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Halap, Comment oublier Alep par Simone lafleuriel-Zakri PDF Print E-mail
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Written by Simone lafleuriel-Zakri   
Thursday, 24 January 2013 10:45

Depuis des mois  les images qui nous arrivent   de toute la Syrie mais plus  particulièrement d’Alep,  nous plongent dans  une insondable  tristesse,dont  il est bien  difficile d’ailleurs de rendre ici  l’exacte  intensité !

 

Douleur indicible

 Mais  ce que nous ressentons en plus de cette    douleur constante qui s’éveille en même temps que nous, c’est un sentiment d’impuissance extrême qui suscite en nous, profondément, une colère tenace et une grande exaspération !

  Ce qui  nous attriste  c’est bien sûr cette totale destruction, menée méthodiquement, de ce qui était la Syrie économique : artisanale, industrielle,  et du secteur privé ou public…ainsi que le désarroi, la désorganisation, la souffrance quotidienne et la paupérisation si rapide de la majorité de la société syrienne.

  Plus particulièrement le sort tragique, la lente agonie  d’Alep, cette ville une des plus anciennes de l’humanité avec Damas, et de sa population atteintes dans toutes  leurs composantes.

Chaque nouvelle année, nous constations pourtant  que la Syrie avant ce drame, allait  mieux, et mieux même et bien plus librement que ses voisins.  Il  se développait régulièrement   à défaut il est vrai    d’être dans une avancée très égalitaire,  et que  le pays    se débarrasse  d’une corruption récurrente, mais après qui sévissait comme partout dans le monde. C’est malheureusement une   triste évidence qui fait le titre incontournable, et depuis des années, de  l’un des   chapitres du manuel lycéen d’Histoire-Géographie !

  Les Syriens pouvaient  croire, surtout  ces dernières cinq années, à un futur aussi paisible et sûr que dans les dernières années  et qui verrait accourir chez eux, à la découverte  des milliers de sites archéologiques, culturels et  de leurs paysages  et de leurs divers quartiers historiques, toujours plus de touristes   dans  ces lieux  de leur accueil toujours plus   raffiné  et chaleureux. Ces lieux si variés, partout  se    multipliaient !

 Mais ce que nous constations, aussi, c’était la modernisation de cette très active   composante si jeune et très majoritaire   de la société syrienne.     Nous   voyions  ces Syriens sortis tout juste de l’adolescence  se  mettre  au travail  avec  tant de courage, de maturité  et  de compétences le plus souvent acquises sur le tas  y compris dans les domaines complexes des  recherches  scientifiques, du commerce  international ou du secteur bancaire.    Ces toutes jeunes filles ou jeunes garçons étaient impeccables dans leur travail, courageux  et toujours souriants quand nous les découvrions par  exemple  à l’oeuvre derrière leurs bureaux très modernes des banques, dans le secteur hôtelier ou dans la restauration  ou les services divers en pleine expansion.
    

Exaspération

 La raison de notre exaspération est autre.

 Elle  naît du spectacle par nos  médias interposés  et  si complaisants   de ce  déferlement sur la Syrie et surtout du  passage  obligé dans tout le nord du pays et à Alep,  de journalistes  et de photographes. Totalement étrangers à la région   et ignorants de ce qu’était  et est la Syrie,   tout juste  débarqués, ils se targuent en prime de nous  expliquer ce qui s’y passe   avec la   complicité des opposants les plus fanatisés.

  Peu de ces reporters sont régulièrement encartés  et ont   un média attitré  qui les envoie ou pour  lequel  ils  courent d’eux-mêmes attirés par ces   malheureux  pays  devenus champs de guerre, de destruction  mais champs de manoeuvres recherchés  pour nos armées en manque de nouveau terrain  d’expérimentation.   Les autres, pour   la plupart,  sont  à la recherche de piges alléchantes et  de reconnaissance dans  la très fermée  sphère  des informateurs  eux de longue date  patentés.

