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Requiem pour le minaret d’Alep par Simone Lafleuriel-Zakri PDF Print E-mail
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Written by Simone Lafleuriell-Zakri   
Sunday, 26 May 2013 09:33

L’inacceptable nouvelle

La nouvelle est  tombée   un soir  et, jusqu’à ce jour, personne ne veut  ni ne  peut la  croire !  Le minaret de  la grande mosquée d’Alep n’est plus !    Derrière  lui, depuis des jours,   la mosquée des  Omayyades   souffrait.  Elle était défigurée   ! Une partie du sanctuaire était en ruine et les  livres sacrés avaient  été volés !  l’édifice était déserté.

A  tant de blessures   sans doute, le vénérable édifice n’avait pas voulu survivre ni  à   tant d’affronts…A quoi bon  vivre  désormais ! 

Le minaret s’était écroulé et, avec lui,  un inestimable  témoignage du savoir-faire d’artisans  qui,  pendant  plus de dix siècles,   avaient si délicatement et intelligemment  taillé et sculpté  la pierre de ses quatre longues  et si hautes façades  !

Ce si haut minaret de la  grande Mosquée, m’était si familier !

Mais  à moi, bien sûr,  bien moins qu’à tout ce peuple d’Alepins qui savaient détenir, en leur ville et    en un sublime  point d’orgue, et en   leur  grande Mosquée, un joyau.    Ibn Jobayr  le  pèlerin le grand voyageur   andalou disait déjà de la mosquée qu’elle était « l’une des plus belles et des plus magnifiques ….et que, d’ailleurs, elle était belle   au-delà de toute description… »  

Il avait en cela bien raison car comment   dire    plus de  la beauté de cet  ensemble unique  et   de   l’élégance  et  surtout de la grâce du minaret !

Mais la vue du  minaret  devait être encore plus  inoubliable  à tous les musulmans :  Alépins  ou étrangers, et  qui venaient depuis  tant de siècles, depuis sa construction, en 1090, sur l’ordre d’un sultan seljoukide, se recueillir  et prier,   travailler… vivre   enfin, familièrement,  à ses pieds ! 

 

Sabat Bahrat  au plus près du minaret : le marché et en sous-sol des entrepôts…pillés !


Car  la vie économique et sociale  d’Alep se déroulait  à la base même  de cette tour incontournable  qui, du haut de  ses  cinquante mètres,    signalait l’entrée du  vaste espace   caché de ce que l’on nomme la Vieille ville : le M’diné.

Il était    presque  invisible ce M’diné, du ciel ou des hautes terrasses voisines, et de    l’entrelacs  des ruelles desservant  souks, khans et fabriques  ou bains dans cet ensemble unique.  Il  s’y dissimulait  aussi de vénérables mosquées à peine plus modestes, des  écoles coraniques mais aussi publiques,  de grands  entrepôts voûtés en sous-sol, de  grandes demeures  sur  cour qu’une porte  minuscule  ouvrait  chichement    pour le visiteur.

Rendez -vous    pied  du minaret

La Ville d’Alep  la plus  authentique et ancienne se déployait  juste derrière, vers l’est  et vers le sud, et c’était là que  tout Alepin  devait  se rendre car  toute activité d’importance   continuait à  se  décider   là !    Et c’était  là   au pied du minaret     que  commençait  toute l’activité qui faisait de la Vieille Ville,  le  cœur  battant  très  fort d’Alep !

Au pied du minaret, il se faisait, là et   en permanence un trafic intense et sans doute depuis  que     le parvis     de la  cathédrale construite - ou agrandie-  au quatrième ou cinquième   siècle par un évêque    chrétien,  ne  devienne  le site   où fut construite   la  Grande  Mosquée. Depuis toujours  y convergeait à partir de la célèbre place  moderne des Sept Fontaines  (Sabat Bahrat), une  noria   de taxis et de véhicules en tout genre.

