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Mélodieuse Hama par Simone Lafleuriel-Zakri PDF Print E-mail
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Written by Simone Lafleuriel-Zakri   
Wednesday, 30 April 2014 15:10

 

 

 



1 : A la descente du bus : La noria dans le jardin public

« Dans l’aimable ville de Hama, tout empêche de penser à rien. Rapide et brillant de lumière, l’’Oronte coule entre les saules, les peupliers, les grenadiers et des noyers énormes, comme je n’ai vu que là-bas. De distance en distance, d’immenses roues…vont porter leur eau en plein ciel…Une longue caresse musicale sort de ces roues gémissantes; c’est assez indéfinissable, quelque chose comme un bruit d’orgue ou de cloche lointaine, un vague meuglement de troupeau, un frelon qui bourdonne, un murmure de sirène, une harmonie continue, qui est le silence d’ici, et où chaque roue met sa note, sa vibration particulière.

Inlassablement, l’eau monte emportée par l’effort du fleuve (...). C’est un rêve oublié au bord de l’eau, une poésie musicale faite de rien, d’amour, de nonchalance, de chants d’oiseaux dans les verdures mouillées, une construction d’azur et de songe, bâtie de matériaux fragiles, on ne sait pas par qui ni pourquoi, et qui ne tient en équilibre que par la puissance d’un rêve.

Le Chemin de Damas

Extrait tiré de l’ouvrage des deux frères : Jérome et jean Tharaud qui, de la Syrie et de l’Orient, nous firent tant de subtiles descriptions de régions où ils se promenaient mais comme des colons en terrain conquis. Nous leur devons cet essai, parmi tant d’autres et par d’autres auteurs, de définir le gémissement si particulier de la noria en travail !

Plainte lancinante ou caresse chantante : la Voix des norias :

 


2: Roue et aqueduc

Noria…Le mot est dit inspiré du bruit que fait la roue quand elle se meut. Le dictionnaire semble le confirmer qui donne d’abord pour ce mot une signification hésitante entre divers bruits à vrai dire plutôt désagréables : nasillard, criard ou grincement ….

Au singulier, la roue se dit naour. C’est une très ancienne structure hydraulique conçue pour puiser et distribuer l'eau en utilisant la seule force du courant ! Mais est-il si discordant ce son que chacun des illustres visiteurs qui firent halte en la ville tente de décrire à sa façon : son agréable, attachant et même mélodieux, longue caresse musicale ou crissement des roues d’un char tiré par des bœufs, murmure de sirène ou plainte lancinante, grincement plaintif, vague beuglement ou harmonie continue ?

Et qui des deux protagonistes rendit en France l’autre célèbre : Maurice Barrès qui chanta la noria, ou la noria qui fit connaître le « Jardin sur l’Oronte » et la naour de son jardin oriental d’un temps sublimé des kan ya ma kan…Il était une fois ?

Noria… Barrès : Ces deux sont désormais très souvent liés par ce texte qui évoque ces « roues ruisselantes qui tournent jour et nuit, au fil du fleuve, pour en élever l’eau bienfaisante et qui remplissent le ciel de leurs gémissements… »

Même s’il n’avait pas lu Barrès, tout voyageur en Syrie s’arrête saisi, lorsque, à sa descente du taxi ou de l’autobus sur la grand-place de Hama toute proche du jardin public central ou sur l’une des rives bordées de végétation de l’Oronte qui baigne la ville, ce son étrange, indéfinissable, si touchant et inoubliable l’atteint. Ce gémissement ne ressemble, il est vrai, à aucun autre, mais comme aussi le passage d’un godet à l’autre de ces filets d’eau à peine captés et qui semblent déjà, vouloir s’évader. Le précieux liquide, à peine recueilli au niveau des berges, s’échappe en s’élevant, pour rejoindre plus bas le lit de son Assi ! Il fuit en mille filets d’eau qui dans le soleil brille en une longue chevelure coulant d’un axe à l’autre de la roue. Tout visiteur contemple sans se lasser, cette bruissante élévation de l’eau, intrigué aussi par la complexité de l assemblage de bois sombre, à première vue hétéroclite. Cette haute roue paraît si usée, si fragile ! L’ensemble plonge à grand peine, et en geignant beaucoup, ses roues dans l’étroit chenal où est conduit le courant du fleuve rebelle. Le mouvement semble s’arrêter, s’attarder. Il semble vouloir refuser de monter jusqu’à l’aqueduc, là-haut, sa charge d’eau. Mais ce n’est qu’hésitation d’un instant. Le mouvement repart, jamais lassé, et la vieille roue, impassible, accomplit son tour, plonge à nouveau et se relève et c’est sans fin !

