l'homme s'assoie sur une sorte de tapis couvrant le sol, voire à même le sol ". Garçon poli et attentif, Tahtâwî écoute, observe et prend des notes. Il se lance avec enthousiasme dans l'apprentissage du français.
 

A Marseille, puis à Paris (où il va séjourner cinq ans), l'étudiant s'émerveille des cafés aux murs couverts de miroirs, où l'on peut consulter les journaux (les " feuilles "). Il réalise que le palmier ne pousse pas seulement " dans les pays de l'islam " et remarque que les femmes peuvent être " des auteurs de grands ouvrages, des traductrices qui cisèlent l'expression avec autant d'élégance que de correction ".
 

Tout l'intéresse, des questions théoriques les plus pointues aux détails les plus concrets de la vie quotidienne. Il rend compte avec un sérieux d'épicier de la quantité de viande que consomme quotidiennement le million d'habitants qui peuple alors Paris, décrit avec minutie les termes de la " charî'a " (loi) des Français et les différents " divans " (institutions) qui obligent le roi. Il consacre plusieurs pages au calcul du temps et de l'espace " d'après les Francs ", raconte en détail le soulèvement de 1830, mais aussi les soirées au théâtre, qui est " comme une école publique où s'instruisent le savant et l'ignorant ".
 

Le voyage du jeune Tahtâwî, sorte de grand trek mental, se fait d'abord à travers les livres. La " relation " qu'il en rapporte est celle d'un copiste : bourré de citations, de digressions savantes, de notes parfois tatillonnes, son récit est fait pour instruire les élites égyptiennes, non pour distraire !
 

A Paris, les bibliothèques et les " cabinets de lecture " font les délices de ce drôle de touriste, qui dévore Rousseau, Voltaire et Montesquieu. Pieux musulman, fier d'être arabe, soucieux de l'avenir de l'Egypte, Tahtâwî se confronte à l'Autre, presque paisiblement. Il réfléchit, copie, soupèse. Il est armé pour cela. La lecture de L'Esprit des lois le poussera à se replonger dans l'oeuvre de l'historien et philosophe Ibn Khaldoun (1332-1406). L'échange avec les lettrés français, comme Silvestre de Sacy, rencontré à Paris, l'incitera à relire ses classiques.
 

Deux questions, surtout, le turlupinent : la rotondité de la Terre et la condition des femmes. Le " désordre en matière de chasteté ne provient pas du fait qu'elles soient voilées ou dévoilées, mais cela résulte de l'éducation, bonne ou mauvaise, qu'elles ont reçue ", dit-il à propos des Parisiennes et de leurs moeurs supposées légères. Quant aux mystères du ciel, il s'interroge sans fin. " Un savant européen a prétendu que l'assertion du mouvement circulaire de la Terre et sa forme arrondie n'est point contraire aux saintes écritures ", note-t-il dans son manuscrit initial. Rentré en Egypte, Tahtâwî décidera de ne pas publier ce passage, " trop hardi ", explique Anouar Louca. L'un des intérêts de cette réédition est de ne rien cacher des atermoiements de l'auteur : ce qui a été censuré par Tahtâwî est donné et commenté.
 

Esprit curieux, non dénué de préjugés (contre les coptes, notamment), le jeune " orpailleur ", comme le surnomme son traducteur, ne veut pas rompre brutalement avec le vieux monde. Il plaide pour " un renouveau des connaissances en Egypte, comparable à la renaissance intellectuelle sous les califes de Bagdad ".
 

A son retour au Caire, Tahtâwî participe à un projet de réforme de l'enseignement, devient directeur de l'Ecole d'administration et fonde la revue Rawdat-al-Madares, où l'arabe remplace le turc. Mais L'Or de Paris reste son plus bel exploit. Grâce au travail d'Anouar Louca - traducteur de Racine et de Ionesco vers l'arabe, de Taha Hussein vers le français -, cet ouvrage à l'étrange éclat avait été publié à Paris, pour la dernière fois, en 1988. On ne peut que se féliciter de le voir reparaître aujourd'hui.  

Catherine Simon

L'Or de Paris. Relation de voyage 1826-1831,
 

de Rifâ Al-Tahtâwî, traduit de l'arabe, présenté et annoté par Anouar Louca, Actes Sud, " Sindbad ", 344 p., 29 €.

 
 
© Le Monde

 

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