    Tous  se sont  donc introduits dans le pays  en électrons libres mais aussitôt à la recherche d’appuis  logistiques  des groupes armés, pour pénétrer là où leurs photos seraient les plus  à même d’être retenues, achetées et bien payées ! Certains   rentrent en Syrie pour devenir journalistes comme le titrait l’un de ces personnages en mal de passage dans un de ces  grands magazines -photos qu’on lit chez le dentiste ou le coiffeur. Tous  cherchent  d’abord la bonne affaire et  l’occasion enfin   présente, comme l’explique clairement dans son ouvrage Edith Bouvier exfiltrée de Homs,  de devenir  grand reporter de guerre  et de  réaliser enfin de  ces  reportages  dont ils  rêvent tous– c’est encore elle qui le souligne – et qui, chèrement négocié, les propulsera à la Une de la presse. 

En réalité  tous viennent  comme des charognards     avides de clichés sinistres. Ils achètent au prix fort leurs passages en Syrie du nord  par la Turquie. Ce passage est taxé au minimum deux mille euros pour un seul  aller - par les plus fanatiques de ces bandes de djihadistes qui  ont fondu   en masse   sur ce malheureux pays ! Ils s’y ajoutent  les frais de leurs guides, les véhicules et  le prix de leurs quelques jours et nuits de séjour. Une maison  volée proche d’Alep, raconte l’un d’eux, est ainsi  réservée   à ces  reporters étrangers dont des Européens. Aucun    ne manifeste  jamais   de gêne à s’installer  chez des habitants syriens chassés eux de leur intime et  précieux  domicile !

Ces voyeurs  sont  doublement étrangers   à la Syrie  car  ils n’avaient   auparavant, pour la plupart, jamais mis les pieds dans ce pays que nous, nous avions appris  à aimer depuis si longtemps. Ils  n’avaient jamais exprimé  aucun intérêt  ni  pour les sites  antiques  et ni la vie quotidienne  et actuelle du peuple   syrien,  qu’il  soit citadin  ou paysan  ou  bédouin  descendant  d’une de ces tribus célèbres  qui parcouraient depuis toujours la badia syrienne, mais en bien moins grand nombre qu’autrefois.  Pourtant l’existence  de ces tribus itinérantes ou semi  sédentaires  qui foulent le sol syrien  depuis des millénaires et  du   grand sud et   des profondeurs  de l’Arabie jusqu’aux confins de l’Anatolie au nord,  attiraient depuis trois siècles  au moins,  et  avant tout autres     multiples et si riches  intérêts  de ce pays, d’innombrables voyageurs européens, archéologues, historiens,  marchands ou aventuriers.   

   D’ailleurs ce bédouin témoin incontournable d’un    authentique Bilad ash sham  et  tellement enraciné  dans  la terre de ses parcours ancestraux, accueillait depuis toujours  l’étranger parcourant sa région en solitaire, ou en famille et très souvent  en  groupe !

 Il lui ouvrait très  chaleureusement   la tente largement ouverte vers le sud et  les premiers rayons du soleil levant qu’il était facile de   repérer très facilement, le plus souvent installée dans un champ ouvert sur l’horizon,  sans arbres ni buissons,   et plantés  de  luzernes, de lentilles, de coriandre ou de fèves   récemment  récoltées  ou de céréales,  odorant de ce blé    qui venait   d’être  sur    le pré, brûlé-grillé  pour le friké.  En quelques pas dans une terre  hérissée d’épis ras et encore drus piquetant les sillons de terre rouge, tout aussitôt entouré du groupe d’enfants  le visiteur ravi atteignait  la campement. Non loin, assises en rond à même le sol, et après leurs travaux de la matinée,  les femmes à foulards bariolés et larges robes  qui tenaient  conseil  s’empressaient de le rejoindre, lui  saluant déjà les hommes ! 

 

Dans la steppe, le thé de l’hospitalité  était aussitôt offert à ce  visiteur toujours bienvenu. Celui-ci   gardait des  clichés haut en couleurs  et le souvenir ému de l’accueil de toute une famille  accourue, à sa rencontre, toujours  souriante et volubile,  de sa visite impromptue à leur hivernage   près de Palmyre  et dans les environs   de Homs, ou à leur estivage obligatoire, dès le printemps installé, déjà bien ensoleillé et chaud, près des vergers d’agrumes et les étroites plaines bien cultivées qui s’étirent jusqu’aux rives paisibles de la Méditerranée.