Tout cela semble ne tenir que du bricolage d’artisans certes ingénieux mais en mal de matériaux sophistiqués !

Pourtant il ne faut que peu de temps à l’admirateur figé d’étonnement en bas de la roue pour se rendre compte de la perfection du système.

Il lui est facile de comprendre aussi que dans sa complexité si ingénieuse, cette roue appartient au patrimoine du pays au même titre que ces architectures prestigieuses qui passionnent les spécialistes des savoirs et savoir-faire de Syrie.

Ces roues et les techniques qui présidèrent à leur fabrication, les savoir- faire des charpentiers d’aujourd’hui comme toute cette somme d’expériences accumulées au fil des millénaires sont ces temps menacés. Ils ont pourtant abouti à cet engin parfait, infatigable et qui n’a besoin d’aucune aide pour accomplir sa tâche. Mais des centaines de roues qui alimentaient les maisons, les hammams et les jardins des villages et de Hama et de la région, seules quelques-unes continuent à tourner, anxieuses d’atteindre, au jour le jour, le niveau trop souvent bas du fleuve. Il leur faut pourtant à ces roues trouver l’exacte charge d’eau à élever car c’est elle aussi qui humidifie la structure, condition sine qua non de sa survie. Il n’est pas question pour ces bois de se dessécher !

Ces dernières années mieux protégées, préservées, les norias risquent toutefois de ne plus faire partie du paysage des Syriens de demain !

Les populations locales leur restent encore très attachées. L’absence de leur bruit qui berce le sommeil du tout petit à l’ancêtre les empêche de dormir lorsque , pour cause de réparation ou par retenue d’eau au barrage, la noria s’immobilise !. La roue est comme une présence humaine, comme une géante bienfaisante dont le bruit atteste qu’elle veille sur la ville, qu’elle ne s’endort pas non plus quand la nuit a envahi les jardins ou que les besoins jamais satisfaits des humains affaiblissent le cours du fleuve et ralentissent dangereusement sa rotation.

 

 

 

 


3 : La noria  une chevelure d’eau qui baigne l’axe

Noyer, peuplier, abricotier, mûrier même …

L'efficacité de la noria dépend de constructions en pierre : de l'aqueduc qui reçoit l’eau dans le canal porté haut par ses arches et du petit barrage qui contrôle le niveau de l'eau. L'eau est conduite par un réceptacle parallèle à la roue et aussi large que possible. Le long aqueduc repose lui sur une enfilade d’arcs et il distribue l'eau du plus près au plus loin pour les constructions proches plus ou moins privées : palais, mosquées bains publics et usages domestiques. Enfin le très précieux liquide est distribué dans les jardins par les canaux d’irrigation. Une petite noria solitaire encore en état fonctionne encore tout en bas de la forteresse assez ruinée de Shaizar. Ce fort qui ne fut que musulman est situé à une vingtaine de kilomètres de Hama et semble surveiller le cours à cet endroit très encaissé de l’Oronte. Du donjon, il domine la plaine du Ghab qui, vers l’ouest, et du nord au sud s’étend au pied des murs. Haut perchées sur un éperon rocheux, ses longues murailles en ceinturent toute la cime et protègent encore quelques habitations. Nous, dans le jardin public, découvrons la roue plutôt modeste mais encore vaillante qui s’élève un peu en retrait de la route... S’élevant à proximité de deux ou trois gros mûriers qui semblent très prospères sur la rive humide, la noria reçoit du fleuve ce qui semble n’être plus qu’un modeste cours d’eau mais, par son aqueduc assez délabré et fissuré elle continue à irriguer les champs alentours.

