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Alexandre Herzen (1812-1870) par Christian Amphoux PDF Print E-mail
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Written by Christian Amphoux   
Sunday, 18 November 2012 15:47

     Le 15 novembre 2012, une journée d’études a été consacrée à Alexandre Herzen, dans un colloque international organisé à l’Université de Nice concernant deux événements de l’année 1812 : la naissance d’Alexandre Herzen, le 6 avril, et la bataille de Borodino, en septembre, qui ouvre à Napoléon la voie de l’invasion de Moscou.

     Le colloque avait dans son assistance six descendants de Herzen : Michael Herzen et son épouse, Margarita, venus de San Francisco ; Michel Herzen, sa sœur Natacha et le mari de celle-ci, Bernard Huser, venus de Lausanne ; Joël Amphoux et son épouse, Jocelyne, venus de Rouen ; Simone Rist, venue de Paris ; et Christian Amphoux et son épouse, Luce, venus de Montpellier.

     La journée consacrée à Herzen s’est tenue en deux langues, russe et français, chacune donnant lieu à une traduction instantanée dans l’autre langue : les intervenants venaient des universités de Moscou, St Pétersbourg et Novgorod, pour la Russie, de Nice principalement, pour la France.

 

     Les interventions ont rappelé qui était Alexandre Herzen en insistant sur plusieurs points : ses nombreuses venues à Nice, avec un lieu d’habitation sans cesse différent ; l’orientation philosophique de sa pensée, dans la lignée de Kant et Hegel, créant ainsi une filiation de pensée parallèle à celle que constitue Marx à la même époque ; son influence sur l’opinion publique russe, qui fait de lui un pionnier de la Russie post-tsariste, et le déclin de cette influence à partir de sa position pro-polonaise, après l’insurrection de Varsovie (1863-64).

     La soirée fut consacrée à un spectacle conçu par Simone Rist, mettant en scène Herzen et Marianne, l’allégorie de l’esprit républicain français, qui séduit le fugitif, puis le déçoit avec la répression des révolutions de 1848, et l’amène à choisir de se consacrer à la révolution dans son propre pays, en créant le premier journal libre de langue russe, Kolokol, la « Cloche ».

     Herzen demeure en Russie l’un des plus grands écrivains, au rang de Pouchkine, Tolstoï, Dostoïevski et bien avant d’autres, plus connus que lui en France, comme Tourguéniev ou Tchékov. Dans la continuité du siècle des Lumières, dont il est nourri, il privilégie les genres littéraires qui lui permettent de construire une pensée politique : la nouvelle, les lettres et surtout les mémoires. Son œuvre, principalement écrite en russe, a été en partie traduite en français ; en russe, ses œuvres complètes représentent une collection de 30 vol.

L’homme

     Alexandre Herzen naît en 1812 dans une famille de l’aristocratie de Moscou : son père, Ivan Iakovlev, a trois frères dont l’un est sénateur et chacun d’eux possède d’immenses terres sur lesquelles travaille une communauté de serfs, des paysans sans droits soumis à leur maître. Sa mère est une jeune Allemande fille d’un fonctionnaire, Louise Haag, rencontrée lors d’un voyage en Allemagne et emmenée par lui en Russie où elle devient sa compagne. Alexandre a 5 mois au moment de l’arrivée de Napoléon à Moscou.

La jeunesse (1825-1846)

     Le premier événement de sa vie se produit en 1825, il a treize ans : un groupe de jeunes aristocrates gagnés aux idées des Lumières, les Décembristes, sont arrêtés et pour la plupart condamnés et exécutés. La Russie n’est pas prête à la réforme. Alexandre a trouvé dans la bibliothèque de son père des livres français et allemands émanant des Lumières, il en a peut-être commencé la lecture. La condamnation le révolte et il conclut un  pacte avec son ami Ogarev, sur le Mont des Moineaux, ajourd’hui siège de l’Université, s’engageant par le sang à lutter pour changer le pouvoir en Russie quand ils seraient grands.

     Ses premiers écrits remontent à la période 1832-1834 : il a vingt ans et se fait alors repérer par la police du tsar qui ne le lâche plus : il subit alors quatre ans d’exil intérieur à Perm, Viatka et Vladimir, qu’il ressent durement. Alexandre rentre malgré tout à Moscou en 1838 et se marie avec sa cousine germaine Nathalie Zakharine, dont il a l’année suivante un fils, Alexandre (Sacha) ; il s’installe alors à St Pétersbourg, mais subit un nouvel exil à Novgorod avec sa femme et ses trois enfants, Nicolas (Colia) et Nathalie (Tata) étant nés en 1844. Aussi, après la mort de son père, en 1846, qui avait vendu ses terres et l’avait doté d’une forte somme d’argent, il décide de quitter la Russie avec sa mère, sa femme et ses enfants et de partir pour la France.