Sans qu’on l’en prie,  ce   flegmatique syrien et toujours racé,  disait   d’abord  et immanquablement   l’origine de  son clan, faisait   remonter son histoire jusqu’au   premier  temps de  sa tribu,  de celles qui  sont toujours   en route des sables du   grand  désert- le farouche Quart Vide- qui  lèchent de ses  dunes mouvantes, la  « Mer du Bas » -Mer d’Oman- et  Océan indien,  vers les  pâturages  verdoyants et  bien  arrosés du  nord lointain aux premières pentes de l’Anatolie, et   aux   rives d’entre  les fleuves, jusqu’à la Mésopotamie  mythique     d’entre Tigre et Euphrate !

Ces  campements du monde bédouin syrien ne sont jamais  loin de ces routes bien asphaltées qui les  mènent  aux marchés ou aux administrations  de  la ville proche de ces  alter ego  citadins. Elles    relient le touriste venu du reste du monde  à ces multiples sites anciens   de la commune aventure humaine, aux musées des   villes qui en gardent les témoignages, et  à la foule mouvante de ces capitales  qui n’ont jamais cessé d’être   actrices  de l’enrichissement de notre patrimoine universel.

 

Des journalistes en terre syrienne massacrée

Non, ces actuels étrangers à la Syrie vraie, authentique, enracinée dans sa terre millénaire   ne sont jamais venus, eux,  en  touristes  et  la rencontre de son  peuple   !  Leurs arrivées en terre syrienne aujourd’hui massacrée   se multiplient  à l’envie ces derniers temps.  Elles    ont pour but    de ramener   ces reportages   bien   payés  par  leurs commanditaires et  bien orientés  selon la demande de ces bandes  très armées et jamais  pacifiques   qui les accueillent et les  promènent  là où elles   le veulent.

Leurs « témoignages »  ne font donc   que présenter   à l’envie  sur les écrans  ou  dans les  pages des  magazines, les seuls faits et gestes de ces « opposants » en brigades aussitôt grassement  rémunérées  par  les puissances extérieures et ex-mandataires.  Ils ne relateront rien, par contre, des exactions  contre la population syrienne et   commises par   de plus  en plus de combattants mercenaires accourus d’Afghanistan, de Libye, de Tunisie, de Tchétchénie, d’Europe même, et d’ailleurs ou tout simplement  de la frontière turque au nord et  toute proche.

Ces   publicités   à la gloire de ces rebelles qui les ont commandées,  ne sont pas anodines.  Les photographies étalées sur deux pages  dans l’un de nos quotidiens, des rues d’un quartier populaire d’Alep  que je connais bien,  près de la citadelle,  un  jour de pluie,  étaient   à dessein   rendues plus sombres les unes que les autres ! Elles sont destinées à nous mettre  en condition, nous les  citoyens de France pour la plupart ignares  de ce que sont les vraies  raisons  de la complexe  géopolitique de la région,   d’une histoire toujours tragique et qui toujours témoigne  d’une ingérence  étrangère permanente.

Il  leur fallait donc   ces    mises  en scène très orientées, montées   avec la plus grande partialité, pour ne retenir  le  spectacle horrible de  ce qu’est  devenu l’ensemble du pays, et   cette  ville : notre Alep, si particulière, si attachante où nous résidions  avec bonheur depuis  tant d’années.

  Non, ils ne se sont   pas empressés  en Syrie  pour témoigner de la détresse d’une population  terrorisée, désormais  en survie ; de ses sentiments  amers  ou de ses questionnements angoissés  sur  ce que lui  réserve  l’avenir,  ni  sur l’immense  et lente  tragédie que tous les Syriens, sans exception,  vivent   à  tous les niveaux sans exception  de leur société. 