 


4 : Hama la mosquée vue des norias…Simone Zakri

La construction et l’entretien constant des norias fournissent depuis des siècles, du travail à une corporation de maîtres charpentiers - des mouallem renommés. Par longue expérience transmise depuis toujours, ils savent choisir, dans les arbres des vergers de l’Oronte, l’exact bois nécessaire à chaque partie de l’engin : noyer, mûrier, peuplier, abricotier, chêne vert. Tous ces arbres sont conviés pour participer à l’élaboration de chacune des pièces : mûrier ou noyer pour l’arbre ou l’essieu principal et horizontal et pour le double coussinet - le kitf- sur lequel il repose. C’est du frottement de ses pièces que provient le bruit si caractéristique!
L’abricotier intervient pour leur assemblage ; le noyer est choisi pour les a’atab ou morceaux de bois reliés à l’arbre. Ces a’atab - a'tabe au singulier- ne sont jamais plus de seize, quelle que soit la hauteur de la roue. Le noyer, encore lui, sert pour les cercles ou jantes externes ou internes et pour les bras reliant le a’atab de la roue- à la jante.
À l’exception d’un morceau en fer forgé, toutes les parties de la roue : les pales rayonnant à la périphérie, les caisses avec le bec verseur ou les godets- sanadiq- sont en bois et sont assemblés par des coins et des chevilles en bois. La longévité de ces bois est variable ; leur usure est surveillée avec attention. Les parties en bois sont continuellement entretenues et les pièces usées sont régulièrement changées, mais seul l’axe est changé tous les vingt-cinq ans.

Si toutes les roues à eau sont désignées par l’appellation générique de « noria » de l’Indonésie à la Méditerranée, les nawahirs de l’Oronte sont de machines hydrauliques mises en rotation par la seule force du courant et sans aucune aide ni effort d’origine animale ou humaine. C’est la solution retenue par ces norias hamayotes et elles portent pales et godets sur un support unique : la roue.

 

                        Dans  le coeur de la roue et autre  détail l'escalier de  pierre 

 

  

 

 


5: Détails de la roue  les godets

Presque toutes les roues de la région étaient installées sur moins de cent kilomètres qui séparent la région de Rastan, au sud, à celles de Shaizar, au nord, quand le torrent impétueux, le Nahr al Assi : l’Oronte, se fait fleuve assagi, régulier et exempt de grosses crues. Il insinue alors, à cet endroit de sa vallée, entre des berges solides, des bonnes eaux constantes, nourries des eaux souterraines réserves des massifs et des jebels voisins. Son cours se ralentit, se divise en branches, s’étale. Autrefois, il se perdait un peu cherchant alors son chemin dans les marécages de la plaine.

 

6: Photo prise par les Etablissement ARDO, avenue Baron Alep : Kan ya ma kan

Les norias sont certainement la principale attraction de Hama. C'est aussi le symbole de la ville située à plus de deux cents kilomètres au nord de Damas et en bordure du fleuve Oronte. Hama se visite surtout pour son ensemble de roues toujours en activité. Pourtant la ville a son histoire et une antique présence même si l’origine des roues est, elle aussi, très ancienne. Le tell de la citadelle compte treize niveaux archéologiques, le plus ancien datant du néolithique. L'utilisation de roues à eau en Syrie remonte aux périodes classique et hellénistique, peut-être même à celle des Nabatéens au deuxième siècle av. J.-C. La première mosaïque, datée de 469 avant notre ère et trouvée à Apamée, figure un engin aux dispositifs assez proches du modèle encore en action. Hama est la Hamath araméenne et l’Ephiphania séleucide embellie par Antiochus IV Epiphane. Les roues à eau fonctionnaient, nombreuses, à l’époque de l’Emathe byzantine. Certaines norias comme en témoignent les dates portées sur l’écusson du fondateur ont plusieurs siècles !

