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Des paroles de Jésus à la rédaction finale des évangiles par Christian Amphoux PDF Print E-mail
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Written by Christian Amphoux   
Wednesday, 24 April 2013 09:42

 Nîmes, février 2013, radio Alliance +

     Les évangiles sont les fruits d’un long travail d’écriture qui s’échelonne sur près d’un siècle pour aboutir à la rédaction finale et sans compter les révisions au terme desquelles le texte va enfin se stabiliser et prendre la forme des éditions actuelles.
     On peut diviser le temps de rédaction en quatre phases : (1) la mise par écrit des paroles ; (2) la première tradition narrative ; (3) la deuxième tradition narrative ; (4) la rédaction finale. Chaque partie contient à son tour plusieurs étapes.

Les paroles de Jésus

Le « Matthieu araméen »

     Selon Papias, « Matthieu a le premier mis par écrit les logia en araméen et chacun ensuite les traduisit comme il put » (Eusèbe, Histoire ecclésiastiqaue, 3, 39,16).
     Il existe, dès l’an 30, quelques semaines ou quelques mois après la mort de Jésus, une collection de paroles de Jésus en araméen, qui sert de base à la prédication des apôtres, mais qui n’a pas un contenu idéologique clair, ce qui va permettre l’éclosion d’une dissidence.
     L’organisation de cette première collection est incertaine : il n’en reste qu’un seul mot, qui faisait partie du Notre Père : mahar, « à venir », à propos du pain de la 4e demande…

L’évangile des Hellénistes

     Très tôt dans la communauté primitive (Ac 6), une dissidence se forme et donne naissance aux Hellénistes qui vont fonder leur école à Alexandrie.
     Le 2e groupe des Douze (Philippe, Barthélemy, Matthieu et Thomas) réunit les protago­nistes d’un débat sur les paroles : les Hébreux (Barthélemy, Matthieu) contre les Hellénistes (Philippe, Thomas) : l’idéologie des Hellénistes est celle de l’Evangile selon Thomas.
     La structure de ce livre est cachée ; mais elle apparaît grâce à la comparaison avec l’ordre des épisodes dans le « livre d’Aristion » (voir ci-après) et révèle quelque chose du modèle en araméen : 1. Prologue, le chemin du salut (EvTh 8 et 9) ; 2. Les disciples, modèle et anti-modèle (EvTh 13, 22 et 63) ; 3. Le messie, sacerdotal et royal (EvTh 65-66 et 100-102).
     Idéologie de sagesse portée par Apollos (Ac 18,24-28), destinée à l’élite internationale de langue grecque ; le judaïsme est assimilé à une branche de l’hellénisme, une forme archaïque de la gnose.
     Vers 56, Paul découvre cette collection et en récuse le contenu (Gal 1,6-7 ; 4,1-11).

La traduction en grec de Jacques

     L’évangile des Hellénistes menace la prédication des apôtres, car il est en grec, la langue de l’empire romain, alors que le recueil primitif est en araméen langue de l’empire perse et de la frange de l’empire romain dont fait partie Jérusalem.
     Les apôtres confient à Jacques, l’aîné des frères de Jésus, de traduire en grec la collection primitive ; peu après, Jacques devient le chef de la communauté (Ac 12,17).
     Un témoignage existe de cette traduction, dans la Synopse du Pseudo-Athanase (ive s.), qui est oublié, car il fonde l’idée d’un premier écrit de Matthieu en araméen, ce que contestent les protestants dès le xvie siècle.
     La structure est celle des sections de paroles de Mt : 1. Prologue, le chemin de salut et le jugement (Mt 5-7) ; 2. Les interlocuteurs (disciples, Mt 10 ; adversaires, Mt 12 ; foule, Mt 13) avec la préséance aux disciples ; 3. le royaume (foule, Mt 18 ; adversaires, Mt 23 ; disciples, Mt 24-25) avec la préséance retournée en faveur de la foule.
     L’ensemble est sans doute d’une grande fidélité à la collection primitive, mais le premier terme de la comparaison a disparu ; quelques paroles ont pu disparaître ou être remplacées.

