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Révolution, idéologies et identité par Christian Amphoux PDF Print E-mail
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Written by Christian Amphoux   
Thursday, 07 March 2013 08:59
 

     Pour quoi se bat-on ? En dehors d’une armée régulière où chacun est soumis à des ordres, qu’est-ce qui fait que l’on mette soudain en jeu sa tranquillité, voire sa vie ?

Idéologie et identité

     A première vue, l’homme qui se bat par choix de se mettre en lutte agit pour des idées, pour défendre un idéal auquel il croit ou dans lequel il trouve son intérêt. Mais il existe un ressort plus puissant que celui des idées, c’est celui de l’identité.

     Prenons un exemple qui ne nous concerne pas directement, pour l’analyser tranquillement : celui de la conversion de l’empire romain au christianisme, à partir du 4e siècle. En 312, un édit de tolérance accorde aux chrétiens, persécutés depuis plusieurs années dans tout l’empire, la liberté de leur culte ; puis en 325, l’empereur Constantin réunit en concile les évêques à Nicée pour donner un peu d’unité à ce vaste mouvement religieux et parvient à faire voter le dogme de la Trinité censé devenir un trait d’union entre tous ces responsables. Il s’ensuit une lutte acharnée entre partisans et adversaires de la Trinité ; c’est le temps de l’arianisme, dit « hérésie arienne » par les « trinitariens ». Peu à peu, le dogme de ces derniers s’impose ; le christianisme devient religion d’Etat vers 390, sous Théodose ; et le calcul du clergé est alors simple : les habitants de l’empire ont un intérêt matériel à adhérer à la religion de l’empire, et ils ont un avantage spirituel à devenir chrétiens ; donc, tout le monde va se précipiter pour se convertir à la religion qui promet la justice sur la terre et assure le salut après la mort. Or, la conversion massive ne se produit pas, parce que le raisonnement a une faille : il a confondu intérêt, espérance (deux formes de l’idéologie) et identité. Si les maîtres se convertissent à la nouvelle religion, ceux qui dépendent d’eux n’ont pas envie d’en faire autant. C’est une question d’identité.

 

     Poursuivons notre exemple : l’empire n’y trouve pas son compte, il avait imaginé rendre le peuple plus docile, en l’amenant à cette conversion massive par la persuasion. Alors, à partir du 5e siècle, la conversion devient obligatoire, et l’oppression recommence, avec la complicité du clergé chrétien, qui a oublié le temps où il était persécuté. A son tour, il tyrannise. On connaît l’exemple épouvantable d’Hypatie, une femme professeur de philosophie, à laquelle les moines envoyés par l’évêque Cyrille d’Alexandrie arrachent bras et jambes, parce qu’elle ne s’est pas convertie à la religion-qui-sauve. Nous sommes au début du 5e siècle.

     Devant une telle oppression, les foules cèdent et se convertissent ou donnent des gages de le faire, pour se protéger ; le pouvoir s’en prend alors aux franges de l’empire : la religion est imposée aux territoires limitrophes, où à leur tour, pour se protéger, les foules doivent céder, au moins en apparence. Il est fort probable qu’une des raisons qui a contribué à fédérer les tribus arabes, juste avant la naissance de l’islam, a été la nécessité de s’unir contre cette force de contrainte venue de l’empire byzantin. Et toutes les formes de résistance que rencontre une religion qui veut s’imposer par la force ont comme ressort principal l’identité. Devenir chrétien, ce n’est pas tant adopter un système d’idées, se soumettre à une doctrine, que de changer d’identité. Pour un Arabe du 5e siècle, c’était devenir un Grec, un Byzantin, donc renoncer à être soi-même.

