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Quand le grand écrivain syrien Abdessalam Ujaili recevait ses amis dans son "madafé" à Raqqa ! Interview réalisée par Simone Lafleuriel Zakri PDF Print E-mail
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Written by Simone Lafleuriel Zakri   
Saturday, 20 July 2013 09:26

 

 

Raqqa, la ville d’Abdessalam, hélas, est entrée dans l’actualité tragique syrienne !
Et quand il m’arrive bien trop souvent, ces jours, de lire le nom de la ville ronde du mythique calife d’ Haroun al Rachid apparaître dans des dépêches d’agence qui nous parlent d’occupation, de combats, de massacres ; quand dans des vidéos je découvre sur la grand place, devant l’immeuble du tout pimpant baladiyé, un cercle de Raqqawi assemblés pour assister, par des jeunes hommes venus d’ailleurs et au front ceint du bandeau d’Al Qaîda, à des exécutions bien réelles d’hommes du pays aux yeux bandés, je ne peux que penser à ce qu’aurait ressenti Abdessalam !
Malgré le pessimisme qu’il exprimait dans chacune de nos conversations, il est sûr qu’il ne pouvait imaginer ce que vivraient un jour sa ville : Raqqa et toute la Syrie que, comme sa ville sur Euphrate, il n’avait jamais voulu quitter.

Je regarde autour de moi :
« …je regarde autour de moi. Je compte les fuyards de ce monde et je ne vois qu’eux. Puis quand je vois les catastrophes qu’a engendrées cette longue fuite, j’en ai le cœur serré. Alors je recours au papier et à la plume. Je me console en écrivant…. Je fuis à mon tour. N’est ce pas là la vraie fuite, la grande fuite… »
Abdessalam a fuit et peut-être à temps, en 2006, quand quelque part, loin, très loin de Raqqa, et en très haut lieu, était concocté sans doute, et juste après la destruction de l’Irak- celle des califes d’antan : Mansour et surtout d’Haroun Rachid, la mise à terre et la ruine de son pays : la Syrie !
Le malheur de Raqqa était, ces dernières années 2000, inclus dans le projet occidental mais personne n’avait pensé que le sort de la ville, isolée au cœur du pays, même devenu plutôt modeste et très isolée dans la vie internationale, pouvait être évoqué dans les grands centres de décision du sort du monde et en particulier, hélas, du Moyen et Proche-Orient ! Pensez donc une ville poussiéreuse et perpétuellement assoiffée ; une ville de bédouins surtout, où se rassemblent encore les chefs venus des terres que parcoure mais sans s’en éloigner beaucoup une dizaine de tribus, et où se sont installés parfois récemment de paysans sédentaires dont les maraîchers des alentours de la cité.
Pensez donc, une ex-luxueuse capitale mais aux lointains temps abbassides,et qui avait été témoin à la bataille de Siffin sur les rives du fleuve, aux combat entre troupes du calife de Bagdad et celle d’un gouverneur ommeyade de la contrée et cela dans les années 657 ; une ville qui, pendant longtemps, n’avait plus été capitale de quelque chose car pas comprise dans le grand Bilad ash Sham et, en histoire, plus proche de l’Irak.

Ses autochtones, dans la petite Syrie post mandataire du vingtième siècle, avaient dû, pour se faire reconnaître des nouveaux pouvoirs syriens, prendre souvent le chemin d’Alep le centre économique le plus proche, ou de Damas la longuement historique et illustre capitale, elle !
Puis Damas et son chef, issu lui aussi d’une tribu mais alaouite, avaient fini par s’intéresser à la Jazira du nord-est et à l’ex-capitale d’été d’un calife qui régnait à Bagdad mais qui avait fait choix de séjourner des années à Raqqa…
Plus près de nous, Damas indépendante avait reconnu le rôle des chefs de ces grandes tribus ou semi-sédentaires ; les Chawi invités à entrer dans les administrations locales. Les enfants des tribus prirent régulièrement le chemin des écoles et de l’université. Des jeunes adultes postulèrent et devinrent fonctionnaires. Le régime s’employa à remodeler le paysage en mettant en route un immense barrage sur le fleuve, en procédant à des distributions de terres autrefois accablées de sécheresse et désormais mieux pourvues en eau, puis en démantelant les fermes d’Etat d’abord installées à grands frais mais assez inopérantes et sans grand succès. Au début des années 2000, passant outre aux décisions passées par son père, le président nouvellement élu, et soucieux de lutter contre une corruption plus à l’aise loin du pouvoir central, avait mis en route des projets de modernisation de toute la région !
Raqqa, enfin, avait été dotée d’un beau bâtiment : le siège de son baladiyé pour une administration mieux enracinée. Les Raqqawi avaient, enfin, chez eux et pour eux, des fonctionnaires qui réglaient dans leur steppe leurs problèmes ou enfin tentaient de le faire …
« Je suis né à Raqqa dans la tribu des Bou Badran