La place des  Sept fontaines et  à l’arrière plan,  au nord, les quartiers chrétien vers  le quartier  de  Jdaidé    


Elle  y déposait marchands et   pèlerins,  voyageurs et  autochtones venus de tous les quartiers  y  compris des plus huppés, mais encore des villages des  environs et de  la steppe ; et encore  dignitaires religieux souvent en turbans parfaitement et  savamment  plissés,  et  simples portefaix : vendeurs,  changeurs  en toute monnaie en usage dans le monde  aux  boutiques plus ou moins discrètes. Y travaillaient  ou  y passaient encore   antiquaires ou brocanteurs et    des artisans  aussi,  et tant d’autres  sans doute : flâneurs,  oisifs,   poètes et artistes alépins, nombreux dans le quartier  et  mendiants respectés  qui savaient, là, être acceptés et aidés,   installés depuis   des siècles, eux aussi,   à l’ombre des hautes voûtes  de la galerie, et au plus proche du porche de l’entrée…! 

A vrai dire, depuis des siècles,  des touristes de toutes origines  ont raconté,  éblouis, l’intense  vie économique d’Alep qu’ils découvraient dans cette  partie la plus ancienne de la ville ! Jean Baptiste Tavernier  y passa  à plusieurs reprises  en allant en Perse  vers le milieu du 18e siècle,   car,  écrit-il dans  le chapitre II des « Six voyages en Turquie et en Perse » et  au  titre de  « Description d’Alep qui est aujourd’hui la ville capitale de la Syrie… » :

«  C’est l’une des plus célèbres villes de Turquie, tant pour sa grandeur et sa beauté que par la bonté de l’air, accompagnée de l’abondance de toutes choses, et    pour le grand commerce qui s’y fait  par toutes  les nations du monde qui  y abordent »

C’est au pied   du minaret qu’arrivaient  ou s’embarquaient  par la mer   proche  ou  la steppe, les grandes caravanes. Elles se rassemblaient là ou  près de la citadelle pour approvisionner  - ou se fournir dans leurs entrepôts -  les  marchés  de Constantinople  ou du  Caire ou d’Ispahan  et   de  Bassora, Mossoul, Bagdad ou Babylone  et de l’Inde pour ne citer que les  grands centres économiques d’un Orient proche ou extrême d’alors.

La Chine  était déjà tout aussi présente que dans ces dernières années passées.

Dix portes  pour rejoindre le minaret 

La foule  était déjà constante à l’extérieur  et à l’intérieur des remparts  de la ville.  L’entrée,  précise  le voyageur, se fait « dans la ville  par dix portes  qui non ni fossés ni pont-levis…. » et  par ses portes, et comme  il y a moins de trois ans, se croisaient    des  négociants de tous  les  endroits du monde  sans parler des Turcs, Arabes, persans, indiens.   Il y  a toujours à Alep quantité de Français ; d’Italiens, d’Anglais  et de Hollandais   car  raconte toujours  Tavernier : «  il s’y fait un grand trafic d’étoffes de soie et de camelots de poil de chèvre ; mais principalement de noix de galle et de valanede  qui est la coque du gland, sans quoi les corroyeurs  ne peuvent bien  préparer  leurs cuirs…Il s’y fait aussi grand négoce de savon ! »

Le minaret    en 1832,   faillit  s’effondrer comme une bonne partie de la ville et les villages voisins   pendant le  terrible tremblement de terre  qui ouvrit  dans son flanc  une  longue  crevasse Mais,   depuis des siècles,  il voyait   le monde  défiler sous ses pieds  et accourir  les   acteurs   du grand commerce international.. Comme hier,  et bien avant  et comme ces dernières années aussi, il ne retrouvait  à sa base   un semblant de paix  que   tard  et bien après la nuit tombée… Et encore !  Pendant les nuits de ramadan, toute la ville convergeait  vers les  marchés qui s’étalant   au plus près des murs de la mosquée, prenaient leurs aises dans un joyeux et  libre désordre.   Et  bien sûr, tous les  badauds déambulaient  à plaisir  dans le souk ouvert jusque tard dans la nuit !               