     Les droits de l’homme, à travers leurs expressions variées et les concepts de liberté, d’égalité, de fraternité, de solidarité, de dignité de la personne humaine, parlent avant tout du respect de l’identité de chacun. Ce qui me lie à tel groupe plutôt qu’à tel autre, ce n’est pas tant le contenu idéologique que le respect de mon identité que j’y trouve. Le peuple allemand, humilié après sa défaite de 1918, a massivement suivi Hitler, non pour ses idées ni par antisémitisme, mais parce qu’il retrouvait son identité. Le peuple italien, aujourd’hui, se détourne de la classe politique pour suivre des gens dangereux pour eux-mêmes, parce que les politiques ont violé leur identité. Et le pouvoir de nuisance des leaders populistes n’est pas tant le contenu de leurs discours que leur capacité à donner aux plus faibles l’illusion de leur rendre leur identité.

Révolution et violence

     La révolte populaire incontrôlée ne devient révolution que dans des situations extrêmes provoquées par des régimes tyranniques. Le modèle des révolutions est celle que la France a connue à la fin du 18e siècle. Proclamant les droits de l’homme, elle a sciemment commis les pires des crimes, poussée par l’urgence, le fanatisme, la haine, la crainte de l’ennemi qui s’organise à l’extérieur et se crée des relais à l’intérieur. Le génocide de Vendée, les abus de la guillotine sont des zones d’ombre qu’on ne peut ni oublier ni ignorer ; et le débouché de cette révolution sur une série d’autocraties, avec l’empire, puis la Restauration, puis le Second empire ; tout cela a de quoi décourager celui qui ne regarde que les ombres du tableau. Mais en face, il y a la disparition de la tyrannie royale, qui ne tient que quinze ans, quand elle est restaurée. Il y a la diffusion des idées de liberté qui fait encore aujourd’hui de Napoléon une figure de lumière, dans l’Europe où il a combattu l’ancien régime imposé par l’Autriche. Il y a 80 ans plus tard, la naissance de la République, où les passions ne sont pas toutes maîtrisées, où la libre parole profite aussi aux extrêmes, mais où peu à peu on prend conscience qu’il fait bon vivre, comparé à l’ancien temps, pour une large partie de la population.

     La révolution n’est pas l’œuvre d’idéologues, elle n’est ni contrôlée ni dirigée par eux. La « rue » décide au jour le jour ce qu’elle fera le lendemain ; et peu à peu le pouvoir s’organise pour la dompter. Le plus souvent, un pouvoir hostile s’installe, et entretient l’esprit de la révolution ; car la tyrannie antérieure ne reprend pas sa place. Désormais, la foule veille, se soulève, proteste, et les dirigeants sont impuissants à lui faire changer d’avis. Ce qui s’est mis en marche, ce n’est pas une stratégie de gouvernement, mais l’identité d’un peuple ; et c’est aux dirigeants successifs d’inventer la manière de le gouverner, sans faire exploser la colère de l’identité bafouée.

     La violence est une réalité terrible, mais comme la mort, si le premier crime est interdit, le second est obligatoire. On ne peut laisser les groupes ou les Etats violents détruire autour d’eux ; à un moment, il faut intervenir avec le risque de commettre à son tour des actes violents. En simplifiant, disons qu’il y a une violence oppressive, qui doit être combattue, et une violence de résistance à l’oppression qui doit être soutenue. Nous avons en Méditerranée une culture commune de résistance à l’oppression ; mais selon l’information que nous recevons, nous voyons plutôt telle strate de l’oppression que telle autre ; le combat est donc difficile, il faut se concentrer sur l’acteur principal, que l’on ne voit pas nécessairement et qui n’est pas le même pour tout le monde.

     La violence ne garantit pas la réussite de la révolution ; la révolution ne fait pas disparaître les disparités et les ambitions des uns et des autres, elle ne débouche pas sur une situation de paix et de prospérité ; son rôle et sa limite sont seulement d’extirper un tyran que le peuple ne supporte plus. Et la difficulté reste entière d’écrire les pages suivantes de l’histoire.