La révision de Jacques

     Vers 60, pour tenir compte de la christologie élaborée par Paul à Ephèse vers 56, Jacques réorganise la collection de paroles et aboutit à celle que contient Luc (10,23-18,14).
     Résumé initial en transition (Lc 10,21-22) : la préséance aux « enfants », image de la foule.
     Cadre de la nouvelle collection : (1) l’enseignement des apôtres représenté par l’amour du prochain (10,27) et le Notre Père (11,2-4) ; (2) l’enseignement de Paul représenté par la parole sur la désunion (16,18) et la foi à déplacer des montagnes (17,6 [ms. D]). Les Hellénistes sont laissés de côté. Un épilogue sur la fin des temps (17,12-18,14) prolonge la collection.
     La structure s’est affinée : 1. Prologue réduisant la loi à l’amour du prochain (10,23-38) ; 2. la préséance donnée aux disciples, par le jeu de l’alternance des interlocuteurs (11,1-13,21, suivi d’une transition évoquant la montée à Jérusalem) ; 3. La préséance donnée à la foule, par retournement inattendu de la précédente, dans le jeu d’alternance des interlocuteurs (13,23-17,10, suivi d’une nouvelle évocation de la montée à Jérusalem) ; 4. épilogue maintenant la préséance de la foule et la position finale des disciples, appelés à endurer le martyre.
     La collection est diffusée avec la lettre de Jacques, transmise en tête du corpus des épîtres catholiques.
     Une fois à Rome, Paul reçoit cette collection et la récuse à nouveau (Col 2,8-23).

Les entretiens de Jean

     Ignace d’Antioche suggère d’un mot, au début de sa lettre aux Ephésiens, écrite vers 110, que l’œuvre d’Onésime (anagramme de Jean) est « sans récit », suggérant que les entretiens de Jésus dans Jean existent d’abord indépendamment des parties narratives.
     A la mort de Jacques, il existe une opportunité à Ephèse de publier autrement les paroles de Jésus. Jn contient 10 entretiens, sans doute réunis vers 63. La structure reprend à la fois celle de l’évangile des Hellénistes (dont Jean a sans doute fait partie quelque temps) et celle de la révision de Jacques ; mais il s’agit cette fois de dialogues entre Jésus et des personnages représentants les disciples, la foule et les adversaires.
     Mais cette collection n’aura pas plus de succès que la révision de Jacques. La voie est donc ouverte aux travaux des héritiers de Paul mentionnés par lui, Marc et Luc (Col 4,10-14 ; Phm 24).

Le cadre narratif des paroles (première tradition narrative)

Le « Marc romain »

     Selon Papias, Marc a mis par écrit les enseignements de Pierre sans suivre l’ordre des paroles (Eusèbe, Hist. eccl. 3, 39,15) ; et selon Clément d’Alexandrie, Mar a écrit à Rome, du vivant de Pierre, les actes du Seigneur ; puis il a amplifié son livre à Alexandrie, en ajoutant des récits tirés des « mémoires » de Pierre et des paroles allant au cœur de l’exégèse (Lettre sur l’évangile secret de Marc, l. 1,16-26).
     12 épisodes communs à Mc et Lc correspondent au « Marc romain » : ils racontent non pas le ministère de Jésus, mais évoque au deuxième sens son parcours céleste jusqu’à la fin de la 1e génération, sous un sens apparent destiné à l’édification de la foule. Le récit repose sur un changement de calendrier par rapport à celui du temple, mais il reste organisé en septénaires.
     Un épisode central consiste à réunir trois paroles qui résument la trad. grecque de Jacques.
     Détail des épisodes : 1. Capharnaüm (1,21-39) ; 2. Appel des Douze (3,7-19) ; 3. La famille reléguée (3,31-35) ; 4. Les trois paroles (4,21-25) ; 5. La tempête apaisée (4,35-41) ; 6. Le démoniaque de Gérasa (5,1-20) ; 7. Femmes guéries (5,21-43) ; 8. Echec dans sa patrie (6,1-6) ; 9. Envoi en mission (6,7-13) ; 10. Incident en mission (9,38-50) ; 11. L’aumône de la veuve (12,41-44) ; 12. Onction de Béthanie (14,3-9).
     Deuxième sens : 1. ministère de Jésus (28-30) ; 2. sommaire de la 1e génération ; 3-4. fondation de la communauté primitive (30) : choix des disciples et mise par écrit des paroles ; 5. dissidence des Hellénistes (32) ; 6. conversion de Paul (35), nouvelle référence chrono­logique ; 7. traduction des paroles, pour prêcher dans le monde grec (39) ; 8. Jacques dirige la communauté (42) ; 9. conférence de Jérusalem (49) ; 10. christologie de Paul (56) ; 11. mort de Jacques (63) ; 12. fidélité de la communauté de Jérusalem.
     Le livret est diffusé avec une lettre de Pierre (= 1 Pierre 1,1-2 + 4,12-5,14), destinée à lui donner autorité.