 

Alep  et l’incrédulité

 C’est  aussi, et d’abord,  un sentiment d’incrédulité qui s’ajoute à notre peine quand, sans cesse Alep se rappelle à nos innombrables souvenirs.  Un doute   nous    réveille  encore  et   taraude nos esprits  à peine  éveillés et   c’est   cette phrase   qui aussitôt  s’installe et tourne en boucle  dans notre esprit :   

 « Non ce n’est pas possible, Alep ce n’est pas cela ! »

Les images se superposent alors en permanence  de l’Alep que nous connaissions   si intimement  mais qui, aujourd’hui, est devenue à  tant de nous  inaccessible.  Elles  gravent, dans notre mémoire stupéfaite, et contre notre volonté  révoltée, les clichés pris par ces étrangers qui ont pris possession, un jour récent, de mon quartier et des quartiers  de la  Vieille ville,  et  tout  récemment,   d’une Alep  à terre !

 « Non ce n’est pas possible, Alep ne peut  être  cela  pourtant cela ne peut pas être ces ruelles  alépines, ces chaussées dévastées du souk où  je me rendais  quotidiennement !  Non   impossible   ce ne sont pas d’Alep les artères que bordaient il y a encore un an  ces magasins où s’entassaient tant de marchandises variées et aujourd’hui  trous béants, aux fils  pendants, aux rideaux de fer  défoncés. Il nous faut  découvrir, atterrés, ces avenues  d’habitude si animées  et  aujourd’hui  vidées  de passants et jonchées de détritus, encombrées de monceaux de pierre et de béton,  devenues  impraticables,  ces immeubles effondrés aux façades criblées  et  noircies, ravagés  par le feu, dévastés et pillés. Non   ce ne sont pas   ces   Alepins toujours affairés  que nous  croisions  toujours en mouvement, mais  qu’ils ont photographiés,  eux ces voyeurs étrangers,  en   files pitoyables   d’hommes aux visages  si fatigués.  Sous la glaçante pluie d’hiver, ils  attendent la distribution d’un ou deux rifs de   pain  chèrement payés  !

 Dans les quartiers de l’est d’Alep où les  guides- gardiens de leurs déplacements,  les ont  entraînés,  ces reporters   ont  fixé pour leurs vidéos, ces carcasses pitoyables de voitures,  de ces suzuki toujours  surchargés,   d’ autobus  qui à mon dernier séjour, étaient  encore  tout neufs  et   confortables.  Ils  desservaient  très bien  tous les quartiers d’Alep.  Je  les découvrais   en nombre   débarquant  ou reprenant au pied de la citadelle, une foule  de travailleurs  ou familiers  des souks et des fabriques proches.  Il y a aussi ces ambulances de la Croix rouge syrienne, que j’aperçois sur  mon écran, criblées d’impacts de balles et  laissées, épaves pitoyables abandonnée, en travers de la chaussée. 

Une photographie  que je reçois d’Alep montre, elle,   la nef de cette  église arménienne  devant laquelle je passais toujours en remontant à pied des rues si passantes d’Azizié,  vers les hauts du quartier  où se trouvait la caserne des pompiers.  Je ne  l’identifie pas tout d’abord.  L’édifice   est dévasté,  vandalisé, brûlé ! 

C’est avec la  même incrédule et douloureuse  interrogation  que je découvre  le cliché de ce qui reste d’un   des premiers   restaurants  et hôtels proche de la place de Jdaidé aux boutiques d’antiquaires .  Le Dar Zamaria   et sa spacieuse terrasse,  autrefois   soigneusement restauré  et  au décor raffiné est méconnaissable ! 

   Je   ne reconnais pas  non plus dans une autre photographie   la salle célèbre  restaurant Sissi.  En scrutant le cliché  je    sais  enfin que c’est bien là   l’intérieur de ce chaleureux restaurant. Du rez-de-chaussée,  il ne reste rien d’autre que   des amas de   débris  qui  encombrent  le sol.   Mais   oui, ces quelques  détails du haut de  la façade intérieure à peu près  et seule intacte, me confirme que c’est bien ce qui  témoigne encore du raffinement de l’endroit il y a un an encore si convivial.  Il s’y rendait  dès le printemps,  des groupes de touristes de toutes nationalités. Mais toute l’année les résidents étrangers d’Alep, étudiants ou chercheurs,  archéologues ou  gens   d’affaires  y retrouvaient   régulièrement des  artistes et  passants des deux sexes. C’était aussi le lieu de rencontre, les veilles et jours de congés   de familles    souvent arméniennes du quartier  ou  de bandes  d’amis alépins !