La désillusion (1847-1852)

     Une nouvelle phase de sa vie commence en 1847, Herzen a trente cinq ans. Le voyage comprend de nombreuses étapes : Königsberg, Berlin, Cologne, Bruxelles… Plein d’illusions, il s’installe à Paris, continue ses voyages et revient à Paris en février 1848 ; il découvre avec espoir la révolution qui met fin à la monarchie de juillet, instaure la République et s’étend alors à diverses villes européennes, en Allemagne et en Italie notamment. Mais la répression générale le désespère, il doit quitter la France, se rend en Suisse où il obtient la citoyenneté en 1849, attaché à Châtel, un faubourg de Fribourg, après un échec à Zurich et Genève ; en 1850, il s’installe à Nice, alors en Italie : c’est là que naît son quatrième enfant, Olga.

     Le séjour à Nice est douloureux : sa mère et Colia meurent dans un naufrage en 1851, sa femme, qui a eu en 1850 une liaison avec le poète Georg Herwegh, meurt de tuberculose en 1852. Cette période de transition crée dans sa vie un nouveau tournant.

La maturité (1852-1870)

     Herzen quitte Nice pour Paris et s’installe à Londres en août 1852, voyage encore et fonde avec son ami d’enfance Ogarev le journal qui va le rendre célèbre et populaire en Russie : Kolokol (1857-1865). Pendant cette période, le tsar Alexandre II met fin au servage (1861), qui était une des grandes revendications de Herzen et Ogarev.

     Entre-temps, Herzen a confié l’éducation de ses filles Nathalie et Olga à une féministe allemande, Malwida von Meysenbug, qui s’est installée à Paris avec elles. A Londres, il a une liaison avec la femme d’Ogarev, Tuchova : elle aura de lui deux jumeaux, qui meurent en 1865, et une fille, Liza, qui l’accompagne dans certains voyages et se suicidera à 18 ans en apprenant sa véritable paternité, la liaison lui ayant été cachée jusque-là.

     Mais après l’insurrection de Varsovie (1863-64), l’influence de Herzen décline en Russie : le journal a pris la défense des Polonais, au nom de l’internationalisme, et il se heurte à l’opinion nationaliste des Slavophiles, plus populaire. La publication de Kolokol s’interrompt en 1865, Herzen reprend sa vie itinérante, à Paris, Genève et Nice, notamment. Sa santé décline, il a du diabète et meurt à Paris d’une pneumonie, le 21 janvier 1870, à quelques mois de ses cinquante huit ans (avril) et de la chute de l’empire et l’instauration de la IIIe République (septembre). Enterré d’abord au Père Lachaise, ses cendres sont transférées au cimetière du Château, dans le vieux Nice, sur sa demande d’être inhumé là où l’avait été son épouse et plusieurs membres de sa famille.

L’œuvre

     Alexandre Herzen laisse une œuvre écrite considérable, dont voici quelques titres :

Œuvres de Jeunesse

     1) A qui la faute ?, nouvelle dédiée à son épouse, écrite entre 1841 et 1846

     2) La Pie voleuse, nouvelle (1846)

     3) Le Docteur Kroupov (1846)


Période de transition

     1) Lettre de France et d’Italie (1854), réflexions sur les années 1847-1851

     2) De l’autre rive (1855), articles écrits en 1848-1849


Ecrits politiques

     1) Sur le développement des idées révolutionnaires en Russie (1851)

     2) Le peuple russe et le socialisme (1855)

     3) Kolokol, journal (1857 – 1865)


Autobiographie

     Passé et méditations, mémoires (1812-1860)


L’après-Herzen

     Après sa mort, l’influence d’Alexandre Herzen fut de nouveau considérable. Son œuvre majeure est la rédaction de ses mémoires Passé et méditations, dans lesquels il innove en mêlant pour la première fois les souvenirs personnels et les réflexions philosophiques et politiques que les événements lui inspirent. Herzen devient un modèle que suivront plusieurs générations d’écrivains russes après lui. Son style, influencé par le romantisme, sa pensée, nourrie des écrits des Lumières, de la philosophie allemande (Kant, Hegel) et de la littérature russe, les écrits de Pouchkine en particulier, se conjuguent pour produire un chef d’œuvre de la littérature de tous les temps, qui fait de lui l’un des plus grands écrivains russes.