Le livre de Marc

     Les nouveaux épisodes forment une séquence narrative en cinq points : 1. marche sur l’eau (6,45-56) ; 2. le pur et l’impur (7,1-23) ; 3. la Syro-phénicienne (7,24-30) ; 4. la multiplication des pains (8,1-10) ; 5. mise en garde contre les enseignements du judaïsme (8,11-21) ; avec deux guérisons ajoutées à l’épisode central (le sourd, 7,31-37) et l’aveugle (8,22-26).
     Deuxième sens : 1. la résurrection ; 2. rejet de la loi rituelle ; 3. priorité à la prédication aux païens (grecs) ; 4. ouverture de l’auditoire à toute l’humanité ; 5. rejet du judaïsme détourné de la perspective de salut. Les guérisons ajoutées traitent de la question de la légitimité à la génération suivante : il s’agit de succéder à la fois à Pierre (sourd) et à Paul (aveugle).
     Les paroles sont sept en cinq épisodes : 1-2. l’homme fort et le péché contre l’esprit (3,20-30) ; 3-4. Paraboles de la semence et de la graine de moutarde (4,26-34) ; 5. la question du plus grand, autrement dit de la légitimité à la deuxième génération (10,35-45) ; 6. le figuier et la foi à déplacer des montagnes (11,20-26) ; 7. la loi et l’amour du prochain (12,28-34).
     Deuxième sens : 1-2. rejet d’Hérode et de son grand-prêtre ; 3-4. patience nécessaire et abondance garantie dans le royaume ; 5. Jérusalem (Jacques) et Ephèse (Jean) écartées, Pierre et Paul en perspective, mais pas de nom avancé : ce sera Clément (à Rome), puis Ignace (à Antioche).
     Le livre est diffusé avec la lettre 1 Pierre au complet.

Le livre de Luc

     Le Marc romain est repris, transformé et amplifié, pour donner une plus large place à Paul. 1. Echec à Nazareth (4,16-30) ; 2. Capharnaüm (4,31-44) ; 3. Appel des Douze (6,12-19) ; 4. Enseignement aux Douze (6,20-49) ; 5. Guérisons d’hommes (7,1-17) ; 6. Jean le Baptiste en prison et Jésus (7,18-35) ; 7. Onction de la pécheresse (7,36-50) ; 8. Les trois paroles (8,16-18) ; 9. La famille reléguée (8,19-21) ; 10. La tempête apaisée (8,22-25) ; 11. Le démoniaque de Gérasa (8,26-39) ; 12. Femmes guéries (8,40-56) ; 13. Envoi en mission (9,1-6) ; 14. Incident en mission (9,49-62) ; 15. Envoi des Soixante-douze (10,1-16) ; 16 Retour des Soixante-douze (10,17-20) ; 17. Appel de Zachée (19,1-10) ; 18. Parabole des mines (19,11-27) ; 19. Pleurs sur Jérusalem (19,41-44) ; 20. Aumône de la veuve (21,1-4) ; 21. La femme adultère (après 21,38 dans f 13) ; 22. Le dernier repas (22,15-20) ; 23. Apparition à la famille (24,13-35) ; 24. Révélation du corps ressuscité aux disciples (24,36-53).
     Deuxième sens : 1-7. Vie de Jésus ; 8-21. La 1e génération, sur le plan de Marc ; 22-24. La préparation de la christologie de Paul.
     Le livre est diffusé avec la lettre aux Hébreux, développant un florilège connu de Paul.

L’après-soixante-dix

     La destruction du temple, à l’issue de quatre ans de guerre entre Jérusalem et Rome, marque pour les chrétiens la fin de l’espoir de réformer le judaïsme en installant l’un des leurs au temple. Une phase de transition se met en place, avec un repli littéraire :
     1) A Jérusalem, Simon fils de Cléopas, cousin de Jésus et Jacques, dirige les chrétiens et rédige la Didachè comme un catéchisme primitif des apôtres avant l’influence de Paul, lui donnant comme lettre d’accompagnement 2 Pierre, pour s’attribuer la nouvelle légitimité ;
     2) A Smyrne, Aristion accède à la tête des chrétiens et réunit les écrits de la première génération : 1-2. les livres de Marc et Luc ; 3. la collection des paroles révisée par Jacques ; 4. les entretiens de Jésus rédigés par Jean ; il y ajoute un épilogue de sa main qui deviendra la Finale longue du Marc (16,9-20) ; 5. un nouvel écrit est encore adjoint relatant le ministère de Paul qui deviendra la deuxième partie des Actes (16-28).
     Les lettres afférentes aux premiers de ces écrits (Jacques, 1 Pierre, Hébreux) sont peut-être déjà réunies, pour former un accompagnement à plusieurs voix de ce corpus des apôtres. Trois témoignages du NT supposent son existence : Eph 2,19-22 ; Apoc 4,7 ; Mc 16,17-18.
     Mais le christianisme ne se ressource pas de ce repli, qui le met en attente d’autre chose.