 Un soir  pas tout à fait comme tant d’autres soirs, une  quarantaine de  joyeux convives d’un mariage  décontracté  avait occupé tout l’espace du rez-de- chaussée. Nous y avions, mes filles  venues pour des  vacances très ensoleillées et moi, l’habituée aux trois saisons agréables de l’année,  difficilement trouvé alors  une place    alors que,   considérées comme de  très  fidèles  clientes, le  joli coin un peu sombre,  et bordé d’une courte  balustrade en bois   (les habitués  situeront  l’endroit ) nous était pratiquement réservé. 

Non loin du bar établi à  l’entrée côté place et non côté ruelle. Casées quand  même à  notre table habituelle, nous observions l’assemblée  mixte, hommes et femmes ensemble bien sûr, et comme il est habituel dans ces familles chrétiennes. De notre poste  un peu surélevé  nous admirions les élégantes toilettes !  Très vite mais comme il  est  normal  en cette Syrie  réputée pour son ouverture et sa générosité  Syrie, nous étions invitées à participer aux toasts. Nous  entonnions avec entrain   les chansons proposées à  la compagnie 
par le jeune  DJ.

 Nous avions gardé de cette très joyeuse et très décontractée soirée de mariage, un très vivant  souvenir !

A   vrai dire, pendant toutes ces années  heureuses   et  paisibles où   je retrouvais Alep, la petite place  de Jdaidé  n’était jamais exactement la  même.  Comme dans d’autres quartiers anciens ou plus modernes, Alep était en peine évolution !

Elle s’apprêtait même  à être très visitée. Mais    
comme tous les autres quartiers, à devenir de plus en plus familière  à toute cette  population alépine   qui  aimait tant sortir, s’installer  en famille  ou en couple ou entre amis, partout où il était  possible de  passer  tranquillement la soirée.  Jusque très tard dans la nuit, une foule venue de tous les quartiers  y compris les plus excentrés  aimait venir profiter de la fraîcheur dans les parties les plus boisées  ou les plus à la mode, en couple ou en groupe,  laisser les enfants jouer librement dans ces espaces  sans voiture  qui  se multipliaient, bavarder en buvant un thé ou une boisson achetée dans le kiosque  rapidement installé tout près et  observer  les va et vient de toutes sortes de promeneurs.

   Qui est donc cette syrienne  qui avait choisi  de vivre aux Etats unis et  n’avait depuis longtemps semble –t-il, pas eu envie ou l’occasion de visiter sa ville ;    et qui  racontait dans une sorte de poème  prétentieux traduit  en français que la ville multimillénaire était immuable, qu’Alep ne changeait pas d’un iota et ne changerait  jamais ! Alep, au contraire  n’arrêtait pas de s’adapter  aux nouveaux besoins d’une  population qui voulait  vivre,  et  profiter aussi agréablement que possible  et comme partout, de ce  qu’ elle croyait  être les plaisirs  de la vie d’ ailleurs  dans ce monde  occidental hélas si souvent factice, amis  qu’elle  découvrait sur les incontournables écrans des télévisions internationales.

 

De Bab  Qinesserin à chez moi   mais quand de nouveau ?

Lisant il y a peu de temps, avec attention,  un de ces textes,   étalé  là sous mes yeux, sur deux pages d’un quotidien  connu et illustré de photographies très lugubres, j’imaginais  avec colère cette journaliste  inconnue des habitants de mon  quartier  et qui venait d’en parcourir les ruelles avec ces hommes armés et tous barbus !.

Cette rue aux pavés centenaires    qui m’était  si familière, en trois coudes brusques  va  de Bab Quinesrin  à la citadelle. Elle me ramenait régulièrement  et en toute sécurité,  à toute heure du jour ou de la nuit, chez  moi, dans  notre demeure   aujourd’hui   occupée  par un groupe de djihadistes libyens. Elle  est    sans doute vandalisée,   pillée, défigurée. Elle a été violée !    