 

La madafa d’Abdessala ; l’écrivain est assis à gauche de deux des trois de ses meilleurs amis raqqawis


Abdessalam se raconte alors que, au volant d’une vieille et longue voiture américaine, il me conduit très lentement dans sa ville, dans les environs et au site de Toutoul l’Akkadienne - Tell Bi’a- sur les rives d’un des trois célèbres affluents de l’Euphrate : le Balikh.
« Je suis né à Raqqa, …Nous sommes des Saada…des descendants de la fille du Prophète. Nous avons, pour cette raison, le titre de Sayyed. La tribu à laquelle j’appartiens nomadisait autrefois de Mossoul en Irak à Urfa, en Turquie au sud des montagnes du Taurus.


J’ai toujours de la famille à Mossoul et en Turquie ; Ma ville : Raqqa était la luxueuse capitale d’été d’Haroun al Rachid. Enserrée dans de solides remparts, et aujourd’hui restaurée, elle était entourée de jardins jusqu’à l’Euphrate. On raconte même que la route qui allait à Bagdad était toute ombragée.
Les fouilles font remonter l’histoire de la ville à 3.000 ans avant notre ère. Tamerlan le Mongol et ses hordes guerrières dévastèrent après Bagdad, toute la contrée et s’en furent ensuite à Alep ! Et tout comme dans cette ville martyre, ruinée et pillée, les populations de Raqqa furent décimées ou fuirent. Des familles venues d’Iraq les remplacèrent. Pendant la longue période ottomane, l’Irak et la région ne faisaient qu’un pays…Ma ville aujourd’hui se développe très vite mais toute la région est depuis toujours une zone d’échanges : économique, de population et de culture. Raqqa abrite, ce que l’on sait peu, des mausolées chiites et une dizaine de tombeaux discrets qui attirent beaucoup de pèlerins dont beaucoup venus d’Iran !

Raqqa est devenue une ville de plus en plus étendue mais nous, les familles traditionnelles Raqqawi, nous sommes maintenant minoritaires.

L’Euphrate

 

le fleuve et ses îles près du barrage Al Thawra

J’ai passé beaucoup de mon enfance et de ma vie près du fleuve ! Autrefois il était très large, bordé de plages de sable. Il y avait sur ses rives ni herbe, ni animaux. la terre était très sèche mais dans les îles enserrées dans les bras du fleuve, il y avait des sangliers, des chacals et même des lions.
Dans la steppe on allait chasser, pour se nourrir, des gazelles, et toutes sortes de gibier. Je passais de longs moments à vagabonder et à jouer sur ces rives et dans les îles. Dans mes nouvelles je raconte beaucoup de ces histoires de chevaux, de moutons, de sécheresses et de crues soudaines ! de ce constant contraste avec une nature entre terres brûlées et les eaux, exaltée de lumière ou assoupie, apaisée sous cette voûte extraordinaire de notre ciel oriental. Tout cela a évidemment marqué ma sensibilité d’adolescent !