Le cadre narratif de la mort de Jésus (deuxième tradition narrative)

Les « Actes de Pilate »

     Les chrétiens l’on ignoré pendant toute une génération, mais ils découvrent soudain que le préfet de Judée Pilate a pris soin de faire réaliser une relation du procès de Jésus pour la joindre à un dossier adressé au Sénat et demandant son autorisation pour ce qu’il considère comme un nouveau culte – ce que le Sénat lui refusera.
     Cet écrit, les Actes de Pilate, donne à Jean le presbytre l’idée d’un nouvel enseignement sur Jésus, autour de l’idée paulinienne que sa mort est rédemptrice : c’est donc une relation du ministère tourné vers la passion, qui devient l’événement essentiel et fondateur de la foi des chrétiens.
     L’écriteau de Pilate (Jn 19,19) n’est autre que la mémoire de cet écrit, dont l’Evangile de Nicodème, apocryphe de la fin du ive siècle, se présente comme la traduction en grec : l’écriteau est rédigé « en araméen, en latin, en grec », ordre qui correspond à l’écrit de Pilate.

Le livre de Jean le presbytre

     L’enseignement de Jean le presbytre, disciple de Jean l’apôtre à Ephèse, aboutit à une rédaction qui divise le ministère de Jésus en trois parties : la Galilée ; le voyage ; la Judée ; mais le ministère est présenté comme le simple prélude de la passion, qui devient la partie principale du livre.
     Les épisodes sont hiérarchisés :
     1) 1. (récit principal 1) le baptême (1,19-34) ; 2-5. (4 déve­loppe­ments) appel des disciples / noces de Cana / guérison à Cana / guérison à la piscine (1,35-51 ; 2,1-10 ; 4,46-54 ; 5,1-9) ;
     2) 6. (récit principal 2) multiplication des pains (6,1-15) ; 7. (1 dévelop­pe­ment) le pain de vie (6,26-59) ;
     3) 8. (1 développement) confession des disciples (6,60-71) ; 9-10. (récit principal double 3) la fête des Tentes / la Lumière du monde (7,1-10+8,12-29) ; 11-12. (1+1 développements) les enfants d’Abraham / guérison de l’aveugle-né (8,30-59 ; 9,1-12) ;
     4) 13-14. (1+1 développements) le bon berger / Lazare (10,1-42 ; 11,1-46) ; 15. (récit principal 4) entrée à Jérusalem (12,12-19) ;
     5) 16-21. (3+3 développements) lavement des pieds / trahison de Judas / annonce du reniement // union au père / arrestation / reniement (13,1-20;21-30; 31-38 ; 17,1-26; 18,1-12; 13-27) ; 22. (récit principal 5) le procès et la mort (18,28-19,37) ; 23-24. (1+1 développements) mise au tombeau / le tombeau vide (19,38-42 ; 20,1-10).
     Le livre est diffusé avec la lettre 1 Jean, écrite par l’apôtre Jean pour donner autorité à cette présentation du ministère de Jésus.