 

En allant vers le minaret…plus loin  et  par les ruelles de gauche 

 


C’était  au bout de  l’avenue  qui filait vers  la vieille ville  que le taxi me déposait, de jour comme de nuit, et  le plus  souvent.…Il   me ramenait  au minaret, et en toute sécurité, des quartiers   plus modernes de l’ouest d’Alep où j’allais rencontrer  proches et  amis  !  
Il est vrai aussi que je faisais  souvent des infidélités  à ce lieu historique mais par  une autre entrée dans la  vieille  ville  et dans mon quartier : par la  toute aussi célèbre   Porte de Qinnesrin ! De là, vers le sud et la campagne d’autrefois,    même les Romains, en  leur temps,  se rendaient à Qinnesrin : l’antique  Chalchis de Belos, la moderne Al ‘Iss  à  moins de  trente  kilomètres. Le gros  bourg agricole   ne retient plus aucun visiteur même si le  Qouweik vient  y perdre ses dernières  forces, dans les marécages du Ghaouâr, en direction du désert, et au sud d’Ebla,

A la porte de Quinnesrin,  les véhicules étaient obligés de laisser là   leurs  passagers et redescendaient en longeant la muraille   vers Kallaseh et la ville  moderne  ! A partir de  cette porte comme   à partir   du minaret aucun véhicule ne pouvait entrer  dan le  dédale des ruelles de la vénérable vieille et authentique Alep.    


En passant par la mosquée

A partir du minaret, je rentrais  chez  moi  mais  le plus souvent   par  le souk et  par cette entrée la plus proche du minaret. Ensuite, je ne  quittais ce dédale de  ruelles  dont je reconnaissais toutes les boutiques et beaucoup de leurs marchands  qu’à quelques centaines de mètres   vers l’est, vers le haut,  vers la haute porte de la citadelle.

Mon  arrivée dans le souk se faisait donc   le plus souvent encore  par  la ruelle qui, aux  étrangers  et aux femmes  non voilées  à qui étaient distribués  des capuchons  couleur  poussière,  donnait droit d’entrée   vers  la grande cour et le  sanctuaire. Je  ne manquais jamais de  jeter un coup d’œil  à la longue     galerie  voûtée   où se tenaient  assis   les  aveugles  récitant  en les psalmodiant pour les passants,  les versets du  coran !   A partir du seuil de pierre,  les fidèles se pressaient ou flânaient   dans la cour, du côté de l’ombre en été.

                   

le portique   aux aveugles aujourd’hui désert

 

Je me mêlais  aussi quelquefois à la foule… J’accompagnais  des amis ou j’allais    sous  ces  coupoles et au plus près du mihrab, m’asseoir, me reposer un moment et observer   les Alépins au plus près de chez eux. Pour tout musulman et tout autre  visiteur, du moins  fidèle   au plus  familier, l’intérieur du sanctuaire - mais comme  tout intérieur de mosquée -  n’est  pas   seulement  un lieu de  prière  ou de recueillement !
Je   constatais  souvent -   cela me faisait plaisir et  que ce soit  comme  à Qom en Iran  ou  à la Mosquée bleue d’Istanbul- cette évidence que tout sanctuaire  est  un lieu de repos, de conversation, de rencontres pour affaires, de rendez-vous discrets   mais  aussi  le  réceptacle des premières confidences  d’amoureux  dûment  chaperonnés  par  une vieille  parente complaisante ou un peu maquerelle !

Rendez- vous   à la Grande mosquée


A l’ombre du minaret exactement…

La rue étroite et pavée qui conduisait  tout  un chacun et en foule dense  vers  l’entrée du souk couvert sentait bon et  le sucre des confiseurs  et  les  fruits de saison   ! A  ma  droite,  les marchands de loukoums et fruits confits succédaient aux  vendeurs d’ustensiles de cuisine  ou d’objets en bois tourné  et tout ce qu’il faut pour  mettre en sécurité chez soi, dans des coffres-forts  toutes tailles, l’argent amassé  gagné  au souk.  A gauche, et   tout au  long  du haut mur  ouest de la mosquée,  on pouvait  juger de l’arrivée  sur le marché, au printemps,  des  tout premiers et beaux  produits frais.


