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Quand le charme triomphe des armes PDF Print E-mail
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Written by Adib Gabriel HATHOUT   
Wednesday, 19 September 2012 16:41

La nature de l’évènement et le terme de l’analyse

En fonction du regard que nous portons sur la rencontre des peuples du monde, nous pourrons voir, soit le choc des points de vue, soit l’harmonie que les échanges culturels établissent à travers la planète Terre. Outre l’intervention de facteurs personnels – comme l’éducation et son degré d’assimilation – nos appréciations dépendent de la perspective de lecture de l’évènement.

Si le bruit des canons saute aux yeux (aux oreilles) et ne fait pas appel à nos capacités de mémorisation, l’intelligence des autres dimensions réclame une perspective de long terme. Dans cette dernière approche, l’appareil de formation,- école, université ou formation professionnelle continue,- est désormais engagé dans l’enseignement de la gestion documentaire d’une manière d’autant plus pressante que la technologie évolue à grand pas, et que l’écoute d’un seul point de vue est vouée, à long terme, à la disparition.

Pour une aussi grande question de mémoire, on ne peut pas se contenter de la seule lecture guerrière du carnage que le sultan Mourad IV avait commencé à Baghdad en 1638 (Cf. Article). Au contraire, l’observateur avisé, celui qui a organisé le renseignement en situant l’évènement dans ses amonts et ses aboutissements, l’observateur qui a le désir de tirer des leçons de l’histoire pour agir dans un sens optimal, cet observateur-là ajoutera à la conduite de la guerre le chant d’un musicien qui a adouci le courroux du sultan.

Une approche de long terme de la guerre menée par Mourad sera donc l’infiltration silencieuse et un peu souterraine de l’amitié entre turcs et perses via la musique. Une infiltration assez durable pour que les concepts perses se propagent dans la musique byzantine, en Grèce et dans le monde arabe.

L’approche strictement guerrière ne donne pas satisfaction à l’entendement et ne profite pas au maintien de l’agilité de notre entendement. A son opposé, l’analyse de long terme élargit l’horizon temporel de l’observation, et nous montre le bien fondé des propos d’un Père de la logique, Epictète, qui est à l’origine du concept de Citoyen du monde :

« Tu te distingues des bêtes sauvages, tu te distingues des moutons. En outre, tu es citoyen du monde et partie de ce monde, non pas une des parties subordonnées, mais une des parties dominantes, car tu es capable de comprendre le gouvernement divin et de réfléchir à ses conséquences » (Entretiens. Livre X)

L’appartenance commune est une variable lente mais décisive

Hier avec les concepts musicaux, aujourd’hui avec les concepts associés à la programmation et à l’écriture de pages web, les échanges culturels qui unissent les points de vue des Nations ont les caractéristiques d’une « variable lente » (Cf. En ligne : « Sémantique de la mesure »). Autrement dit, ce sont des éléments structurels et durables à partir desquels il est possible de parler de « tendance », ou orientation des transformations fondamentales qui s’effectuent à travers le temps, au sens des principes logiques de la statistique mathématique.

Uns des situations de long terme parmi les plus exemplaires, est la pénétration à Rome de la pensée grecque. Celle-ci a les caractéristiques d’une « variable lente » et décisive qui ne s’est pas faite du jour au lendemain, mais sur des siècles et avec les longues préméditations des intellectuels.