Le livre d’Aristion

     A Smyrne, Aristion développe un enseignement très inspiré par celui de Jean le presbytre, mais il aboutit à un livre plus élaboré, où d’autres influences s’exercent : c’est le tronc commun des trois synoptiques. Voici les références dans Matthieu :
     Les épisodes sont 40 et hiérarchisés, avec des transitions :
     1) 1. (récit principal 1) le baptême (3,1-17) ; 2. (vision A) la Tentation (4,1-11) ; (transition) entrée en Galilée (4,12-17) ; 3-6. (4 développements) appel des pêcheurs / guérison du lépreux / guérison du paralytique / appel du péager (4,18-22 / 8,1-4 / 9,1-8 / 9, 9-17) ;
     2) 7-10. (4 développements) les épis arrachés / la main sèche / parabole du semeur / explication de la parabole (12,1-8; 9-14 ; 13,1-9; 10-23) ; (transition) mort de Jean (14,1-2) ; 11. (récit principal 2) multiplication des pains (14,13-21) ;
     3) 12-14. (3 développements) confession des disciples / annonce 1 de la passion / le chemin du martyre (16,13-20; 21-23; 24-28) ; 15. (vision B = récit principal 3) la Transfiguration (17,1-13) ; 16-21. (3+3 développements) guérison d’un enfant / annonce 2 de la passion / accueil des enfants // les riches en danger / annonce 3 de la passion / guérison de l’aveugle (17,14-21; 22-23; 18,1-5+19,13-15 ; 19,16-30; 20,17-19; 29-34) ;
     4) 22. (récit principal 4) Entrée à Jérusalem (21,1-9) ; (transition) accueil à Jérusalem (21,10-11) ; 23-30. (4+4 développements) purification du temple / Jean messie sacerdotal / les vignerons / la pierre d’angle // le tribut à César / la question de la résurrection / David messie royal / les mauvais maîtres (21,12-17; 23-27; 33-41; 42-46 ; 22,15-22; 23-33; 41-46; 23,1-13) ;
     5) 31. (vision C) la fin des temps (24,1-36) ; (transition) le complot (26,1-5) ; 32-37. (3+3 développements) préparation de la Pâque / trahison de Judas / annonce du reniement // union au père / arrestation / reniement (26,14-20; 21-25; 30-35 ; 26,36-46; 47-56; 57-58+69-75) ; (transition) entrée au prétoire (27,1-2) ; 38. (récit principal 5) le procès et la mort (27,11-54)  ; (transition) au pied de la croix (27,55-56) ; 39-40. (1+1 développements) mise au tombeau / le tombeau vide (27,57-61 / 28,1-8).
     Les développements correspondent à la trame de l’Evangile selon Thomas et ils en révèlent l’existence : EvTh 8 (le pêcheur), 9 (le semeur), 13 (les disciples), 22 (les enfants) et 63 (les riches), 65-66 (les vignerons / la pierre angulaire), 100.102 (le tribut à César / les mauvais maîtres) ; ces 10 paroles (la 22 étant double) forment une structure essentielle.
     Le livre est diffusé avec la lettre aux Ephésiens, imitée de Colossiens, pour lui donner l’autorité de Paul.

L’Evangile selon les Hébreux

     Autour de l’an 100, une compilation des écrits de première et deuxième générations prend forme à Antioche, sous le titre d’Evangile selon les Hébreux : il mêle les deux traditions narratives, y associe la collection primitive des paroles et commence par un récit de naissance. C’est une première forme de Mt, rédigée en araméen et constitue la tradition d’Antioche.
     Parallèlement, à Ephèse, plusieurs livres, encore distincts, constituent une autre tradition, celle d’Ephèse, qui comprend les écrits johanniques, mais aussi quelques lettres de Paul.
     Les évangiles canoniques ne sont pas encore au stade de leur rédaction finale, mais ils sont en grande partie écrits, leur texte se trouvant dispersé dans une multitude d’ouvrages.

La rédaction finale des évangiles

Le projet d’Ignace d’Antioche

     Eusèbe atteste que, vers 110 (sous Trajan, 98-117), Ignace d’Antioche traverse l’Asie (ou région de Smyrne et d’Ephèse) et exprime le projet de fixer par écrit la tradition des apôtres (Hist. eccl. 3, 36,4).
     A mots couverts, dans sa lettre aux Ephésiens (la première et la plus longue de ses lettres), Ignace indique qu’il souhaite réunir deux traditions, celle d’Antioche (Burrhus = Matthieu en araméen) et celle d’Ephèse (Onésime = Jean + Crocus = Paul). Il ne réalise pas lui-même ce travail d’édition, mais indique qu’elle doit comprendre quatre livres, avec en plus de Burrhus et Onésime deux autres livres correspondant à ceux de Marc et Luc ; et en accompagnement, il propose de mettre un groupe de cinq lettres de Paul.
     Le premier embryon de Nouveau Testament comprend donc, en projet : quatre livres (Jean – Matthieu – Luc – Marc) et cinq lettres (1 Co – Ro – Eph – 1 Th – Col), la lettre centrale étant d’Aristion, sur un modèle paulinien.
     L’idée d’un corpus de cinq lettres vient sans doute de ce que cinq lettres ont accompagné les premiers écrits évangéliques : Jc – 1 Pi – Hb – 1 Jn – Eph ; mais elles ne forment pas une bonne clé de lecture des évangiles, parce qu’elles sont d’auteurs différents. Le nouveau groupe de lettres a un contenu plus homogène et forme ainsi un meilleur guide de lecture.
     Puis le projet se précise : l’ordre des évangiles se fixe (Mt – Jn – Lc – Mc) et le nombre de lettres de Paul passe de cinq à sept (1-2 Co – Ro – Eph – 1 Th – Col – Phl)
     La réalisation du projet est confiée au jeune chef de la communauté de Smyrne, successeur d’Aristion, du nom de Polycarpe.