     Sur le plan philosophique, Herzen est un disciple de Hegel au même titre de Marx, mais ils ne suivent pas le même chemin, et les deux hommes ne s’apprécient pas. Marx, invité à un meeting à Londres, exigera que Herzen ne soit pas invité. Les idées de Marx l’emportent dans le domaine politique ; mais le rôle qu’a joué Herzen dans l’évolution de la Russie au cours du xixe siècle n’est pas oublié : la tombe niçoise de Herzen devient un lieu de pèlerinage, visitée par de très nombreux Russes. En 1912, Lénine lui rend un hommage appuyé, et à partir de ce témoignage, Herzen devient l’une des figures reconnues des fondateurs de la Révolution russe et de la chute du tsarisme. Mais la chute du bolchévisme, à la fin du xxe siècle, lui rendra la justice de reconnaître qu’il n’y a rien dans sa pensée ni ses écrits qui ouvre le chemin du totalitarisme et de l’oppression qui se mettent en place avec le stalinisme. Il s’agit d’une récupération plutôt que d’une filiation. Herzen professait une hostilité sans faille à l’autocratie et promouvait l’idée d’une émancipation populaire, rejoignant ainsi la pensée des socialistes occidentaux qui aspiraient à une évolution démocratique de la société sans le recours à la violence.

     La grande idée de Herzen est que le prolétariat a un droit au respect égal à celui de l’aristocratie. En cela, il se rattache à la philosophie des Lumières, qui reconnaît en chaque individu un droit égal à la liberté et à la dignité. La valeur qu’il défend avec le plus d’ardeur est la liberté, celle dont il a été privé en Russie, en étant deux fois soumis à un exil intérieur, puis en Occident, quand la police française l’a contrainte à quitter le territoire et qu’il a dû se réfugier en Suisse (Fribourg), en Italie (Nice), puis en Angleterre (Londres). Herzen défend la dignité internationale des peuples, contre le nationalisme que d’autres entretiennent en Russie et qui lui fera perdre sa popularité, si grande au début des années 1860 que le régime tsariste se montre incapable de l’endiguer, a fortiori de la combattre. Le journal qu’il édite depuis Londres entre clandestinement en Russie et y trouve des milliers de lecteurs qui diffusent aussitôt sa pensée et les nouvelles que contiennent les petites feuilles.

     Herzen doit à son père d’avoir reçu l’éducation et de disposer de la bibliothèque qui lui permettent d’élaborer une pensée novatrice qui provoquera la fin du tsarisme, laissant d’abord la place à une révolution violente qui débouche sur une longue période totalitaire ; mais à la fin du xxe siècle, avec Gorbatchev, cette période prend fin et le pouvoir politique renoue avec l’utopie voulue par Herzen. Il savait, pour le vivre en France, que la révolution ne débouche pas directement sur le régime démocratique idéal ; mais il était déterminé à faire tomber le régime en place qui imposait son autocratie, par la diffusion des idées venant des Lumières.

     Deux des enfants de Herzen lui ont donné une descendance par le sang ; mais sa descendance par l’esprit est sans doute bien plus étendue ; parmi ces fils et filles spirituels, mentionnons Irena Zhelvakova, fondatrice et directrice du Musée Herzen de Moscou, créé en 1978 et réunissant l’essentiel des ouvrages, des inédits et des images du personnage et des témoignages le concernant. En 1917, par milliers, les Russes ont quitté leur pays pour l’Occident ; et parmi eux, beaucoup sont restés ou devenus écrivains ou ont eu dans leur descendance des écrivains. Herzen tient une place majeure dans leur formation, qu’ils soient ou non partisans de ses idées de liberté et d’égalité.

     Son fils Alexandre (Sacha) (1839-1906) épouse Charlotte Hudson, qui meurt en 1867, puis Teresina Felici (1851-1927), il s’installe en Suisse, à Lausanne, où il est professeur de physiologie à l’Université ; il a une nombreuse descendance en Suisse (Herzen, Cornaz), Italie (Herzen), Allemagne (Ermann), Belgique (de Médicis), France (Mabille) et Californie (von Herzen, Pettit), notamment. Sa fille Olga (1850-1953) épouse l’historien français Gabriel Monod (1844-1912) et lui donne une nombreuse descendance en France (Rist, Amphoux) qui s’étend aussi en Californie et en Hollande, notamment.

     Alexandre Herzen demeure comme un des principaux propagateurs des idées de liberté et d’égalité nées avec la philosophie des Lumières, au xviiie siècle, en France, en Allemagne et en Angleterre. Exilé de son pays, rejeté par plusieurs pays occidentaux, il élabore son idéal de régime démocratique, avec une fin sans violence imposée aux régimes autocratiques qu’il combat. Principalement connu en Russie, puisque son œuvre est écrite en russe ses idées méritent d’être diffusées en France, qui concentre une part importante de sa descendance, mais aussi dans les autres pays occidentaux où, peu à peu, le régime qu’il espère pour la Russie s’est mis en place.

Christian Amphoux
Nice, 16 novembre 2012
Last Updated on Tuesday, 20 November 2012 09:40
 

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