Au souk, le temps des cerises

Les beaux jours  se signalaient  par la présence des  fraises  ou des cerises   venues  des vergers  de la région  verdoyante proche d’Ariha, des roses  à peine écloses déposées délicatement  sur des vanneries et  très attendues   pour les  sirops et  la confiture, ou encore nées dans la steppe, de la  truffe du désert  ou des sables : un met très apprécié  qui devait  accompagner un plat de   viande. C’est  le  précieux  qammayé (la terfèze maghrébine) - qui  ne vit  en Méditerranée  que lié à un gracile  arbuste   l’hélianthème mais comme  l’est notre truffe  -d’une autre espèce -  à son  chêne, son charme, ou son noisetier. Il faut  le savoir, nos botanistes distingués    disent de ce champignon en forme de petite outre, qu’il ne s’agit que de l’ascocarpe d’un ascomycète hypogé ! 

Un salut et  une dégustation d’un loukoum offert immanquablement   par   un ami de la famille et spécialiste   en douceurs, macarons  et autres confiseries  à la célèbre pistache d’Alep, et à l’abricot - elles  offertes sous toutes les formes : en rouleaux en bonbons, en  paquets de pâtes pliées et dorées vendues  à la livre ou au kilo -   je m’engouffrais dans le labyrinthe ombreux et tout voûté du souk !    Mais   les  dernières boutiques,  avant l‘entrée dans  le si ancien    mais aussi si mythique et prestigieux  marché, vendaient d’aussi délicieuses  friandises  délicatement enveloppées et enrubannées et soigneusement  cachées  au cœur de   jolis   emballages. Elles étaient aussi offertes à la gourmandise des passants  en     boîtes bien  alignées,   ou enfermées dans des bocaux de verre : de délicates piles d’amandes, des  loukoums de  Turquie,   gâteaux  fourrés de  graines diverses    et même  ornés de pétales de roses ; fruits secs : noix  ou  raisins de Corinthe ou d’ailleurs ou  figues des régions  kurdes  ou des  vergers   d’Alep ; dattes    des déserts alentours  ou d’autres oasis  plus lointaines…    

Sous les voûtes  antiques,   passé  le souk des cordes aux échoppes minuscules    adossées  et collées   au mur sud de la grande Mosquée,   je faisais   une première  halte pour,   juste  après   un coude brusque,   emprunter  non sans difficulté tant la foule  y était toujours dense,   une toute  petite et très étroite  allée. A sa  gauche,  je devais  m’arrêter  chez   deux ou trois   vendeurs de savons.  Mais    pas pour acheter seulement du savon d’Alep.  Non ! Je voulais    une  jolie boîte de six  savons très blancs que je ne trouvais qu’ici !  Le  très souriant marchand  arménien   avait,  mais  même pas mis en évidence, de ce savon très  pur, à l’huile d’olive  et   fabriqué  à  froid, à Kassab, la jolie  ville  d’estivage, toute proche de la frontière turque. Kassab est,  posée sur un   repli ensoleillé de sa montagne,  encore noyée dans la grande et très sauvage forêt  qui domine la côte. Quand,  à mon dernier été  en Syrie,  j’y accompagne des amis, nous y découvrons  que, très chrétienne  arménienne mais de tout  rite : catholique, orthodoxe, etc, on   compte  à kassab et les environs, de nombreuses églises  à toits rouges ! 

Bien sûr   acheter du savon d’Alep,  à Alep,  m’était    une excellente  occasion d’aller  faire un tour dans  les diverses fabriques : dans les  masbanat  ou masaben ( ?) installées dans d’anciens immenses   bâtiments : savonnerie proches  du Bimaristan Arghouni al-Kamili, en bas de chez moi et vers Bab Qinnesrin,  ou très haut   au nord de  la citadelle et  dans le quartier de  la Porte de la Victoire :Bab al Nasr  et toute proche de la belle   mosquée et madrassa  al  Othmaniya, ou encore à l’écart  du quartier  des  étameurs et des cuivres.

  .      