La réalisation de Polycarpe, vers 120-130

     L’œuvre éditoriale qui se met en place avec Polycarpe est ambitieuse et développe l’embryon conçu par Ignace. Les évangiles réunis sont bien quatre et leur disposition est bien celle envisagée par Ignace (Mt – Jn – Lc – Mc), mais chaque livre prend de l’ampleur en réunissant plusieurs sources, qui sont combinées de telle façon que la collection des quatre livres forme, autour d’un point central, une double proportion héritée de la bible grecque (qui elle-même l’a reprise à la philosophie grecque) : proportion d’égalité pour la collection des paroles de Jésus ; et proportion du simple au double pour les parties narratives. Le centre est occupé par l’épisode de la Femme adultère, emprunté à l’Evangile selon les Hébreux (qui le tient du livre de Luc) et introduit à l’intérieur du récit central de Jean. Cette double proportion signifie que les quatre livres sont Ecriture sacrée, autrement dit un lien entre Dieu et son peuple, désormais étendu à toute l’humanité.
     La réalisation de chaque livre est confiée à un rédacteur particulier, qui a soin de lui donner son unité de style, dépassant ainsi la diversité des origines. Mais l’unité n’est pas parfaite et laisse parfois apparaître une certaine hétérogénéité, que l’exégèse note, au passage. Les noms des auteurs autres que les quatre évangélistes sont oubliés : en particulier, le rôle de Jacques, d’abord traducteur en grec, puis réviseur de la collection primitive ; puis les auteurs de la deuxième génération, Jean le presbytre, dont l’œuvre est assimilée à l’évangile de Jean, et Aristion, dont l’écrit devient la base commune des trois synoptiques, rédigée différemment dans chacun. Les quatre évangiles atteignent ainsi ensemble leur rédaction finale et sont le résultat de la réécriture d’une collection d’écrits primitifs, selon la double proportion qui leur donne le statut d’Ecritue sacrée.
     La collection de lettres qui accompagne ces quatre livres contient probablement 10 lettres, qui formeront le corpus de Marcion, publié par lui vers 140, avec un évangile de Luc édulcoré (voir plus loin) : Gal – 1-2 Co – Ro – 1-2 Th – Eph – Col – Phl – Phm. Cette collection forme une proportion du simple au double inversée, par rapport à l’épître centrale (Eph), proportion qui complète la double proportion constituée par les quatre évangiles. Cette troisième proportion se retrouvera au 4e siècle dans le corpus des Prophètes de la bible grecque, elle est un complément chrétien apporté à la Bible juive qui avait choisi la double proportion.

Les écoles romaines, 140-170

     Le corpus comprenant les quatre évangiles et 10 lettres pauliniennes est attesté à Rome par trois « écoles » qui se créent vers 140 et ont pour chefs Marcion, Justin (puis Tatien) et Valentin. Marcion révise Luc et peut-être Marc, il édite Luc révisé et les 10 épîtres de Paul, mais son travail est rejeté par l’Eglise de Rome, en particulier à cause du rejet par Marcion de l’humanité de Jésus. Valentin travaille sur Jean, avec l’idée d’en faire un trait d’union entre la religion égyptienne et le christianisme : c’est la voie de la gnose, également rejetée par Rome. C’est le sens du premier commentaire de Jean publié par Héracléon vers 160, auquel répondra le commentaire d’Origène, au iiie siècle. Justin prend la défense des chrétiens et cite les évangiles, principalement Matthieu ; et son disciple Tatien en publiera une harmonie, le Diatessaron, qui sera rejeté par l’Eglise de Rome.
     Au total, les travaux des écoles romaines attestent l’existence vers 140 des quatre évangiles et de dix épîtres du corpus paulinien. Chacune se situe dans l’héritage d’un des courants de la première génération chrétienne, mais il y manque une position synthétique.