   Même sans avoir besoin de  fermer les yeux, depuis des jours, sans cesse, je m’obligeais à  retrouver très précisément tous les détails  de ce  chemin  afin de ne  rien oublier ! Mais je   découvrais, par quelques informations  donnés en toute  méconnaissance des lieux, que sans aucun doute  cette journaliste  avait  emprunté ce même  itinéraire, en compagnie de ses guides et d’un photographe. Il était là   pour prendre, par exemple,   et sur sa route  le cliché pitoyable de  l’ancienne chaleureuse petite boutique  de mon  voisin coiffeur, à l’entrée du souk du coton. Assis à l’intérieur, un pauvre  homme  âgé - un de mes voisins d’avant -pleurait  en racontant   sa maison, elle  aussi  perdue et pour ce qui lui reste à vivre : rien, il est ruiné ! 

Cette étrangère, ces jours tout  juste passés, allait, ainsi, chez nous, là où nous étions si tranquilles et vivant tous ensemble en toute confiance.  Elle allait   en aveugle soigneusement  encadrée, guidée  par ces hommes armés qu’elle avait  payés mais pour qu’ils   racontent en France, ce qu’ils voulaient qu’elle  écrive sous leur contrôle !

 Sans doute encore était-elle  passée, cette femme,   devant ma demeure désormais interdite, mais, elle,  en ignorante complète et totalement indifférente  de ce qui se cache de  raffinement  derrière les hauts murs  de pierre de ces antiques maisons d’Alep.

Ces gens  qui  racontent   notre ville,  veulent pourtant  se faire passer   pour des habitués et de  fins  connaisseurs des  lieux qu’ils ne   furent jamais et dans nos ruelles  familières, aujourd’hui  tout  autant méconnaissables  et elles aussi, profondément salies, dévastées ! Sans   doute   sont-ils  passés  sans même un regard  apitoyé, devant ma  maison   et devant d’autres de ces anciennes   demeures, certaines du  17e ou  18e   siècle,    aujourd’hui
dévastées,  meurtries,   vandalisées, ou plus simplement occupées  par la force,    habitées par ces soudards  sans foi ni loi qui   n’ont  aucun respect  pour   l’intimité de ces  maisons arabes qui savaient  autrefois si bien la préserver.

Occupées, donc,   nos belles   demeures à cour ombragée  de vignes, de plantes en pots   au parfum de menthe, de basilic, de géraniums odorants   et même  de bougainvilliers récemment installés.  Aujourd’hui  tout  est  complètement  desséché ! Occupées donc, nos maisons rafraîchies   d’un antique  bassin de simples pierres soigneusement ajustées  ou taillé dans le marbre ou d’une fontaine toujours bruissante : une  mélodieuse salsabil !

 Que pouvait-elle cette  visiteuse étrangère     connaître de leurs  beautés d’avant le séisme, elle pour qui ces maisons n’avaient jamais daigné aux temps paisibles, ouvrir leur   basse, étroite  et unique petite porte    pour qu’elle puisse  découvrir tout leur charme ?

 Inconsciente  déjà des outrages  subies ces temps   par tous ces murs  pétris d’histoire très  ancienne, cette étrangère    savait–t-elle    alors,  passé le court couloir qui y mène  presque en secret, de la   quiétude de la cour où il débouchait soudain ?  Elle qui ne racontait que le désespoir et la misère, pouvait-elle  expliquer  à la France,  que, spacieuses  ou juste réduites  à  un mouchoir de poche, ces cours sont toujours  bruissantes de l’eau jaillissante de l’incontournable  « berké » ; que pour les plus vastes,  elles sont ombragées  de jasmins denses, de citronniers, d’orangers ou de bigaradiers chargés   aux premiers mois de l’hiver de fruits par centaines !

  Mais peut-être sont-ils ces jours de grand froid abattus et détaillés, pour servir de combustible  à des chauffages improvisés pour des Alepins désormais transis. Abattus et sacrifiés  mais  comme tous les arbres des jardins publics, les grands eucalyptus  ou  les centaines de pins d’Alep de la ceinture verte qui  séparent   avec  une double avenue,  l’Alep des années  plus lointaines à celles assez récentes de  ces   nouveaux quartiers  dont ceux de l’Alep nouvelle, ou Al Za’ara  de temps à autre, au cœur des attentats  aveugles  ou des combats.

 

Refaire  sans cesse mon parcours  pour ne jamais oublier !

