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Colère et sagesse par Adib Gabriel Hathout PDF Print E-mail
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Written by Adib gabriel Hathout   
Monday, 13 January 2014 09:59

Colère et sagesse

 

 

 

Adib Gabriel Hathout.

Janvier 2014

 

 

 


 A la mémoire de mon frère Youssef Michel Hathout

 

 

 

 

Matières

 

Colère et sagesse dans l’art de la décision 

La colère du loup et la sagesse d’Al-Afghani 

La colère vue par Sénèque

Colère et sagesse dans l’analyse de la crise syrienne

 

 

 

 

1.      Colère et sagesse dans l’art de la décision

 

L’exercice de la décision repose sur un trépied dans lequel savoir-être et savoir-faire sont complémentaires. Trois éléments circonscrivent l’acte mental qui consiste à décider et le prémunissent contre les dérives :  

 

-         Une connaissance intégrale des données qui définissent le sujet abordé.

-         Des raisonnements cohérents.

-         Un entendement apte à juger avec calme et sérénité.

 

Les deux premiers volets s’appliquent à toute décision de justice : aucun juge ne peut formuler un avis sans avoir pris connaissance de l’énoncé intégral du problème. De même, aucun verdit n’a de sens sans l’argument qui le justifie.

 

Au cours de ces derniers mois, un des exemples les plus percutants de l’exigence de l’homme politique qui apprécie les choses avec pondération et logique a été, à ma connaissance, celui d’Ed. Miliband, chef de file du Parti Travailliste en Grande-Bretagne (Labor). S’exprimant au sujet d’une éventuelle intervention armée en Syrie (voulue à l’époque par le Premier ministre britannique David Cameron), Miliband reprenait, en ce mois d’août 2013, un principe clé la logique en vertu duquel on ne prend pas une décision sans que le dossier ne soit parfaitement instruit :

 

« Evidence should precede decision, not decision precede evidence »[1]

 

Cette phrase a d’autant mieux retenti dans mes oreilles que tout l’enseignement de la statistique mathématique, tel qu’il a été dispensé par Jean-Paul Benzécri à l’Université de Paris VI entre les années 1970 et 1990, était articulé sur l’exactitude des données sujettes à l’analyse et la rigueur des raisonnements. Pour présenter son point de vue en analyse des données statistiques et textuelles, Benzécri illustrait sa réflexion par une phrase du savant britannique Isaac Newton (1643 – 1727) d’après laquelle on ne feint pas d’hypothèses. Voilà pourquoi, dans un courrier que j’avais adressé, en septembre 2013, à Ed. Miliband, j’avais repris la phrase originale de Newton :

 

Hypotheses non fingo

 

Connaissance des données de départ et raisonnements sans faille, ces deux volets sont omniprésents dans les raisonnements humains. Le vocabulaire des systèmes d’aide à la décision les a repris par les appellations respectives de « entrepôts de données » et de « instruments de fouille » ou datawarehouse et datamining, deux anglicismes qui sont entrés dans le jargon de l’analyse décisionnelle. Cet aspect ayant été traité ailleurs[2], je consacre la suite de ces pages au troisième volet, à savoir le calme qui nous protège contre les jugements précipités.

 

 

Unité du problème

 

Consacrer ces pages au savoir-être ne veut pas dire que je sépare la logique de la posture mentale qui préside aux décisions. Au contraire, cette séparation est d’autant plus artificielle que les fondateurs de l’esprit de cohérence (qui prévaut dans les systèmes d’information actuels), ont aussi traité de la sérénité du sage. C’est ainsi que l’ataraxie (ataraxia : ταραξία),- ou absence de troubles qui caractérise la pensée du sage,- a fait l’objet de tout un chapitre des Entretiens d’Epictète (50 – vers 125). Chapitre où notre ancien esclave n’hésitait pas à justifier de sa méthodologie en remontant jusqu’à Socrate, chef de file de l’histoire de l’argumentation logique[3]. Ainsi qu’Epictète le rapporte, Socrate remettait toujours en cause ses propres « prémisses » (ou hypothèses de départ, standpoints en anglais) fournissant ainsi à l’entendement les hypothèses les plus irréprochables. Tel est le cas aujourd’hui dans toute recherche digne de son appellation. 