En même temps que Rome faisait la guerre à la Grèce et qu’un intellectuel romain aussi célèbre que Caton l’Ancien (censeur en 184 AC) accusait la culture grecque de ramollir l’esprit, la « tendance » structurelle où Rome s’orientait vers la fusion avec la culture grecque qui allait donner la culture « gréco-romaine ». Sans plus rien avoir d’un Caton d’il y a plus de trois siècles, l’empereur Marc Aurèle (mort en 180) adoptera des intonations universalistes comparables à celle de l’esclave grec Epictète :

« Ma cité et ma patrie, en tant qu'Antonin, c'est Rome ; en tant qu'homme, c'est l'univers. En conséquence, les choses utiles à ces deux cités sont pour moi les seuls biens. » (Méditations)

Le silence et le sottovoce des transformations lentes

La fraternité se dispense de phrases nous disait Antoine de Saint-Exupéry dans l’illustre « Vol de nuit » (1931). Pour décrire le processus de formation de la fraternisation, l’italianisme « sottovoce »,- pas vraiment le silence, mais littéralement : sous la voix,- me semble convenir particulièrement. Comme bien d’autres concepts issus de la théorie musicale, ce terme permet à l’analyse évènementielle de progresser dans une plus juste direction. Ebauchons un examen de ce mot.

Schématiquement, pour une ligne mélodique qui évolue dans un intervalle de fréquences comprises entre f1 et f2, le sens propre du sottovoce entend son accompagnement par une autre ligne dont les fréquences sont moins élevées que f1 et f2, moins audibles ou plus graves (plus à gauche sur le clavier du piano). Plus généralement, la langue italienne prête au sottovoce le sens de ce que nous disons tout bas, ou sotto la voce : sous la voix, en arrière-plan, voire de manière sous-entendue.

Les deux sens du sottovoce sont désormais acceptés en français comme des italianismes. C’est ainsi qu’en disant de Tony Blair qu’il a pu critiquer « sottovoce » la Maison-Blanche pour n'avoir pas signé l'accord de Kyoto, l’éditorialiste britannique du quotidien français Les Echos, John Lloyd a illustré la seconde acception (Les Echos du 4 septembre 2002. Pages 1 et 49)

Dans la pénombre des phénomènes sociaux, le sottovoce peut aussi s’entendre comme l’effet d’une variation lente et imperceptible. Bien qu’elle décide de l’avenir, son effet s’impose en sens contraire de ce que nous tendons à dire à l’observation directe des faits (ou en « mouvement contraire », par référence au « moto contrario » de l’italien).

Il en a été ainsi quand, à la fin de la Seconde Guerre mondiale, après le lancement de la bombe atomique, Teilhard de Chardin a proposé de dire que, malgré le mal de la guerre, la « compénétration » des peuples était en train de s’installer petit à petit, et qu’elle allait favoriser, selon Teilhard, un meilleur avenir. Dans un texte du 25 décembre 1945, il a en effet titré :

« Un grand événement qui se dessine : la planétisation humaine ».

Improvisé par Teilhard dès 1945, le néologisme « planétisation » indique que le philosophe français a prévu la mondialisation avant même que ce terme ne naisse dans la langue française. Bien au-delà des dires journalistiques, la conjecture de Teilhard résultait de ce qu’on pourrait appeler la musique de l’évènement, ou plutôt de son écoute sottovoce. En soulignant la naissance d’une conscience collective, un virtuose de l’analyse événementielle aussi célèbre que Maestro Yéhudi Menuhin (1916 – 1999) a formulé, en 1981, une interprétation de l’actualité en des termes comparables à ceux de Teilhard (Cf. Encadré).

Encadré La lecture de l’évènement par Teilhard de Chardin en 1945 et par Yéhudi Menuhin en 1981