Devenue musulmane au VIIe siècle, la période de prospérité ayyoubide à partir du 12e s. plonge Hama au centre des rivalités Syrie-Egypte. Et tout comme à Homs la ville et ses émirs doivent souvent choisir leur camp entre le sultan du Caire, le malik de Damas et les petits princes des environs pourtant tous de même sang !

Si Alep et Damas sont les centres les plus prestigieux du grand Bilad Cham que se disputent de façon récurrente les descendants de Saladin aux prises, de plus, avec les Franjs, Hama avec ses propres provinces joue également un rôle politique et économique important. La région est riche et bien située à un carrefour de routes millénaires. Aussi les récurrentes luttes internes à la famille des Ayyoubides, sur le point d’ailleurs de s’éteindre au cours du XIIIe siècle, ne semblent pas avoir trop nui à l’activité de ses marchands et de ses artisans.

Au XIIe siècle, Ibn Jobaïr : célèbre voyageur andalou qui revient de son premier pèlerinage à La Mecque et en Arabie, va de l’Irak vers la Syrie et Damas. Il se propose de retourner chez lui en Andalousie en se dirigeant vers la Méditerranée et retrouver la terre ferme en Sicile… Au cours de l’été 1184, et par avoir quitté Alep à la mi-juin, il passe par Hama et décrit la région dans sa Rihla machrekiyya : son « Voyage oriental ». Il arrive à Hama par sa plaine couverte de vergers et de vignobles, riche en terres labourables de cultures diverses et de jardins qui se succèdent tout le long des deux rives de cet Al-‘Açi  "rebelle" . Ce nom fait croire, explique -t-il, que l’Oronte « coule de bas en haut alors que  son cours réel est dirigé du sud au nord… » Il poursuit :

« Que Dieu la conserve ! Cité illustre entre les cités, depuis longtemps en coquetterie avec le temps, elle n’est point étendue ni en surface ni magnifique par ses bâtiments … »
Le pèlerin andalou explique que la ville cache ses charmes et mérite, pour être découverte, de consacrer du temps à l’explorer. Lui n’y restera qu’une journée avant de gagner Homs. Bien sûr il décrit, très poétiquement à défaut d’être précis, les norias de ce fleuve qu’il découvre à l’est et qui s’étale dans la dispersion de ses rameaux :

« Sur ses deux rives, les roues d’irrigation se font signe, et sur les deux bords se serrent des jardins dont les branches les recouvrent et dont la sombre verdure y apparaît comme le duvet sur de jeunes joues. Le fleuve se glisse sous leurs ombrages et coule au rythme de leur harmonie… »

Ibn Jobaïr remarque aussi et avec plus de détails précis l’arrivée de l’eau dans les habitations.

« Sur l’une des rives qui bordent le faubourg des lieux de purification s’ordonnent en une rangée de chambres bien aménagées ; l’eau élevée par l’une de norias en traverse toutes les parties ; le fidèle y fait ses ablutions sans subir aucune gêne…

Il décrit la Ville basse avec son pont qui la relie à son faubourg la Ville haute, ses souks admirablement agencés et très fournis et ses mosquées, ses madrassa et son hôpital…

 


7 : Hama :une autre ancienne carte postale, elle, destinée aux touristes de Beyrouth kan ya ma kan !

Toutes les roues ont leur nom propre rappelant le village ou la terre ou le champ arrosé, ou le propriétaire fondateur, ou le donateur. Les plus anciennes norias subsistantes sont attribuées aux seuls propriétaires du lieu. L'une des deux plus grandes norias domine la ville avec ses vingt et un mètres de diamètre et plus de dix-sept mètres de haut et de son aqueduc. Particulièrement long, le canal sur arches alimente le quartier de la Grande Mosquée, à près d’un kilomètre de l'Oronte.

La plus connue : la Mohamadiyah porte une inscription la datant de la période mamelouke en 1361. Elle est située dans Hama. Elle a un diamètre de vingt et un mètres et porte cent vingt godets. Bien religieux, elle appartient à la Grande Mosquée. À cette époque, l’eau court par l’aqueduc vers le bain public : Al Zahab, puis au jardin de la mosquée et à ses propriétaires.

