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La colline du fenouil par Simone Lafleuriel-Zakri PDF Print E-mail
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Written by S.Lafleuriel ZAKRI   
Sunday, 07 October 2012 10:09
La " colline du fenouil" -Ras Shamra en arabe mais que l'on traduit aussi par "cap du fenouil- est, pour cette modeste éminence de moins de vingt mètres de hauteur, un nom évocateur de parfum anisé. Plus connue sous le nom antique d'Ougarit, la colline est située à une quinzaine de kilomètres au nord de Lattaquié, sur la côte syrienne. Lattaquié est l'un des deux grands ports syriens situé au sud-ouest d'Alep et au sud de la frontière avec la toute proche Turquie. Le port, sans cesse en extension, rivalise d'activité avec Tartous plus au sud en direction de la frontière libanaise. Lattaquié reçoit toutes sortes de cargaisons quand Tartous est surtout le débouché d'est en ouest et à travers tout le pays, des exportations syriennes de phosphates et de pétrole. Dominée par une chaîne montagneuse très boisée qui s'étire du nord au sud, la côte alterne plages de sable ou de galets. Toute la région à climat méditerranéen est d'abord agricole et touristique. Mais comme toute région de Syrie, elle est aussi célèbre par ses exceptionnels sites historiques et archéologiques auxquels des générations d'archéologues consacrent leurs fouilles depuis 1930. A Amrit, par exemple, autre site proche et à l'histoire assez semblable, se déroulèrent dans son vaste stade, les premiers jeux olympiques. D'ailleurs Amrit est nommée en grec Marathos- "lieu où pousse le fenouil" comme pour la ville de Marathon célèbre pour sa bataille et son infatigable coureur. En grec, toujours le fenouil sauvage est "l' Hippomarathon seseli" car il pousse haut. En Grèce comme à Rome, il est très apprécié des chevaux et …des sportifs en plus d'être la nourriture des dieux car il ouvre l'esprit à la connaissance…

Mais pour revenir à Ougarit et pour faire bref, toute la région en général et notre "cap du fenouil" en particulier furent phéniciens mais aussi et beaucoup plus tard au cœur de l'histoire des croisades…Nos valeureux (?) Francs et les ordres chevaliers entretenaient leurs places- forts sur le chemin de Jérusalem. De leurs châteaux du bord de mer ou perchés au sommet de deux chaînes côtières orientées nord- sud et séparées par une longue vallée ils surveillaient tout mouvement de troupe. La phénicienne colline du fenouil est l'un des plus renommés de ces sites variés...

Un fenouil choyé par les dieux

La colline que l'on prendrait plutôt par un de ses côtés pour un tell - une éminence artificielle haussée sur des vestiges de civilisations successives- est réellement un lieu charmant. De son point le plus haut, le touriste juché sur un large pan de mur, vestige de temple perdu dans les hautes herbes, découvre une plaine verdoyante qui se déploie de tous côtés. A perte de vue on aperçoit des champs cultivés mais surtout des vergers touffus, plantés d'agrumes, d'oliviers, de grenadiers… En ce début de novembre, les orangers et les mandariniers sont couverts de fruits déjà orangés. Plus près de nombreuses ruches peintes en bleu sont installées en bordure du site. Des villas se cachent sous les arbres et toute proche, la mer ourle de sable fin un petit golfe. Deux petits fleuves s'y jettent qui irriguent les cultures. C'est l'emplacement d'un petit port. Minet al Beida- Mahaddou- fréquenté depuis l'Antiquité. A notre gauche, mais on ne peut les distinguer dans la végétation dense, s'élèvent des complexes hôteliers et des ensembles de chalets, tous complets dès que la saison balnéaire s'annonce et va d'avril à novembre. Justement lors de notre visite Il fait chaud et l'on se baigne encore. A l'horizon derrière nous, vers le nord, des montagnes élèvent un sommet bien distinct qui touche un ciel le plus souvent nébuleux : l'humidité de la mer allant heurter la barrière rocheuse qui lui est parallèle. La montagne qui culmine à moins de mille huit cents mètres est le Jebel Aqra, mieux le "Mont Saphon" de l'Antiquité dit aussi "Mont Casius " et "montagne du nord". Ce Saphon est bien sûr, la demeure des Dieux que la masse de nuages vaporeux dissimulent aux yeux des humains. C'est surtout la demeure du Dieu-Roi : Baal qui y installa son trône et que vénéraient les habitants du "cap du fenouil-Ras Shamra-Ougarit.