La 2e édition de Polycarpe, vers 160

     Dans ces conditions, Polycarpe a toujours le champ libre ; venu à Rome discuté de la date de Pâques, sa position quartodécimane est respectée, quoique différente de celle de Rome. Il manifeste ainsi son autorité et vers 160, parvenu à la fin de son ministère, il publie une édition amplifiée qui comprend désormais 26 des 27 écrits du NT (il ne manque que Jude), dont le texte nous est parvenu par un petit nombre de manuscrits, les autres attestant un texte révisé plusieurs fois.
     La nouvelle édition de Polycarpe est en deux volumes : 1. les évangiles ; 2. Paul.
     Le volume des évangiles reproduit le texte antérieur et ajoute (1) une collection de lettres que l’on peut restituer parce qu’on en connaît la longueur et la fin : elle comprend Jc – 1-2 Pi – Hb – 1-3 Jn ; (2) les Actes des apôtres ; (3) l’Apocalypse de Jean. L’ensemble de ce volume est organisé selon une proportion du simple au double inversée, le centre étant occupé par Hb, dans laquelle Jésus est proclamé « grand-prêtre pour l’éternité ». Ce volume a encore un témoin pour les évangiles et les Actes : le Codex de Bèze (Dea, itd), principal témoin du texte « occidental », ainsi appelé depuis le xviiie siècle, en raison de ses accords avec la version latine antérieure à Jérôme.
     Le volume du corpus paulinien reproduit également le texte antérieur, mais l’ordre des lettres est modifié et le corpus élargi, il comprend en plus les Pastorales : Ro – 1-2 Co – Gal – Eph – Col – Phl – 1-2 Th – 1-2 Tm – Tt – Phm. Par rapport à la lettre centrale (Eph), le corpus forme une proportion du simple au double ; il manque encore Hb, qui est dans l’autre volume de cette édition. Ce volume est attesté par quatre manuscrits bilingues grecs-latins, dont le principal et le plus ancien est le Codex Claromontanus (Dp, itd), tous témoins du texte « occidental » de ces épîtres.

Les révisions des évangiles

Avant 200

     Le philosophe grec Celse, dans son traité contre les chrétiens Alêthês logos, le « Vrai Logos », critique les chrétiens pour avoir révisé les évangiles (Origène, Contre Celse, 2,27). La rédaction a probablement lieu à Alexandrie en 178 : c’est un repère important pour situer vers 175 à Alexandrie la première révision d’ensemble des évangiles. Celle-ci est attestée par plusieurs papyrus : P75 pour Lc et Jn, disposés dans cet ordre ; P66 pour Jn, avec de nombreuses corrections marginales ; P45 dont il reste quelques feuillets de chaque évangile (disposés dans l’ordre « occidental ») et des Actes. Ces témoins copiés vers 200 s’accordent avec la Canon de Muratori, rédigé sans doute vers 180, pour l’ordre des évangiles qui est l’ordre actuel : Mt – Mc – Lc – Jn. Le texte copié diffère constamment du texte « occidental » et constitue un premier état du texte alexandrin, attesté surtout en Egypte.
     Exemples de variantes introduites par le texte alexandrin : (1) Lc 11,2-4, Notre Père court, reprenant largement celui de Marcion ; (2) Lc 22,43-44, la sueur de sang à Gethsémani supprimée, à l’instar de Marcion (Jésus trop humain) ; (3) Jn 7,53-8,11, la Femme adultère supprimée, ce qui est logique puisqu’elle est liée à un ordre des évangiles qui a été modifié.
     Origène suit, pour les évangiles, ce premier texte alexandrin, déjà attesté par Clément d’Alexandrie ; mais une fois à Césarée, vers 230, il cite parfois un autre type de texte qui concorde avec celui d’un petit nombre de manuscrits médiévaux des évangiles : le Codex Koridethi (Θ) et quelques minuscules (28, 565, 700, familles 1 et 13) ; on appelle ce texte le type « césaréen » : il a probablement pour origine Antioche, vers 200. Comme le texte alexandrin, il dispose les évangiles dans l’ordre courant actuel, mais le texte est souvent différent et se rapproche davantage du texte byzantin, dont il est probablement l’ancêtre ou une succession d’états antérieurs.
     Exemples de variantes du type de texte « césaréen » : (1) Lc 11,2-4, Notre Père moyen, avec la demande sur le règne remplacée par une demande de la venue de l’esprit (700) ; (2) Lc 22,43-44, maintien de ces versets ; (3) Jn 7,53-8,11, la Femme adultère transposée après Lc 21,38 (f 13) ; Mt 21,28-32, la parabole des deux fils met en premier celui qui dit oui à son père, ce qui rapproche la parabole de celle de Lc sur le fils prodigue (variante harmonisante).
     Les variantes ne modifient pas le message évangélique, mais tentent d’adapter le texte à un auditoire en expansion, qui le reçoit par la lecture liturgique. Il s’agit donc, pour l’essentiel, de simplifications du texte savant antérieur.