La Mamouriyyah est la deuxième plus grande noria. Elle a également vingt et un mètres de diamètre. Elle date des débuts de la période ottomane (867 H / 1453 J.-C.). Son eau alimentait autrefois neuf mosquées, quatre bains, des entrepôts ou khans, puis irriguait de nombreux champs. En outre, par deux canaux, elle entretenait deux cent cinquante puits et fontaines.

La noria Jabbariyyah proche du musée de Hama et du bimaristan al Nouri fut reconstruite de toutes pièces en 1980. Propriété de la famille Kilani, elle irriguait avec deux autres norias, les champs alentour.

On donne à ces champs le nom de zour et aux terres bordant les rives du fleuve. Chaque zour possédait une ou plusieurs roues arrosant une ou deux parcelles ou boustan.

Sans ces roues, le développement de toute cette région n’aurait pas été possible, pas plus que le travail des petites industries ou le ravitaillement en eau de ces villes prospères. Les palais et les demeures au décor raffiné étaient dotés depuis des siècles de toutes les commodités. Ainsi le chauffage des maisons et l’eau des bains privés se faisait par une conduite d’eau incluse dans la maçonnerie.


La promenade dans Hama

« De hautes murailles de pierres , alternativement noires et jaunes, réflètent leurs damiers déformés dans la rivère qui fuit …des vieux ponts en dos d’ânes, eux aussi noirs et dorés se cassent brusquement au milieu de la rivière…Et des coupoles de palais…entre les cimes des peupliers ou les dômes puissants des noyers, semblent des bulles de savon prêtes à s’envoler dans l’air chaud.

J.et J. Tharaud

Notre arrivée à Hama se faisait le plus souvent en fin d’après-midi. Nous revenions alors d’un long tour qui, d’Alep, nous avait conduit dans les villes byzantines du jebel Zawihé à Apamée. Et comme d’habitude, en matinée, nous avions longuement vagabondé dans les ruines de ces villes figées dans leur corset de pierre intact et que l’on découvre à Al Bara, sous les oliviers et les mûriers ou comme à Sergilla baignée de soleil sur le haut d’un petit oued ! Puis nous avions une fois encore longé, en aller et retour, la longue Colonnade d’Apamée à partir de la petite cafétéria installée, sans se soucier de l’importance d’un emplacement très stratégique, au croisement du cardo et du décumanus ! Et en tentant de fuir, en été, un soleil très ardent, en suivant l’ombre portée du haut portique, nous avions parcouru en visiteurs les plus souvent solitaires, les deux côtés du site, des remparts du sud aux thermes du nord ! Vers l’ouest se découpait à quelques centaines de mètres la colline surmontée par
Qal’aat al Mudiq et son village serré tout autour de l’enceinte ou bien abrité à l’intérieur même du site toujours habité ! Les vestiges d’Apamée étaient souvent, au printemps, baignés d’herbe haute dans de longues parcelles encore en partie cultivées et dominées en leur centre par l’enfilade de ces colonnes diversement torsadées . Les enfants y découvraient à cette époque encore propice à de longues explorations du site assez vierge, de minuscules tortues qu’ils devaient, à très grand regret, laisser vaquer à leurs affaires parmi les pierres et les chapiteaux écroulés.

La route la plus courte pour Alep était de rejoindre Khan Sheikoun sur l’autoroute, à l’est, mais le plus souvent nous revenions au bercail en prenant la direction de la plaine et vers Hama, à une cinquantaine de kilomètres plus au sud.

L’arrivée dans la ville se faisait par les quartiers très neufs et très modernes de l’ouest. Par une longue rue, nous descendions au centre de la ville vers le quartier des norias !

La visite pouvait commencer par le petit pont qui enjambe l’Oronte près d’un terre-plein ou place qui nous permettait habituellement de garer le véhicule qui nous ramenait de la visite à Apamée, mais aussi de la découverte des régions du Ghab.