 

 

Universalité de l’ataraxie chez les citoyens du monde 

 

Dans « Science et Hypothèse » (1902)[4], le mathématicien français Henri Poincaré a fait observer que la langue française ne préexiste pas logiquement aux vérités exprimées en français (Chapitre VI). Nous dirons de même pour l’état d’esprit atteint par l’ataraxie qu’il n’est pas propre à la Grèce ou à Rome, mais à la personne humaine où qu’elle soit. Par exemple, en tant que science de communication avec le divin, le yoga induit la même fraternité universelle voulue par les fondateurs de la logique[5]. Cette fraternité est donc bel et bien propre à l’être humain « citoyen du monde » selon les termes mêmes d’Epictète.

 

 

 

2.      La colère du loup et la sagesse d’Al-Afghani  

 

Le vécu d’une Nation soumet à la mémoire du citoyen des situations où le problème de la justice est omniprésent. La mémoire réagit en tentant de dégager les lois qui ont prédisposé les faits, ou comme il est permis de dire « la logique des faits ».  Logique et politique se fournissent ainsi mutuellement le moyen de s’améliorer.

 

Propre à la logique, l’esprit de l’équité préside à la lettre de la loi. En sens inverse, un grand homme politique favorise le développement de la logique, des sciences et des arts. C’est ainsi qu’un esclave affranchi de l’empereur Auguste domine, aujourd’hui encore, tout un chapitre des Belles-lettres et des sciences politiques.  En effet, le lien entre logique et politique est illustré dans une fable aussi politique que celle du loup et de l’agneau de Phèdre (vers 14 av. J.C. – vers 50). Le loup y expose les raisons logiques qui lui permettent de se mettre en colère contre l’agneau et de prononcer sa mort. La médisance du père de l’agneau contre l’innocent loup était outrageuse nous disait cet habile juriste, Monsieur Loup ! 

 

Si le loup finit par manger l’agneau, ce n’est certes qu’un détail de parcours. Car comme le démontrent avec logique certaines Instances judiciaires d’hier et d’aujourd’hui, le roi loup ne fait que de justes raisonnements.

   

 

Le loup et l’agneau

 

Un loup et un agneau étaient venus au même ruisseau, pressés par la soif : le loup se tenait au-dessus et beaucoup plus bas était l'agneau. Alors, le brigand poussé par une voracité insatiable chercha contre lui une cause de querelle : « Pourquoi, dit-il, as-tu troublé l'eau pendant que je buvais ? ». L'animal porte-laine, tout tremblant répondit : « Comment puis-je,  loup ! Je te prie, faire ce dont tu te plains ? L'eau descend de toi vers moi pour que j'en puise ». Le loup, repoussé par la force de la vérité, reprit : «  Il n'y a pas six mois, tu as médit de moi. »  L'agneau répondit : «  En vérité, je n'étais pas encore né. » - « Par Hercule, c'est ton père, dit le loup, qui a médit de moi. » Et, dans ces conditions, il saisit l'agneau et le mit en morceaux contre toute justice.

 

Cette fable a été écrite contre certains gens qui, sous de faux prétextes, oppriment les innocents[6].

 

 

Sagesse d’Al-Afgani

 

A la recherche du général qui explique le particulier, le politologue égyptien Jamal Eldine Al-Afghani (1828 – 1911) a agi conformément à la logique de la statistique mathématique, c’est-à-dire, en posant l’analyse d’une mésentente particulière dans le cadre général des sentiments humains. S’agissant de la sentence prononcée par le loup, le mode de raisonnement d’Al-Afghani pourrait nous servir de référence.

 

Dans un article rédigé au début du 20ème siècle sur « La question orientale » (المسأله الشرقيه), Al-Afghani a considéré que la prise de Constantinople par les ottomans (1453) a préludé aux difficultés relationnelles entre l’Orient et l’Occident, mais qu’il y avait là – au-delà de la ponctualité – une loi du comportement humain en vertu de laquelle un fort veut toujours manger un faible[7].

 

N’est-il pas raisonnable, dans ces conditions, de traiter de l’émotion de la personne humaine lorsqu’elle se met en colère avant qu’elle ne prenne une décision aussi irrationnelle que celle du loup ? Tout spécialiste de l’art de décider nous dira que oui.

 

 

3.      La colère vue par Sénèque

 

Dans la littérature du savoir-être qui protège l’entendement du sage, un traité de Sénèque (vers 1 – 65) sur la colère est une référence assez représentative de la pensée sur le savoir-être pour qu’elle serve d’un point de départ à la méditation sur la stratégie qui remplace la colère par la sagesse et la logique punitive par celle du pardon.  La logique du pardon y apparaît plus stratégique que celle de la punition. Rien d’étonnant en cela, et comme me le disait souvent un ami magistrat « Dieu qui sait tout pardonne ». 