Savons d’Alep au séchage


Mille et un achats  dans le souk

L’intrusion dans le monde affairé du souk me remplissait illico d’un sentiment  étrange.  J’étais  soudain l’une des  dames de Bagdad, chargées par ses sœurs  d’aller   faire les courses avant un étrange festin  comme il est si bien raconté dans le conte des Mille   et une Nuits : celui des « Trois Calenders fils de rois et des cinq dames de Bagdad.  C’est  avec le  même plaisir  gourmand que je faisais  mes  achats  mais sans l’aide d’un porteur  pourtant  en quête de client  y compris dans les souks d’Alep. Je pouvais  ressortir de ma  poche ce morceau d’anthologie. Je savais presque par cœur  la liste des  emplettes  de  «  la jeune  dame de belle taille, couverte d’un   grand voile de mousseline ». Je ne résistais jamais   au plaisir d’en  chantonner de mémoire les  mots quand je m’approchais   des étals pour y  acquérir quelque   produit convoité.  Cette liste  d’un temps plus médiéval  pouvait en effet, et   il y a peu de temps encore d’avant  le chaos actuel,  être  exécutée dans les mille et une   boutiques aujourd’hui dévastées et aux voûtes  écroulées.  

le  bimaristan en attente de visiteurs


La liste des  mille et  un achats

Et voici ce que, choisissait  la Dame de Bagdad, suivie sur un signe  par le porteur, dans les   petites échoppes  du souk  après avoir  discrètement acheté  une grosse cruche d’un vin excellent chez  un  vieux chrétien à barbe blanche, :

«  la dame  s’arrête   à la boutique d’un vendeur de fruits et de fleurs ». – la boutique de mon vendeur  à moi  au souk d’Alep  avait des légumes superbes mais aussi de la confiture de rose  faite maison dans  le  frigidaire de son minuscule  magasin et du très bon  miel !   Ce jeune vendeur   était installé dans un recoin juste  en face de   la sortie du boyau étroit où se tenait  mon marchand  de savon  de Kassab  !

« Elle choisit plusieurs sortes de pommes, d’abricots, de pêches, des coings, des limons, des citrons, des oranges, du myrte, du basilic, des lis, du jasmin ….Elle dit au porteur de mettre tout cela dans son panier et de la suivre…A une autre boutique, elle  prit des câpres, de l’estragon, des petits concombres, de la percepierre et autres herbes, le tout  confit dans du vinaigre ;   à une autre, des pistaches, des noix, des noisettes et des pignons,  des amandes et d’autres fruits semblables ; à une autre encore, elle acheta toutes sortes de pâtes d’amandes …Elle entra chez  un  droguiste, où elle se fournit de toutes sortes d’eaux de senteur, de clous de girofle, de muscade, de poivre gingembre, d’un gros morceau d’ambre gris  et de plusieurs  autres épiceries des Indes ; ce qui acheva de remplir  le panier du porteur, auquel elle dit encore de le suivre... Alors ils marchèrent tous deux  jusqu’ à ce qu’ils arrivent…. » 

 

légende :

Elle  acheta des cacahouètes et des amandes  salées, des noix de cajou, des lokoums, des  qarabijs, des gazel banat,  des  mabroumeh, du halva, du café… !