Agricole mais aussi….très savante Ougarit

Sans rentrer dans le détail d'une très longue et passionnante histoire, sachez d'abord que les plus anciennes couches de ce site archéologique témoignent d'une existence à l'époque du néolithique. Ougarit était déjà au VIIIe et VIe millénaires un village d'agriculteurs quand l'usage de la poterie était encore inconnu…Le terroir comme le climat étaient et sont toujours favorables à diverses productions, mais encore à l'élevage. De plus la région humide car en bordure de mer, est bien pourvue en sources, cours d'eau et petits fleuves. On y aborde par des ports faciles d'accès. Attesté par des inscriptions hiéroglyphiques d'Egypte d'une part et d'autre part, cunéiformes de Mésopotamie, le royaume et sa capitale du même nom seront plus tard, cités dans la Bible. Toute la région-la Syrie-Palestine- est cananéenne mais que l'on désigne sur le littoral de phénicienne. Ougarit est déjà florissante même si, très convoitée et zone de passage, elle tombe, un temps, aux mains des pharaons égyptiens. Le royaume est surtout florissant au XIVe- XIIIe siècles avant notre ère, à l'époque dit du bronze récent, et s’étend entre Empire hittite et Empire égyptien. Il est en relation avec la Mésopotamie par les routes caravanières et de commerce; le long des côtes méditerranéennes, il relie le royaume à l'Anatolie, la Crète, Chypre et bien sûr l'Egypte …

Agricole avant tout, Ougarit cultive céréales : blé et orge; légumineuses ; vigne, oliviers mais elle est aussi maraîchère et exporte les produits de sa terre et de la mer dont le murex pour la teinture des tissus.…

Les terres appartiennent au Palais qui, pour les rétribuer ou les récompenser en redistribue une partie à ses fonctionnaires, mais elles sont aussi le bien de fermiers indépendants qui les cultivent en toute propriété. Artisane, la ville produit des textiles et est habile en métallurgie. Dans ses fonderies et ses ateliers, elle travaille très bien le bronze et le cuivre. Marchande, elle achète, vend et échange par mer et par caravanes dans toute la Méditerranée. Les fouilles continues de 1930 à nos jours et qui ne concernent encore qu'une partie du site, ont mis à jour des centaines d'objets précieux provenant du royaume ou des royaumes voisins dont Ras Ibn Hani, l’important site jumeau, à quelques kilomètres de là ! Les objets exhumés des vestiges arrivaient aussi d'Egypte ou de beaucoup plus loin, d'Afrique ou d'Inde. Les artistes du royaume travaillent le bronze, l'argent, l'ivoire. Ils incrustent leurs réalisations d'émeraudes et autres pierres précieuses dont le lapis lazuli, venu d'Afghanistan. Ougarit, enfin, est savante !

De nombreux documents retrouvés dans les bâtiments officiels comme dans les maisons des riches habitants de la ville, attestent de sa connaissance d'environ huit langues dont l'ougaritique, langue sémitique proche de l'arabe, et l'akkadien utilisé dans toute la région pour les textes diplomatiques ! Trois systèmes d'écriture sont employés pour des textes souvent littéraires et très poétiques. Mais ce qui rendit le royaume célèbre ce fut l'ingéniosité de ses scribes !

A Ougarit, ces lettrés qui utilisaient les hiéroglyphes comme le cunéiforme, inventèrent, un beau jour, un système d'écriture alphabétique de trente signes environ : un alphabet qui se répandit en Grèce d'abord, puis partout en Occident, et qui est l'ancêtre de notre alphabet. Mais ce qui lui vaut les honneurs des magazines c'est la spécificité de son panthéon.

Le royaume des dieux agraires

Le Panthéon des dieux d'Ougarit est riche et bien organisé. A la tête des Dieux, il y a EL "Dieu", le père des Dieux, le sage, un peu en retrait, mais "créateur des créateurs" et "dieu agraire"(sans doute assimilé à Dagan également dieu agraire et le plus ancien). EL a bon cœur et est miséricordieux. Il a des fils : Yam, dieu de la mer; Baal et Mot. Quand il doit transmettre son pouvoir, c'est Baal " chevaucheur de nuées" qui est choisi.