 

 

Cliquez-ici pour télécharger le document pdf

 

 

Un déséquilibré mental stimule la recherche sur l’équilibre

 

L’ouvrage de Sénèque sur la colère a été rédigé sous l’empire de Claude (41 à 54), peu après l’assassinat de Caligula (empire de 37 à 41) par la garde  prétorienne. Tout comme le font les dictatures de ce 21ème siècle, Caligula avait multiplié les tortures, les assassinats et les massacres. « Oderint, dum metuant » disait-il :

 

« Qu'importe qu'ils me détestent pourvu qu'ils me craignent ».

 

Cependant, et comme si le mal devait prédisposer l’esprit humain à visualiser le bien, la « maladie d’esprit » de Caligula,- selon les termes de Paul Chemla[8],- avait fourni à Sénèque l’occasion de réfléchir sur la sagesse.

 

« Qui aime plus son prochain que l'homme ? Qui le hait plus que la colère? L'homme est sur terre pour l'entraide, la colère pour l'entre destruction. Il veut rassembler, elle veut diviser[9].  (...) Lui sauver même l'inconnu, elle frapper même l'être cher. »

 

Etant donné que personne ne peut être logique en faisant la guerre contre l’histoire, la spéculation de Sénèque sur la nature de la colère profite de l’expérience de plusieurs siècles de politique. Il oppose ainsi des personnalités qui savent patienter et temporiser sans se mettre en colère à des perturbés mentaux qui finissent toujours par perdre. Ce fut le cas, nous dit-il, lors des guerres puniques, quand la pondération et le calme de Fabius Maximus (v. 275-203 Av. J.-C.) avaient triomphé d’un Caligula avant la lettre, Hannibal (247 – 183 Av. J.-C.). Voyant un jour un fossé plein de sang, ce dernier était même allé jusqu’à s’exclamer en disant « Que c’est beau ».

 

Le génie de Sénèque vient sans doute de Sénèque lui-même, de son éducation au savoir-vivre qui lui a été donné par sa famille, notamment par sa mère[10]. Mais cette haute éducation elle-même est la conséquence d’une histoire où Rome a fini par découvrir sa personnalité politique, et au-delà de sa seule personnalité, la personne humaine qui découvre son humanité, souvent en passant par la guerre !

 

Véritable traité de psychologie politique, la méditation de Sénèque sur la colère nous amène en somme à considérer le particulier dans le général et le comportement dans les lois du comportement. Pour reprendre un concept que nous devons au linguiste français Ferdinand de Saussure, il existe un « champ sémantique » autour duquel un sentiment s’appréhende. En l’occurrence, la colère devrait s’appréhender dans un champ sémantique où les contraires s’opposent et où nous avons d’une part la rancune et la guerre, et d’autre part, le pardon et l’amour.

 

Dans la toile de fond des sentiments humains sur lesquels la réflexion sur la colère nous conduit, sans doute verrons-nous la plus grande punition dans le remords qui suit le pardon. 

 

 

 

4.      Colère et sagesse dans l’analyse de la crise syrienne 

 

Pour mieux comprendre la crise syrienne actuelle et, comme on le dit mieux « rassembler mes idées » (put myself together, disent les britanniques), j’ai interrogé plusieurs personnes et j’ai tenu depuis avril 2012, des fiches où j’ai écrit manuellement les observations de syriens comme de non syriens. Dans la pratique des sondages, cette collecte est le principe des questionnaires ouverts qui préludent à un questionnaire fermé. Je ne puis donc donner que les grandes lignes de ce que j’aperçois à ce jour dans la crise syrienne.   

 

Deux grands axes tendent à identifier les attitudes et les pensées dans ce domaine. Plus ou moins opposés au régime actuel, plus ou moins favorables à un passage progressif vers une démocratie sans chute immédiate du régime, les personnes avec qui j’ai discuté m’ont semblé aussi bien se différentier par la forme que par le fond :

 

-         Le fond, ou l’opinion. Si tout le monde désire un changement, la position sur le changement désiré est très variable. Elle va de la chute immédiate du régime par la force, fut-ce avec une intervention étrangère, à la réforme en douceur.

 

-         La forme, ou la manière d’exprimer son opinion. Le ton plus ou moins polémique avec lequel les personnes interrogées soutiennent leur point de vue distingue deux attitudes opposées. Elles vont de la voix basse à la voix haute et d’un discours argumenté à la gesticulation accompagnée de colère.  