L’allée de la soie et de  foulards

A ce point de mes courses, j’arrivai au plus haut de  l’allée principale, mais sans  avoir auparavant  fait  une courte visite aux marchants de châles et autre  foulards de soie. Le plus   souvent je prenais   le thé en leur compagnie. Il y était en permanence offert ! Plusieurs  ancienne familles alépines  se partageaient  les bénéfices de ce commerce  destiné tant aux femmes  bédouines  des environs qu’aux  touristes  de plus en  plus nombreux dans le souk ; les ateliers de sérigraphie   et  les   teinturiers  des foulards multicolores  s’activaient  juste un peu plus haut sur les terrasses  et le toit du souk, installés   à l’air libre. Sur des grands tables étaient posés  les cadres pour l’encrage et  le tamponnage des  carrés de soie,   ceux-ci devenus rares,   et aussi  et de plus en plus  souvent de nylon ! La soie  est devenue chère et principalement venue de Chine.   Pourtant   la région syrienne  de Dreikish  et dans la montagne   proche de Maysiaf,    au sud ouest de Homs en produit encore  ou en produisait… et quelques  rares   familles  se  font  ou se    faisaient  -  je ne sais plus si tout doit être mis au passé -  de  l’élevage des  vers,  une spécialité !  Déjà  depuis plusieurs années  ils n’étaient que quelques-uns  encore  à s’intéresser    au   tissage  et  à la confection des foulards   de ce textile  aux qualités  incomparables. Dreikish  est connue pour une excellente source   minérale mais  mon  ami du souk  artisanal de Khan Chouné  me fournissait,   en provenance de ce village, de la bourre de soie   recherchée par     quelques  puristes mais encore  par des clients de plus nombreux  à être allergiques au polyester. La bourre m’était  nécessaire   pour  remplir  mais aussi avec du bon coton,-de précieux  et confortables coussins très utiles par les très chaudes  nuits d’été.   Les foulards étendus  au-dessus de nos têtes comme des étendards  de toutes couleurs   et aux dessins à motifs traditionnels  codifiés achevaient de sécher et  claquaient dans le vent  étendus sur des fils   parfois  tout  à côté  d’écheveaux   à peine passés dans  la teinture et passés sur des perches de bois.

La boutique  des  amis Sabbagh à Khan Chouné

Chargée de  mes emplettes, il ne me restait plus qu’à regagner le haut du souk et  près de la citadelle, à retrouver ma maison !   Mais   je n’étais jamais pressée !

Il me fallait   prendre  à droite, au coin où se dressait  la fontaine, l’allée  qui me faisait traverser  le souk des bédouins, du coton et de la laine  mais encore des  artisans du cuir qui reproduisaient  exactement de  ceintures de marque  de toutes tailles.

Une famille d’artisans amis  fabriquait pour moi de  très belles couvertures  en satin  matelassé mais  j’allais souvent  chez le fils  établi à Khan Chouné, prendre un café  et  piquer   sur sa machine  quelque   pièce d’un tissu trouvé   un peu plus bas dans  la partie du souk  qui lui est réservé !    

Et enfin  j’étais presque chez moi, mais  il y avait sur ma route, dans le quartier de la mosquée dont j’entendais prononcer  le nom :  djamé al-Adliyé. Ce  nom était d’une grande famille ancienne et  le grand  khan  appartenait   en partie à  notre meilleur ami : un  antiquaire !  Il y avait  toujours  chez lui,   assis  dans son  magasin,  celle de ses frères  ou dans la  belle  cour commune   de ce  khan aux étages occupés par les  négociants  du  coton,    des touristes invités  à se reposer un instant, à  prendre un  thé  ou un café.   Ils  pouvaient aller   jeter,  mais seulement s’ils en  avaient envie,   un coup d’œil, dans les boutiques, sur les  tapis, les broderies, les robes traditionnelles,  les tissus brodés,  les objets en verre  ou en cuivre, les bijoux souvent  fabriqués par ces  garçons  artistes,   les meubles marquetés   qui, tous,  étaient  joliment  présentés  dans  leurs trois  ou quatre  échoppes… .    

khan adiliyé : le rendez-vous   des copains.   Il a été pillé, les  amis se sont exilés !


Les nuits d’Alep  au pied du minaret

Le soir  à peine les boutiques refermées et  la cour désertée par les  gens du souk, le lieu   appartenait  à un groupe d’amies et d’amis.   Tous se retrouvaient,     se rassemblaient,  improvisaient des repas   à la dernière minute, obligés de  redescendre  en hâte  pour,      dans  le souk des  épices,   des bouchers et des traiteurs et chez  l’ami vendeur de légumes et de fruits, pour y trouver  les  ingrédients listés par les  cuisiniers  improvisés.  

Nous avions, là, dans ce  grand  khan,  le lieu le plus  convivial de ce haut du m’diné et le plus chaleureux ! la soirée se terminait souvent au pied de la citadelle dans un de  ces cafés populaires et ces restaurants où régnait, le soir et  à peine le beau temps installé,   une atmosphère de ville de vacances. 