Vers 300

     Jérôme, dans la préface de sa traduction des évangiles qui révise le texte latin antérieur (lettre à Damase datée de 384), mentionne trois réviseurs grecs qui travaillent entre 300 et 310 : Hésychius, à Alexandrie ; Pamphile, à Césarée ; et Lucien, à Antioche. Tous trois meurent martyrs vers 310, en pleine période de persécution commencée sous Dioclétien (mort en 306) et durant jusqu’à l’édit de Milan (312).
Nous avons les témoins de ces trois révisions, avec le Sinaïticus (
א) pour celle de Pamphile,

le Vaticanus (B) pour celle d’Hésychius et l’Alexandrinus (A) pour les seuls évangiles de celle

de Lucien.

Les deux premiers manuscrits sont les principaux témoins du texte alexandrin, mais ils

suivent pour les évangiles des modèles différents, B étant plus alexandrin et
א plus éclectique.

La recension de Lucien est la base du texte byzantin qui s’impose comme texte liturgique au

Moyen Âge et est choisi par les éditions imprimées jusqu’en 1831.

     Exemples de variantes alexandrines communes à א et B :
(1) absence de la Finale longue de Marc (16,9-20) et de la Femme adultère (Jn 7,53-8,11) ;
(2) le péager de Marc (2,14) est « Lévi », alors qu’il s’appelle Jacques précédemment ;
(3) la doxologie qui termine le Notre Père de Mt (6,13) est absente, comme précédemment.
     Exemples de variantes opposant א et B : (1) Lc 11,2-4, Notre Père court alexandrin (B) / moyen par influence du type « césaréen » (א) ; (2) Lc 22,43-44, sueur de sang absente de B (alexandrin) / présente dans א* puis retirée de seconde main, par influence « césaréenne » ;

(3) Mt 21,28-32, forme harmonisante dans B / forme non harmonisante par influence

d’Origène, dans
א.

     Exemples de variantes byzantines : (1) présence de la doxologie à la fin du Notre Père de Mt (6,13), par synthèse de plusieurs versions (latine, syriaque, copte) qui la rétablissent, alors qu’elle a été supprimée lors de la rédaction finale ; (2) présence de la Finale longue de Marc (16,9-20) et de la Femme adultère (Jn 7,53-8,11), par souci de ne rien perdre de la tradition antérieure (mais ces passages ont perdu leur raison d’être qui était rhétorique) ; (3) Mt 21,28-32, forme non harmonisante de א contre la forme harmonisante du type « césaréen » ; (4) Lc 11,2-4, forme longue nouvelle du Notre Père.
     Le texte que nous lisons aujourd’hui vient du choix des éditeurs du xixe siècle de suivre les deux bibles grecques א et B, en raison de leur antériorité sur les manuscrits copiés à partir du ve siècle et avant la découverte des papyrus, qui confirment souvent l’ancienneté du texte alexandrin.
Le texte édité est un bon texte, mais ce n’est ni celui du iie siècle, qui est un texte savant donc

peu adapté à la lecture liturgique et plutôt destiné à l’étude, ni celui préféré au Moyen Âge,

qui est un bon texte liturgique, mais qui contient de nombreuses additions par rapport au

texte alexandrin retenu, et considéré pour cela par les éditeurs comme un moins bon texte.

     Le choix du texte des évangiles a donc une longue histoire ; il est relativement variable jusqu’à la fin du ive siècle, quand le texte byzantin commence à s’imposer. Le grand changement s’opère entre la rédaction finale (vers 120-130) et les premières révisions (vers 175-200) : on passe alors d’un texte écrit dans la culture savante judéo-hellénistique à son adaptation, sous différentes formes, dans la culture gréco-romaine, celle qui est encore la nôtre, ce qui explique le choix des éditeurs de ne pas remonter au-delà, vers la rédaction finale.


Christian-Bernard Amphoux est un chercheur français en philologie grecque au Centre national de la recherche scientifique (CNRS) de 1974 à 2008. Il est directeur de l'Académie des langues anciennes du CNRS de 1981 à 1999. Co-directeur de la collection Histoire du texte biblique aux éditions du Zèbre, il est l'auteur d'ouvrages et d'articles dans le domaine de la langue, des manuscrits et de l'histoire du texte de la Bible grecque (LXX et NT).

ndlr: Ceci est un extrait de l'article Christian Amphoux de l'encyclopédie libre Wikipedia.

Last Updated on Friday, 30 May 2014 14:23
 

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