 

Aussi curieux que cela puisse paraître à certaines personnes (et pas à toutes), nous pouvons entretenir des relations cordiales avec des personnes qui soutiennent des opinions contraires aux nôtres et des relations distantes avec des personnes qui ont la même opinion que la nôtre mais qui la formulent au moyen d’un langage colérique, voire punitif. En mars 2012, il m’est arrivé personnellement, de discuter de la manière la plus cordiale du monde avec un chauffeur de taxi qui avait presque l’opinion opposée à la mienne, et nous nous sommes quittés presque en amis !

 

En matière de sondage d’opinion comme en matière de grammaire, séparer la forme du fond est un peu comme séparer la syntaxe de la sémantique. Du point de vue de l’agressivité ou de la douceur de leur présentation,- équivalent de la syntaxe,- deux opinions diamétralement opposées peuvent se ressembler comme deux gouttes d’eau.

 

S’il est donc conclusion, c’est bien la phrase prononcée par Paul Valéry dans son fameux « Discours sur l’Histoire » (1932) :

 

« Nos convictions sont secrètement meurtrières »

 

Cette conclusion nous amène à revenir sur la haute valeur de la dialectique de Socrate qui remettait en cause constamment ses prémisses, d’Epictète qui le prend en exemple, de Newton qui préconise de ne pas s’appuyer sur des hypothèses feintes, de Benzécri qui a proposé une rénovation de la statistique mathématique dès les années 1970, et sans doute aussi du Livre des Proverbes nous rappelant que :

 

« le sage est son propre critique ».

 

Ma culture sémitique chrétienne proche-orientale me permet de penser qu’un jour le rêve de voir les humains dialoguer et instruire les dossiers qui préparent leurs verdicts, ce rêve sera réalité. Nous sommes simplement en train de poser les pierres d’un édifice qui verra le jour demain ou dans mille ans. 

 

Pour rester au présent et pour y arriver posément, il faudra sans doute passer par un enseignement général où l’informatique ne sera plus séparée artificiellement de son histoire dans la logique (même si cette histoire a été écrite en grec et en latin, ni en anglais, ni en français, ni en arabe), et dans cet immense désir de la personne humaine de mieux se connaître pour mieux voir son devenir. Pourquoi donc ne pas clore sur un chef d’œuvre de la prévision issu de la littérature du Proche-Orient :

 

 « Alors le loup séjournera avec l'agneau,  la panthère aura son gîte avec le chevreau.  Le veau et le lionceau se nourriront ensemble, et un petit garçon les conduira. » (Esaïe 11 :7).

 

 

 

 

 

 

Noms propres cités

 

Al-Afghani

Auguste

Benzécri, Jean-Paul

Caligula

Cameron, David

Chemla

Claude, empereur

Epictète

Esaïe, Saint et Prophète

Hannibal

Maximus, Fabius

Miliband, Ed.

Phèdre (Poète latin)

Poincaré, Henri

Saussure, Ferdinand (de)

Sénèque

Socrate

Valéry, Paul



[2] Cf. par exemple, mon article Système et cohérence. Décembre 2010

[3] Cf. Entretiens d’Epictète. Livre II. Chapitre II. 

[4] Et non pas « La science et l’hypothèse » comme certains éditeurs l’ont voulu après la mort de Poincaré.

[5] Cf. Page 301 de « Paramahansa Yogananda. Autobiographie d’un Yogi ». Editions Adyar. Hondouisme. Paris. 2003. 

[6] Traduction A. Hamel. « Phèdre. Fables choisies ». Librairie Hatier. Paris. 1957.

[7] Cf. « La Question orientale (en arabe : المسأله الشرقيه) ». Pages 9 à 20 de « Les écrits politiques de Jamal Eldine Al-Afghani ». 2ème partie. Présentation par le docteur Mohamed Amara. Société arabe d’études et de diffusion. Beyrouth. 1981.

[8] Sénèque. « L’homme apaisé. Colère et clémence ». Traduit du latin par Paul Chemla. Editions Arléa. Octobre 1990.

[9] On se souviendra que rassembler et réfléchir (cogiter, penser) sont le même mot en latin (Saint Augustin. Confessions. Livre X. Chapitre XI). Cf. mon article « Cogiter et rassembler ». Avril 2013. 

[10] C’est ce qui apparait à la lecture de Sénèque dans sa « Consolation à Helvia, ma mère ».

Last Updated on Friday, 13 February 2015 10:55
 

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