Tout  le quartier,  du minaret  à   la citadelle,  était devenu,   la nuit bien installée et     jusqu’aux  premières heures du  jour, le lieu  de rencontre des gens de la ville  moderne et des habitants  des quartiers proches. Tous étaient attirés  par ses boutiques  et les ruelles  bien éclairées le soir, par ses promeneurs   et   ses cafés et ses restaurants de plus en plus  nombreux. Le  pourtour de  la citadelle  était piétonnier !  En foule, les  promeneurs  arrivaient  chez nous, comme nous le disions entre nous, de l’est et du nord populaires ou de l’ouest   aisé et même  snob, en  remontant  des pieds    du minaret jusqu’aux premières pentes de la citadelle… Il fallait  attendre  les  heures de la première  prière  et  la montée  multiple des chants des  muezzins  pour voir  les rues se vider et le silence  s’installer   pour les quelques courtes heures  de sommeil prises par les  habitants des discrètes  ou   si belles demeures du quartier.

Puis   très vite  les rideaux des  boutiques   se relevant  en claquant signalaient le retour  des activités    sérieuses dans le m’diné,  tout autour  de la grande Mosquée des Omeyyades  et au pied de son magnifique  minaret.           


les pigeons  de mon vieux voisin  désormais  enfermés

la jolie  cour du khan Chouné… la citadelle juste en fac…e


Le minaret  n’est plus  !

Le  m’diné est  ruiné, les boutiques et les  khans,   pillés ;  le quartier,    très  dangereux, est  interdit  à la plupart  de ses habitants. Ceux qui y demeurent  comme certains de nos voisins se terrent   et ne donnent  de leurs  nouvelles   que rarement  et difficilement.  Les grands immeubles comme  les murs des souks  ou les voûtes des  allées   sont écroulés. Il semble que  le grand  et luxueux hôtel installé dans  l’ancien vaste hôpital  juste  à la porte de la citadelle  ait été occupé  et  on y soignerait maintenant des blessés…

Il n’y a plus  de vie   possible  de la citadelle  jusqu’à la mosquée et tout autour  du minaret..

Et   plus  de minaret !

Dans  le ciel d’Alep désormais  orphelin,   les pigeons  qui déployaient  en toute liberté leurs vols  élégants  au-dessus de  la  Vieille  Ville  et de ses terrasses  sont cloués  au sol par le bruit  des combats. 

Je sais  que   le vieux propriétaire, un proche  voisin,  n’a  plus de maison. Les  volatiles  de prix, dans  notre quartier  aux mains de rebelles  très  islamistes, ont perdu  avec  la  haute tour,  leur  magnifique repère.  Et     personne     n’a  sans doute plus à cœur de suivre  leurs  évolutions guidées par le chiffon au bâton  tenu  à bout de  bras de leurs propriétaires  tant, pour eux   s’aventurer sur les hautes terrasses, est devenu dangereux.  Les   volatiles ont peut-être été rôtis, ou  ont servi de cible pour des snippers  de temps  à autre  un instant désœuvrés.  Au mieux,  les oiseaux   sont    peut-être  consignés dans leurs cages  pour cause d’affrontements et   d’occupation des lieux   par les  combattants   armés.

Comment se résigner et  croire  à  tant de  destructions dans  cette ville  si ancienne  et dans tout le pays !

C’est un malheur  immense  et  le  minaret absent     rappellera  sans cesse   que  le malheur subi par  la ville d’Alep inscrite sur la liste du patrimoine  mondial,  est irréparable !  Jamais, jamais   personne ne pourra faire revivre avant longtemps  la vie si riche  d’avant, dans  ce   lieu  de rendez-vous  inoubliables, dans  cette  ville  au passé plusieurs fois  millénaire sur lequel  veillait en un témoin que l’on croyait  indestructible,    le minaret incomparable de la Mosquée omeyyade d’Alep..      

Simone Lafleuriel-Zakri    mai   2013

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Les derniers  clichés que j’avais  pris du minaret    datait de moins de deux ans.


Last Updated on Tuesday, 11 June 2013 10:47
 

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Giverny - Mai 2004

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