L’Euphrate devenu mer avant le barrage d’Al Thawra ; Les ruines en briques de terre rouge de Qala’at jJabar - contemplent les eaux parfaitement translucides du Lac Assad

 

Maintenant l’Euphrate comme l’Oronte est un fleuve mort ! Ce sont des fleuves uniquement. Il n’y a plus d’animaux. Ils ont été exterminés au fusil mitrailleur et pourchassés en jeep par des étrangers riches…Les bédouins, eux, chassaient pour vivre.
Mais je me promène encore le long du fleuve, surtout la nuit. Je regarde les étoiles. Mon premier roman de poèmes paru en 1962 a justement pour titre « La Nuit des Etoiles »
A Raqqa, jeune homme, je ne pouvais guère écrire sur autre chose que sur l’amour de la nature, du fleuve, du ciel, et de la nuit étoilée…
Je suis un médecin et un écrivain de Raqqa !
Après des études à Raqqa et à Alep, alors que se développaient mon goût profond pour la lecture, pour la littérature arabe et internationale,plus tard pour les voyages et ma passion pour la poésie - j’ai appris par coeur la majorité de l’oeuvre d’Al Mutanabbi ou des poésies d’Al Ma’aari - c’est à Alep que je suis devenu médecin mais aussi écrivain.
J’avais un penchant pour les sciences. Je voulais tout d’abord me consacrer à la physique. Le grand physicien de Raqqa, Al Battani, m’inspirait. Je suis devenu écrivain mais j’ai tenu à rester médecin parce que ma région en manquait.
La population bédouine fait confiance aux médecins et il nous est même plus facile qu’en ville de soigner les femmes. Elles ont moins de complexes ! Elles ont l’habitude de travailler dehors, dans les champs. Elles participent avec les hommes aux activités de leurs villages. Il y a moins de tabous qu’en ville !
Je me suis donc installé dans ma ville et je n’ai jamais songé à la quitter. Il y avait trop de faire et beaucoup d’ignorance. Je suis attaché à Raqqa. Je n’ai jamais pensé à aller m’installer à Alep ou à Damas....





Gens de Raqqa
Actuellement dans notre société, et même ici à Raqqa, la vie semble évoluer très lentement. Je sens une sorte de déchirement. Nos traditions encore très vivaces se heurtent à un modèle de société imposé de l’extérieur et non dénué d’agressivité. Chacun, ici, se promène avec sa radio, son téléphone, regarde la télévision. Les jeunes vont en ville. Ils regardent des vidéos, lisent les magazines dont des revues luxueuses bien éloignées de leur mode de vie. Ils se passent des films érotiques, et pornographiques, sont agressés dans la rue par des affiches vulgaires de films de dernière catégorie. Mais, dans la rue, c’est à peine s’ils peuvent regarder leurs amies. Les prendre par la main ou faire une promenade avec elles, est impossible!! Et quand ils rentrent chez eux, leur monde est clos !
La poussée islamiste ?
Je ne crois pas beaucoup à l’importance de ce que vous appelez en Occident la poussée intégriste. . Notre peuple est ouvert, tolérant et simple et c’est encore plus vrai pour notre société bédouine ! Ce qui m’inquiète davantage, c’est la poussée démographique. Nos villes explosent et rien n’ait vraiment fait pour accueillir tous ces enfants.. Mes fils pourront-ils vivre dans leur pays d’origine ? J’ai bien peur qu’ils ne rentrent dans un monde déchiré !
la femme syrienne
Dans mes romans,j’ai essayé de rendre justice aux femmes. Dans la société syrienne, nombre d’entre elles ont des responsabilités et, comme en Europe, en Syrie, il faut deux salaires pour s’installer et faire vivre leur famille. Les femmes syriennes travaillent de plus en plus. Certes les hommes ont bien de la peine à accepter leur besoin d’équité et d’indépendance. Certaines de nos femmes n’aident pas beaucoup cette avancée. Elles sont trop passives. Elles acceptent d’être dominées. Elles prennent rarement des responsabilité à moins d’y être obligées par veuvage, divorce, maladies et etc. Elles veulent se conformer à un modèle factice que leur renvoient des magazines occidentaux très loin d’être réalistes. Le changement est lent et difficile ! Il se fait pourtant et moi, j’essaie de l’aider avec ma plume .... Mais tout d’abord il faut s’obliger à la franchise et ne pas excuser les fraudeurs!

Interview réalisée à Raqqa, lors d’une de mes dernières visites et alors qu’ Abdessalam était encore peu atteint pas la maladie qui devait l’emporter en 2006.



En français : larmes de la bien –aîmée
Last Updated on Thursday, 22 August 2013 12:24
 

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