 La « compénétration » selon Teilhard de Chardin 25 décembre 1945

 La naissance d’une conscience collective selon Maestro Menuhin 30 juin 1981

« Non, pendant ces six années, et malgré tant de haines déchaînées, le bloc humain ne s'est pas désagrégé. Mais, dans ses profondeurs organiques les plus inflexibles, au contraire, il s'est refermé sur nous d'un cran davantage, 1914-1918, 1939-1945 : chaque fois un tour de plus donné l'écrou. Engagée par les nations pour se dégager les unes des autres, chaque nouvelle guerre n'a pour résultat que de les faire se lier et s'emmêler en un nœud toujours plus inextricable. Plus nous nous repoussons, plus nous nous compénétrons » (Cf. Page 162. Teilhard de Chardin)  « Je ne puis éviter de constater que nous vivons dans une époque de collaboration inévitable qui voit les expérience individuelles d’une diversité déconcertante se fondre dans une conscience collective, une mosaïque bariolée s’organiser en modèle et une profusion de savoirs individuels incontestables, mis à la disposition de tous, s’allier à un sentiment de responsabilité vis-à-vis d’un crime collectif ou d’une faute collective. Face à ce danger qui menace tout sur cette planète, la vie des hommes, la vie animale et végétale, l’on voit se dessiner un objectif plus élevé, plus noble, d’une portée véritablement universelle, cosmique. » (Cf. Pages 40 et suivantes. Menuhin)  


La compénétration des civilisations malgré les croisades

L’influence culturelle du Proche-Orient sur l’Occident s’est aussi faite dans un relatif silence, ou sottovoce, sans que la majorité des historiens ne la soulignent au cours des malheureuses croisades. Car il y avait dans la toile de fond de ces invasions, une profonde transformation linguistique où le mot « latin » s’habillait progressivement de nouvelles pensées. Comme l’a noté un chroniqueur de la première croisade, Foucher de Chartres (actif en 1095 au concile de Clermont), les latins étaient déjà en train de s’orientaliser (Cf. Page 185. Lewis):

« Aujourd’hui, nous qui étions occidentaux sommes devenus orientaux. Tel qui était italien ou français est devenu galiléen ou palestinien dans ce pays. Tel autre qui était rémois ou chartrain est à présent syrien ou antiochène (…) tel autre a pris pour femme non point une compatriote, mais une Syrienne ou une Arménienne (…) ».

Cependant, l’orientalisation des latins s’est faite si lentement et si irréversiblement qu’un certain nombre d’observateurs ont omis de la mettre dans l’horizon temporel où elle méritait d’être re-connue.

Loin de se limiter aux mariages, l’orientalisation des latins s’est accélérée après le féroce saccage effectué par le Catholicisme romain au nom du Christianisme, le 13 avril 1204, à l’église de Sainte Sophie de Constantinople. Les catholiques romains,- ou les latins, comme on les appelle dans l’Orient,- avaient alors acquis en Grèce et au Proche-Orient la réputation de bandits et d’assassins. Des chrétiens d’Occident sont ainsi rentrés dans l’église de Sainte Sophie en détruisant l’Iconostase, se contentant de voler les objets en métal précieux dont ils savaient reconnaître la valeur (Cf. Page 198. Rustum).

Or, la direction de l’événement structurel (la tendance fondamentale) était en train d’aller, lentement et subrepticement, vers le partage de points de vue en commun entre Orient et Occident, ce qui est typique de l’amitié. En effet, à peine les croisés avaient-ils fini de saccager Sainte Sophie et de voler les objets précieux qu’elle contenait, que des peintres latins comme Coppo di Marcovaldo (1225-1274) proposaient des thèmes picturaux s’apparentant à l’Icône byzantine. Une tendance qui sera confirmée avec Giotto (1267-1337) qui a notamment repris deux coutumes issues du fond culturel byzantin :

  • La première consiste à utiliser l’image comme moyen de structurer l’entendement en communiquant la beauté. Cette approche sera encore plus remarquable dans l’œuvre et la spiritualité de Fra Angelico (1400 – 1455) qui dépassera l’Orient !
  • La seconde coutume qui puise sa tradition immédiate en Orient consiste à agencer les significations en contraires. C’est ainsi que le voulait le « Parallyla » du principal théoricien de l’image que fut Jean Damascène (8ème siècle). La représentation des Sept vices et des Sept vertus est un bel exemple de ce renouveau latin qui précède et annonce la Renaissance dont caractère est florentin avant d’être romain.