Toute proche, s’élève la mosquée an Nouri à la longue façade basse et au sommet coiffé de trois petites coupoles blanches, Elle fut édifiée au XIIe siècle par Nour-ed-Din Zengi. Son minaret carré, à faces rectangulaires, joue de ce contraste de basalte noir si souvent présent dans l’architecture de Hama et, là, tressé en deux larges bandeaux sur fond de calcaire ocre. L’intérieur conserve un Minbar orné de bois précieux et délicatement sculpté, un présent du sultan !

À gauche, nous suivions une fois encore la ruelle qui longe le fleuve à notre gauche. Elle nous conduisait, après un passage voûté assez bas sous l’édifice, aux deux norias couplées dont on peut très bien approcher l’imposante structure maçonnée. Cette base porte les roues et l’aqueduc. De la petite cour qui donne juste au bas de la grande roue, il est facile de détailler l’assemblage en triangles décentrés : les ‘at’ab. On peut y observer, au plus près et en fin de course de la plus petite des norias, le canal où la roue s’insinue et le déversement de l’eau dans les auges de pierre.

Des adolescents étaient là, à la belle saison, nageurs rieurs et intrépides qui, pour les touristes s’accrochent à la roue et s’élèvent avec elle pour ensuite plonger dans le fleuve. Les derniers temps, le propriétaire avait décidé de monnayer la vue au plus près de la noria et en surveillait l’entrée !

La même ruelle sinueuse, bordée des hauts murs à appareillage de pierres noires et blanches alternées, nous conduisait ensuite au musée installé dans le très fermé mais très élégant palais Azem. Il fut en partie détruit lors des affrontements en 1982 de l’armée syrienne et des frères musulmans.

 

 


9: Un palais sur l’Oronte. Iwan ombragé par le grand magnolia

Le palais fut longtemps en rénovation. À nos derniers passages à Hama il était, enfin, ouvert au public. Il vaut mieux avant d’aller admirer les collections, aller visiter l’agencement du palais, typique du luxe des grandes demeures syriennes du XIIIe siècle ottoman.

Dans le haremlik, autrefois interdit au visiteur étranger et accessible seulement par un étroit couloir en chicane, le visiteur s’arrête tout d’abord dans la cour intérieure ombragée d’orangers ou de citronniers vigoureux. Le bassin central sous le feuillage d’un très vieux et très imposant magnolia remplit toujours par de très jolis robinets ouvragés. Une partie est dévolue au musée. Le très haut iwan, à l’étage, servait comme toujours de salon d’été. Le selamlik destiné aux visiteurs du maître de maison se trouvait à l’étage comme les autres pièces de réception. La grande salle protégée du soleil par portique à fines colonnes, s’ouvre sur la terrasse ornée par un joli bassin, et qui domine le fleuve ! Le décor en était très raffiné : porte de bois ciselé ; fenêtres à encadrements de stuc finement gravé et ajouré ; rangées de muquarnas portant sur une parfaite et élégante coupole peinte et éclairée de vantaux et portée par des arcs en pierres des habituelles couleurs alternées : noir blanc ocre ; murs ajourés de motifs entrelacés et de bandeaux de pierre colorée où dominent les tons des couleurs habituelles : Blanc, ocre, noir…Les plafonds sont de cyprès incrusté de nacre, ivoire et autres matériaux précieux. Le palais disposait en outre d’un bain et, dans la cour, d’écuries pour les chevaux nombreux du seigneur de Hama ! Dans le musée proprement dit une très unique mosaïque est conservée à l’entrée. Retrouvée à Homs, elle représente une scène rare : un groupe de musiciennes et leurs instruments très reconnaissables : cymbales, flûtes lyre, castagnettes…Deux enfants joufflus actionnent la soufflerie de ce qui semble être un orgue.