 

Ce parcours   esquissé  par la journaliste    est celui  que je m’obstine le plus souvent  à refaire en pensée à toute heure de la journée, comme pour reconstituer obstinément  le lien que nous avions construit ensemble, ma rue et moi.
Mon cheminement à moi  vers mes retrouvailles  journalières avec ma maison   n’avait  rien d’une aventure dangereuse ! Bien au contraire !J’étais arrivée chez moi quand  je descendais    d’un  du taxi  qui devait  sur le terre-plein devant la Porte de Quinessrin,  et  faute de  pouvoir poursuivre dans la vieille ville son périple, se délester  de ces passagers. Passée la haute  porte fortifiée et  l’habituel   coude   voûté  franchi, le jeune handicapé sur son fauteuil roulant  proposant au passant des boîtes de mouchoirs et  le vendeur de fruits, dûment  salués - ce dernier    souvent voulait que son fils m’aide à  porter mes paquets -  j’allais, un peu en boitillant ou en choisissant les  pierres ou poser  mes pieds  à cause des anciens pavés disjoints et irréguliers.   Je connaissais chacune des   boutiques  ouvertes à toute heure : celles  de pâtisseries fraîchement  sorties du four et dans laquelle  l’artisan  avait déjà aligné sur des plateaux ronds, des croissants bien dorés et tout gonflés de  thym ou de chocolat, celle  des narguilés colorés et    de charbon de bois ou  celles   des rouleaux de tissus et celles à peu plus loin des épices et des fruits légumes frais.   A peine passée l’entrée de l’impasse   au fond de laquelle s’ouvre  la maison d’un musicien connu mitoyenne d’un khan où séchaient des herbes médicinales  prêtes  à être expédiées enfermées dans de grands sacs de jute bein renflés   et juste de l’autre côté,  l’étroit couloir  menant à gauche à la porte  minuscule du vaste et  luxueux hôtel Mansouria  -  toutes ces deux très belles  demeures aujourd’hui sans doute occupée, ou vandalisées occupée - je devais prendre à ma gauche la rue qui en serpentant  allait m’amener  chez moi. Au passage, bien sûr,  je guettais l’ouverture de la toute petite  échoppe  du vendeur de la meilleure  poudre de thym, d’une longue lignée de vendeurs  alepins de l’indispensable zaatar, de celui qui se déguste sur un rif de pain arrosé de bonne huile d’olive !  S’il était là, je faisais provision de sachets  que je livrais plus  tard  chez  mes amies  des quartiers plus chics !  J’ai appris  depuis que son père ou lui-même avait été agressé  par des voleurs ou des ravisseurs et  était mort ! Bien vite j’atteignais le niveau de la menuiserie très encombrée d’outils  et de planches taillées et de bois  à dégrossir. Un vieil homme qui  semblait vivre sur un amas de copeaux, semblait surveiller la rue qui à son niveau se partageait, un léger coude vers la gauche       puis un  franc coude à droite  et la haute façade de ma maison s’imposait  qui semblait barrer le passage.  Nous avions flanqué la  modeste entrée de deux grands bidons remplis de terre. Des   lierres chétifs s’efforçaient d’y  croître et même de se lancer à l’assaut des  étages,   de recouvrir peut-être  les pierres du haut mur.  Ces « tanakés » étaient là pour décourager les innombrables  voitures qui  amenaient les habitués  des souks de se garer  juste à la porte,  au point de nous empêcher d’entrer ! Nos ruelles étaient toujours encombrées mais se vidaient au soir,  à peine  le souk  vidé de ses  occupants  et laissé aux ébats nocturnes  de dizaines de chats.          Je  veux retrouver  aussi la profonde complicité qui s’était établie  entre  ma demeure alepine et  moi . A  notre première visite, elle avait dù  rester  totalement indifférente à ces Français  soupçonneux qui  se permettaient de lui faire passer un examen en règle et sans chaleur  de son intimité.  Elle  avait même manifesté son mécontentement d’être ainsi dérangée après tant d’agréables années de solitude.  Ses tourterelles s’étaient levées dans un claquement très sec de leurs  ailes, des nids  de deux légers rameaux croisés et posés en équilibre instable sur le rebord d’une fenêtre  aux volets délabrés.  