Islam et musique du silence

Affaiblie par les invasions barbares du cinquième siècle, mais restée éternelle à cause de son amour pour l’être humain et de son chaleureux accueil, Rome a harmonisé sa culture avec les pensées venues d’ailleurs : Grèce et culture judéochrétienne venue d’Orient certes, mais aussi avec l’Islam. Quand nous parlons de Rome et du génie romain, nous serons en effet en train de parler sottovoce de l’Islam spirituel à qui chrétiens et musulmans, d’Orient et d’Occident doivent la sauvegarde du patrimoine culturel grec.

Car à l’heure où l’Occident entreprend ses croisades, l’Orient islamique dispose de la phytothérapie d’Avicenne, de la grammaire internationale de Sibaweh (8ème siècle) et de l’algorithmique d’Al-Khawarizmi (dixième siècle). Quant à l’orientaliste allemand Carl Eduard Sachau (1845 – 1930), il n’hésitera pas à dire d’Al-Bairouni (973-1048) que c’est le plus grand cerveau que l’humanité ait jamais connus. (Cf. Kadri Hafez Toukan).

Est-il besoin d’ajouter que l’apport culturel perse à l’Islam, au monde arabe, et au monde tout court à été décisif !

A l’heure où les peuples de la Méditerranée évoluent vers la composition d’une grande famille (au sens propre comme au sens figuré), réparons quand même le peu de gentillesse des propos où j’évoquais sottovoce de ces « méchants latins » d’il y a huit siècles !!! Un concept issu de la statistique mathématique, dit « l’effet retardé », pourrait guider nos pas.

L’effet retardé de la musique est un sentiment qui demeure en nous bien après que nous ne l’ayons écoutée. Pivot de la philosophie, il se corrèle au concept de « substance » au sens de « ce qui subsiste à travers le temps », savamment explicité par Saint Augustin, Charles Trenet nous l’a expliqué dans « l’âme des poètes » que nous entonnons depuis 1951 :

Longtemps, longtemps après que les poètes ont disparu,
Leurs chansons traînent encore dans les rues.

Quant à la façade de la maison où a vécu Nicolo Paganini, les bâtisseurs du Vieux Nice y ont observé le même phénomène : après que de cette maison le 27 mai 1840, l'esprit de Nicolo Paganini a rejoint les sources de l'harmonie éternelle, gît encore en ces lieux l’archer puissant de notes magiques. Mais dans les cieux suaves de Nice leur suprême douceur vit encore :

« Poichè da questa casa volgendo il giorno XXVII di maggio del MDCCCXL lo spirito di Nicolo Paganini si ricongiunse alle fonti della eterna armonia giace l'arco potente di magiche note. Ma nelle aure soavi di Nizza ne vive ancora la dolcezza suprema ». (23 rue de la Préfecture à Nice. C. Bonnetti MDCCCLXXXXI)

Citoyens du monde oui, mais citoyens de l’univers aussi

La musique du silence est aussi celle des astres qui chantent le Créateur et notre appartenance à l’univers. Dans son ouvrage intitulé « L’Inde » (vers 1040), Al-Bairouni l’a rappelé tout en rendant hommage à Pythagore le Pacifiste.

« Porphyre dit, dans son livre des opinions des plus grands philosophes, ceci au sujet de la sphère : « les corps célestes, qui se meuvent en formes et en mouvements et avec des mélodies merveilleuses, qui sont fixées pour toujours, comme Pythagore et Diogène l’ont expliqué, désignent leur Créateur, qui est sans égal et sans forme. Les gens disent que Diogène avait des sens si subtils que lui, et lui seul, pouvait entendre les sons produits par le mouvement de la sphère » (Cf. Page 171. Edouard des Places/Pythagore)

Et quand le charme triomphe des armes, c’est à l’échelle de la création divine, non du point de vue de la vie d’un seul homme, fut-ce d’un Candide.

Last Updated on Saturday, 06 October 2012 14:36
 

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