On retrouvera Baal sous les noms de Haddou, Haddad. Il sera Zeus (1) et Jupiter.
Baal est le" Seigneur", le "dieu de la pluie et de l'orage, dieu de la fertilité aussi et de la renaissance de la végétation. Il est aussi taureau. Il se représente, la tête coiffée d'une couronne ou d'une tiare touchant le ciel. La main droite levée brandit un foudre, et tient dans sa main gauche, le dieu enserre une lance fichée dans le sol : une branche feuillue, symbole de fertilisation de la terre par la pluie bienfaisante venue du ciel. Devenu roi des Dieux, Baal siège sur ce Mont Saphon : cette montagne humide qui flirte avec les nuages. Il est assisté dans sa tâche par sa sœur-épouse, la vierge Anat (Vénus), déesse de l'amour et de la guerre. De nombreuses divinités secondaires l'entourent dont la solaire Shapash. Les ennemis d Baal sont ses frères Yam : le dieu de la mer et du chaos liquide, mais surtout Mot, dieu de la Mort ! Baal affrontera en premier combat Yam et, vainqueur, devra affronter d'autres épreuves.

L'échec de Mot

Mot, jaloux, s'oppose à l'installation de Baal au sommet du Mont Saphon. Et quand Baal organise une grande fête pour célébrer son élection, Mot refuse de participer au festin et provoque Baal. Entre eux, un combat sans merci s'engage…Baal doit descendre sous terre pour continuer la lutte. On ne le revoit plus. La sécheresse s'installe et la misère. Les cultes ne sont plus célébrés dans les temples désertés…On ne peut plus y faire les nombreux sacrifices aux dieux : animaux et offrandes diverses déposées dans les temples aux diverses divinités dont Dagan et Baal…Ne sont plus organisés non plus les nombreux holocaustes racontés dans les textes de tablettes et au rituel bien détaillé ! A la différence des simples sacrifices, par l'holocauste, les prêtres veillent à brûler toutes les offrandes jusqu'à ce qu'elles soient réduites en cendres. Sans les rites, l'incertitude, l'angoisse et la peur s'installent dans le peuple et chez les divinités. Aussi la sœur-épouse-vierge et la déesse solaire Shapash le pleurent et partent à la recherche du Roi Dieu ! Il se peut qu'enfin retrouvé, le Dieu-roi est ramené sur terre ou que Baal vainqueur s'échappe tout seul des enfers…Avec son retour, la terre avec le retour de l'orage et de la pluie, retrouve sa fertilité. La période de sécheresse prend fin. Le dieu de la Mort vaincu - échec et mat- (c'est de Mot que vient l'expression et Mot est "mort" en arabe…) - se retire sous terre ! Mais le combat reprendra en un long cycle de mort et de renaissance de la végétation et de la vie…

Ougarit et son royaume, eux, n'échapperont pas à Mot. Ils furent anéantis par les Peuples dits "de la mer", venus sans doute de la Mer Egée.

Un site pavé de bulbes

En automne, à Lattaquié, il fait encore très beau et doux près du port, le long des plages et dans ses trois sites où nous nous promenons longuement : Minet al Beida-le Port blanc- où fut découvert le tombeau qui signala l'importance du site ; Ras ibn Hani -le cap du fils d'Hani- et Ras Shamra, le "cap au fenouil-Ougarit.

Le site n'est pas spectaculaire. Partout sur plusieurs hectares, des murs bas, des amoncellements de lourdes dalles, des sols pavés, des entrées souterraines de tombeaux -on enterrait ses morts sous la demeure familiale- des rues qui serpentent parmi les ruines... On va d'une pièce à l'autre -une soixantaine -d'un énorme palais royal de sept mille mètres carrés avec jardin intérieur, bâtiments administratifs, entrepôts, réserves, écuries et stalles pour les innombrables chevaux, cuisines, etc.