Des dizaines de passereaux habitués à se  brancher au crépuscule dans les branches denses de deux hauts et très âgés pamplemoussiers, s’étaient bruyamment envolés. Devenue nôtre enfin, et lentement et soigneusement  restaurée, la grande maison dont la terrasse fait  face  aux hautes murailles de la citadelle, s’était  très vite accommodée  de nos arrivées devenues de plus en plus   fréquentes.Il est vrai   qu’elles  correspondaient à une rigoureuse  remise en beauté d’où elle ressortait toute fraîche, parfumée,  parée !  Rassurés, les pauvres jasmins aux tiges si grêles d’avant, s’étaient même jetés, pleins de sève,  à l’assaut des étages élevés et avaient en peu de temps, étendu  leur voile  verdoyant et bien fourni en étoiles jaunes ou blanches, au-dessus de tout l’espace de   la cour.Très vite, ils avaient   atteint la terrasse  et avaient croisé dans leur  vigoureuse  ascension,  les  branches   noueuses d’une vigne qui auparavant s’était contenté de  végéter.  Et en peu d’années la vigne, elle aussi demeurée si malingre, avait soudain pris son envol.  Elle s’en était allée  à une vingtaine de mètres plus haut pour  devenir treille installée sur un berceau de roseaux d’où elle avait enfin décidé de laisser pendre, à  l’été finissant, de grosses grappes bleutées !Cette dernière  année s’était  pour cette belle demeure paisible passée en   combats  de plus  en plus rapprochés, au bruit très insolite,  de jour en jour plus  gênant et enfin très inquiétant et dangereux. Sa vigne  avait quand même offert  à un proche qui s’était  réfugié avec toute sa famille  entre ses murs si larges, plusieurs   kilos de raisins très noirs et délicieux ! Mais la grande demeure  avait  déjà   été séparée de nous qui ne pouvions plus la rejoindre. Et puis il y avait eu  en même temps que le malheur fondait sur tout le quartier, sur la ville et sur tout  le pays, ce viol  par cette quinzaine d’hommes armés étrangers : des fanatiques libyens  sans loi ni  morale,  qui et s’y étaient installés ! lls y étaient toujours  sans doute. Alep ! Il ne se passe pas de jours où nous nous interrogeons sur ce que  va devenir  notre ville !    Nous  sommes désormais  malades de l’impuissance que nous habite  de ne  pouvoir  aller   la soutenir dans cet incroyable malheur, d’aller       secourir nos voisins, de savoir  nos proches terrorisés,  affolés, menacés, agressés   affamés. Nous ne pouvons  même    pas savoir ce que sont devenus les gens de notre quartier de la citadelle, toujours coupé du  monde.   J’imagine ma maison abandonnée  et aux mains de ces truands qui la possèdent et la défigurent. Je regarde les clichés de ces quartiers  dévastés,  des ruelles du souk  aux boutiques  béantes.  Des commerçants très  modestes nous disent au téléphone leurs  biens  pillés.     Même les étagères vides où un ami autrefois disposait des produits de maison ou de  toilette ont été arrachées !  Les entrepôts  qui regorgeaient   de marchandises entreposées sous  les immeubles des avenues  proches de la Grande  Mosquée    ont été les premiers dévalisés… Et il y a  enfin  ces  étrangers de tout poil, de toute origine   qui   disposent de la ville, la martyrisent, la pillent, e la ruinent  et  l’enlèvent cyniquement à ses habitants de toujours  et en toute impunité.  Et il y  a ces  voyeurs de chez nous,  d’ici, qui s’arrogent le  droit de  nous    raconter son infinie  détresse   mais complices  de ses   implacables bourreaux !Alep suppliciée comme  au temps  des Mongols         Et c’est  de nouveau le chaos !    

 

Cette oeuvre inédite fait suite à "Retour d'Alep" publiée le 17 septembre 2011 (NDLR):

 

http://www.mlfcham.com/index.php?option=com_content&view=article&id=923:retour-dalep&catid=281:life-issues&Itemid=1336

 

 

 

Last Updated on Friday, 15 February 2013 16:19
 

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