10:Palais Azem :vue sur les jardins et l’Oronte en contrebas

Après avoir quitté le palais, nous nous rendions par la rue circulaire qui longe la partie sud de la citadelle au jardin public. Envahi par les promeneurs, bordé de cafés, il est dominé par la noria la plus visitée de la ville ! Il nous restait peu de temps pour la mosquée d’Abu’l- Fida sur les vestiges d’un temple romain et d’une église byzantine ; Les deux princes de la ville reposent dans deux mausolées aux bois d’ébène incrustés de nacre. Mais plus que le souvenir du zengide Nour ed Din, c’est celui de l’émir d’origine ayyoubide du 14e siècle mamelouk : Abou al Fida imad ad Din, fin poète et historien et surtout connu comme géographe sous le nom d’Abulfeda qui imprègne le lieu !

Il nous restait pourtant toujours le temps d’une courte promenade le long du fleuve. Les berges occupées par des restaurants et jardins d’été dépassées, plus loin, nous nous arrêtions près d’un petit barrage dont les larges dalles plates émergentes à peine permettent de franchir au courant l’eau qui,lui, se glisse et tombe en bouillonnant juste en bas. Un très ancien moulin était encore en état de fonctionner. le propriétaire s’empressait à chaque visite de nous en faire visiter toutes les parties. En face, sur l’autre rive, s’étendaient déjà les jardins un peu isolés du centre ville. Un chemin y serpentait dans les carreaux plantés. Bordé de figuiers de barbarie vigoureux, de grenadiers déjà parés de fleurs très rouges, et des touffes de grands roseaux qui semblaient vouloir en défendre l’accès il se perdait dans la végétation dense.

Quand notre voyage se limitait à Hama et la région toute proche alors nous faisions de longues visites aux souks : les deux grands khans ottomans au centre de la ville, et nous allions nous fournir chez leurs tisseurs, en linge de coton tissé avec filets d’argent ou d’or pour le bain ; une spécialité réputée de la ville et depuis de siècles. Mais nous n’oublions jamais l’arrêt au souk bédouin plus modeste du nord de la ville en direction d’Alep et Comme dans celui du bas nous pouvions y choisir de ces nattes colorées en roseaux liés par un tissage géométrique de fils de laine et d’autres objets traditionnels :encore destinés aux paysans de la région !

De Hama il nous reste aujourd’hui le souvenir inoubliable de ce bruit si émouvant et si reconnaissable qui nous guidait inévitablement vers ces incroyables roues.

Invariablement je me souvenais aussi de la première fois où, alors jeune maman et avec ma fille toute petite, j’étais arrivée tard le soir, avec un groupe d’amis syriens dans un endroit un peu à l’écart du centre ville que je pourrais aujourd’hui localiser ! Intriguée par ce bruit si particulier qui semblait venir d’un bosquet dense d’arbres, je m’étais avancée au plus près, portant l’enfant et soudain nous avions découvert dans la nuit cette roue immense sans doute la grande Mohammadiya qui, plaintive et gémissante montait vers le ciel syrien toujours si étoilé, sa charge fuyante d’eau sombre qui semblait en tombant l’envelopper d’une transparente draperie bleutée, la draper dans une brume de mille et une gouttelettes …

Ce serait de nouveau insoutenable d’apprendre que les norias de Hama se sont arrêtées de tourner.

« Est-ce d’avoir jeté les yeux sur les réalités que recouvre la poésie flottante de l’Oronte, il me semble maintenant que la musique de tout cela n’est plus exactement la même, et qu’avec la fin du jour elle a pris je ne sais quoi de sévère et d’un peu triste, qu’elle n’avait pas alors ..

Jérome et jean Tharaud, le Chemin de Damas, Paris Libraire Plon, 1923

Iconographie proposée : photos S.Zakri

1 : descente de bus : noria et jardin public

2 :roue et aqueduc : la voix des norias

3 : Chevelure autour de l’axe

4 : Noria et l’Oronte peinture S.Z

5 : la mosquée vue des norias

6, 7 et 8: détails de la roue les godets

9 et 10 : Hama :anciennes photos Alep et Beyrouth

11 :promenade dans Hama la rue des norias

12 : Palais Azem : sur les jardins et l'oronte

13: palais Azem : salle de réception 
 

Simone Lafleuriel-Zakri 37, rue Washington, 75008, Paris Pour Mlfcham avril 2014

Last Updated on Sunday, 01 June 2014 09:22
 

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