Evolution et démocratie

     Sans l’espoir du rétablissement des valeurs, la souffrance du peuple, dans un régime tyrannique, débouche sur la violence, qui favorise l’avènement d’une nouvelle tyrannie. C’est ce qui se passe en Syrie, ce qui a entraîné la guerre en Libye et qui a été évité, jusqu’ici, en Tunisie et en Egypte. Chacun, dans le peuple, est sensible à la souffrance qu’il éprouve et à celle de ses semblables, sans se reconnaître pour autant dans la souffrance des autres. Les victimes d’un jour sont souvent les bourreaux du lendemain, il suffit que le rapport de force change. Les parents des colons israéliens ont été les victimes des bourreaux nazis ou du régime bolchevique, qui avait pourtant un idéal communiste. En France, l’Eglise qui avait un idéal d’amour du prochain a pratiqué l’inquisition contre les Cathares et a tenté d’éradiquer le protestantisme : au 18e siècle, trente-huit pasteurs ont été martyrisés à Montpellier, entre la Révocation de l’Edit de Nantes (1685) et l’Edit de tolérance (1787) qui rétablit la liberté de culte. Le passage de la tyrannie à un régime de paix sociale, grâce au respect des valeurs, ne se fait pas naturellement, il faut un sursaut que Montesquieu appelle la « vertu », qui consiste à faire passer l’intérêt général avant les intérêts particuliers.

     L’intérêt général ne passe pas nécessairement par la démocratie, c’est-à-dire par le suffrage universel qui donne le pouvoir à la majorité contre l’avis de la ou des minorités. Au 18e siècle, les abus de l’Eglise l’ont discréditée et ont favorisé le développement d’un athéisme social qui a conduit à substituer au principe de l’élection divine, jusqu’alors en usage, celui de l’élection populaire. La démocratie n’est pas la fille de la république d’Athènes ou de Rome, qui étaient des oligarchies, mais celle des Lumières et de l’athéisme bourgeois qui les accompagne. En Angleterre, la Révolution a débouché sur une monarchie constitutionnelle, où le roi demeure dynastique, avec un pouvoir contrôlé, puis délégué. Dans les pays arabes où le peuple se réveille, le suffrage populaire indique clairement que la majorité n’aspire pas à une laïcité de type occidental, mais demeure attachée à un pouvoir religieux d’identité musulmane ; et les extrémistes en profitent pour tenter de restaurer une tyrannie à leur profit. Les chemins qui mènent à la paix sociale et au respect des valeurs sont divers, il n’y a pas un bon chemin et les autres qui seraient mauvais ; la démocratie à l’occidentale a mené au renversement de ses propres valeurs par le colonialisme, l’impérialisme et la corruption.

     La pax sociale a besoin de la « vertu » pour bien fonctionner : pouvoir faire le mal et ne pas le faire, pouvoir s’enrichir et ne pas le faire, pouvoir privilégier l’intérêt de son clan et défendre plutôt l’intérêt général, voilà ce qu’est la vertu. Sans pouvoir et maîtrise de ce pouvoir, il n’y a pas de vertu. Sans l’exercice d’une part de pouvoir, le peuple n’est pas naturellement vertueux, livré à lui-même, il devient à son tour tyrannique. La paix sociale, le rétablissement des valeurs bafouées ne sont possibles qu’au terme d’un processus long et complexe. En France, les excès du clergé ont fait naître une laïcité anti-cléricale, qui a dû faire la paix avec le clergé pour être viable et mettre en place une paix sociale, menacée aujourd’hui par sa méconnaissance de l’islam et sa lenteur à faire la paix avec les fidèles de cette religion devenue la seconde en nombre d’adeptes dans le pays. La violence des extrémistes sert de prétexte au soupçon contre l’islam, alors que les extrémistes chrétiens ou juifs n’ont jamais déconsidéré ces religions dans leur ensemble. On aimerait, en France, qu’il y ait moins d’islam, que l’islam soit moins visible ; mais la paix se fait en acceptant la diversité et non en imposant le modèle de la majorité. Certains le comprennent et évitent que l’on retombe dans une forme de tyrannie. Mais à chaque changement sociétal, on voit bien que le modèle est fragile, qu’il faut sans cesse l’actualiser.

                                                                                                                  Christian Amphoux, mars 2013
Last Updated on Wednesday, 20 March 2013 11:30
 

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