Ailleurs, d'autres palais, des vestiges de temples, des quartiers d'habitation à maisons cossues et à étage- les propriétaires des plus grandes disposaient de cinq cent mètres carrés en moyenne- furent identifiés grâce aux tablettes retrouvées dans leurs ruines. Vers le nord, des fouilles plus récentes m'attirent. Encore des enceintes, des murailles en cours de dégagement et dans la végétation, ce qui ressemble à des arches dont l'arche d'un pont. Mais plus que ces ruines quelque chose m'intrigue. Je me penche vers cette terre blanchâtre et plutôt caillouteuse. Il en émerge partout, serrés à en paver le sol, d'innombrables bulbes. Ils sont blanchâtres, à structure régulière, les "écailles" bien distinctes et de toutes tailles, comme des oignons mais aplatis. Beaucoup de ces bulbes sont déjà pourvus d'un chapeau de feuilles d'un vert sombre, charnues, étroites et longues. Du fenouil ? Mais non, il y en a sur le site mais en longues tiges sèches, jaunies, agonisantes dans les amoncellements de pierre ! Alors des narcisses, des lys, des jacinthes sauvages ? Personne sur le site pour me renseigner. Le vent se lève et nous enveloppe d'un nuage de feuilles rousses. Le Mont Saphon, au loin, se coiffe de gros nuages. Le groupe de touristes se dirige, en hâte vers la sortie et vers les petits cafés ombragés de vignes qu'escaladent avec fougue des guirlandes de volubilis. Va-t-il pleuvoir, enfin ? Baal le roi des Dieux serait-il de retour ? Près de l'ancienne porte, le gardien du site nous fait signe. Nous devons partir mais avant je veux m'emparer de quelques -uns de ces oignons. Pas facile ! Les racines sont longues, drues aussi droites et plantées dans ce sol pierreux que la lance feuillue du Roi des Dieux. Mais, sur un éboulis, des oignons sont presque dénudés. J'en dégage trois ou quatre. Quelques jours après les avoir plantés dans mon jardin d'Alep, ils ont déjà leur couronne de lances vertes. Mais je dois rentrer à Paris. Je ne saurais donc pas à quoi ressemblera la fleur qui en naîtra, célébrant comme celles des milliers d'oignons parsemant le site de la colline du fenouil, le renouveau de la végétation et le retour de la vie…

Dioscoride suivi de Galien : médecins grecs

"L'hippomarathon ou fenouil sauvage, est de grande taille et a des graines pareilles à celui du "libanotis". Sa racine est odorante…."

Culture du fenouil selon Macaire cité par Ibn al Awwam

"Le fenouil se sème dans des carreaux à proximité des murailles, à la suite d'une culture énergique, d'une bonne fumure et d'une fraîcheur communiquée à la terre au moyen de l'arrosement. Le semis fait, on arrose et on a soin de le faire jusqu' à ce que la graine soit levée. Quand le fenouil peut être replanté, on le fait sur les bords relevés de carreaux pour qu'il contribue à l'ornement des jardins. On le couche dans le sable pour le faire blanchir comme on couche la chicorée. On traite de même le fenouil sauvage qui de cette manière devient très blanc".

Le fenouil chez Olivier de Serres

"Sa feuille en salade est exquise; quand étant blanchie, elle est fondue encore tendre. Une espèce de fenouil nous est venue de Barbarie. C'est le fenouil de Pline"

Le fenouil chez Ibn Sina Avicenne, médecin arabe cité par Ibn Baytar, pharmacologue botaniste andalou, 13e siècle:

"Le fenouil est d'une digestion lente, toutefois son usage est avantageux dans les fièvres chroniques. Démocrite prétend que les reptiles mangent les graines de fenouil pour s'aiguiser les yeux. Les serpents et surtout les vipères se frottent les yeux contre les fenouils dès qu'ils sortent de terre au printemps..."

Et à propos de ces reptiles usant du fenouil, les paragraphes de guides touristiques consacrés à la colline du même nom recommandent la prudence quand on s'aventure au printemps sur le site en raison de la présence importante de vipères. Il est vrai que ces reptiles sont nombreux à avoir été vus enlacés à saison de leurs amours dans les sites phéniciens;Sont-ils comme l'expliquent nos savants médecins en train de se soigner la vue où attendent-ils cachés dans les vestiges le retour victorieux de Baal… ?

(1)A noter que le fils de Zeus est Dionysos, nommé plus tard à Rome Bacchus; Dionysos comme Baal meurt et renaît et va prendre place dans l'Olympe la montage des Dieux…Il a une plante pour symbole la vigne…Les Bacchantes ou Manades, les divinités agrestes qui l'entourent et l'adorent vivent dans les forêts. Tous sont ceints de couronnes de feuillages, de fleurs et de fruits. Leurs fêtes ont pour décor la nature, les bosquets, et les enlacements des tiges d’un lierre toujours vert Le culte est associé à Dionysos car symbole de longévité et de résistance à la Mort. Mais si Dionysos (comme Orphée) est beau et aimable. Par le vin et par le sang associé au taureau et encore le sperme, épandus, il peut défier la mort… Bacchus, à Rome, deviendra peu à peu un dieu ivrogne infréquentable et hideux. Son culte y sera bien vite interdit.
Simone Lafleuriel-Zakri
Last Updated on Friday, 12 October 2012 07:23
 

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