Espace adhérent

Les lettres de Paul De leur rédaction à la formation du corpus paulinien par Christian-B. Amphoux, Montpellier PDF Print E-mail
User Rating: / 2
PoorBest 
Written by Christian Amphoux   
Tuesday, 30 September 2014 09:52

     Le Nouveau Testament a deux pôles principaux : les évangiles et les lettres de Paul. Dès la fin du 2e siècle, un Père de l’Eglise vivant en Gaule, à Lyon, Irénée, d’origine syrienne et s’exprimant en grec, leur accorde une égale autorité. Mais l’histoire de ces deux groupes d’écrits est bien différente. Voici celle que j’ai reconstituée, pour les épîtres de Paul ; je laisserai ici de côté les savants débats contradictoires sur le détail de cette histoire, pour m’en tenir à la version des faits émanant de mon travail.

L’histoire de la rédaction

     Les lettres de Paul sont écrites entre le début des années 50 et la mort de Paul, qui survient vers 63 – mais la date est incertaine. Paul s’est converti beaucoup plus tôt : selon ses propres indications (Galates 1,18 et 2,1), dix-sept ans avant la conférence de Jérusalem, qui se tient en 49, soit en 32, très peu de temps, en somme, après la naissance de la communauté de Jérusalem, qui naît de la foi en la résurrection de Jésus, vers le 10 avril 30. Après la conférence de 49, la vie de Paul se divise en trois : premier voyage égéen (Actes 16-18), de 50 à 54 environ ; deuxième voyage égéen (Actes 19-20), de 55 au début de 58 ; la captivité (Actes 21-28), de la Pentecôte 58 à la mort de Paul ; il est arrêté et emprisonné à Jérusalem, puis transféré à Césarée, enfin il arrive à Rome vers l’an 60.

Le premier voyage égéen (50-54)

     Paul part d’Antioche et se rend en Thrace, puis en Macédoine, à Philippes et Thessalonique notamment, puis il se rend à Athènes et va fonder l’Eglise de Corinthe, la capitale de l’Achaïe (la Grèce romaine), où il passe deux ans, avant de revenir à Antioche.

     Au cours de ce voyage, Paul écrit une seule lettre, peut-être depuis Athènes, et il l’adresse aux Thessaloniciens : il souligne alors sa fidélité à l’enseignement des apôtres de Jérusalem, dont il adopte la croyance dans le retour très prochain de Jésus en gloire, avant la fin de la génération. Puis, à la fin de ce voyage, depuis Antioche, il écrit une deuxième lettre, toujours aux Thessaloniciens, pour prendre ses distances avec l’enseignement des apôtres : ce qui l’a fait changer d’avis, c’est le constat à Antioche que cet enseignement, qui conserve la loi comme chemin de salut, a de fait divisé la communauté en deux, les judéo-chrétiens d’un côté et les pagano- de l’autre. Paul s’efforce donc de trouver un moyen de donner plus de cohésion à l’ensemble de la communauté.

     Donc, deux lettres dans ce premier voyage, 1-2 Thessaloniciens, la première en 50 ou 51, avant le séjour à Corinthe, et la seconde vers 54 à Antioche, à la fin du voyage.

Le deuxième voyage égéen (55-58)

     Paul repart pour la Grèce en 55, il traverse la Galatie, puis arrive à Ephèse, où il va séjourner deux ans. Une émeute l’oblige alors à partir, et il gagne la Macédoine, s’arrête à Philippes, puis séjourne à Corinthe prendant l’hiver 57-58 ; il gagne par mer Milet où il rencontre ses amis d’Ephèse et gagne la Palestine par mer, accoste à Césarée, d’où il se rend à Jérusalem où il arrive pour la Pentecôte.

     Au cours de ce voyage, Paul écrit quatre lettres, dont les deux principales de son œuvre, à savoir Romains et 1 Corinthiens. Arrivant à Ephèse, il écrit aux Galates pour les mettre en garde contre l’enseignement des Hellénistes, un groupe dissident qui a quitté Jérusalem en 32, juste avant sa conversion, et qui diffuse depuis Alexandrie un enseignement de sagesse très éloigné de celui des apôtres et que Paul rejette globalement. Puis il écrit aux Corinthiens pour leur faire une recommandation plus précise contre les Hellénistes et pour leur faire part de ses propositions nouvelles pour compléter l’enseignement des apôtres et préserver l’unité de la communauté. Les Hellénistes finissent par chasser Paul d’Ephèse, qui part en Macédoine ; et depuis Philippes, il écrit une seconde lettre aux Corinthiens, courant 57. Enfin, sans doute à Corinthe, il rédige  sa lettre aux Romains, où il va jusqu’au bout de sa pensée, sans prendre le temps de rédiger un véritable traité, car il écrit dans l’urgence. A Milet, il communique aux Ephésiens les idées nouvelles qu’il vient de mettre par écrit, puis se rend à Jérusalem, où il se heurte à l’opposition de Jacques, frère de Jésus et chef de la communauté chrétienne, mais aussi de gens venus d’Ephèse, sans doute des Hellénistes, qui provoquent son arrestation.

     Donc, dans ce deuxième voyage, quatre lettres, Galates, fin 55 à Ephèse, 1-2 Corinthiens, en 56 à Ephèse, puis en 57 à Philippes, enfin Romains, à Corinthe pendant l’hiver 57-58.

La captivité et le séjour à Rome (59-63)

     En une ou plusieurs fois, Paul écrit sa lettre aux Philippiens, en captivité à Césarée. Il y transmet un hymne liturgique destiné à devenir le credo des chrétiens (Philippiens 2,6-11), et ce cantique aura un grand succès ultérieur chez les Pères de l’Eglise, mais pour l’heure, il ne remplace pas le résumé doctrinal très judaïsant qui vient de Jésus lui-même et qui est transmis comme une prière, je veux dire le Notre Père (Matthieu 6,9-13). Puis Paul, après deux procès et un appel à l’empereur, part par bateau pour Rome, essuie une terrible tempête, mais arrive finalement sain et sauf à Rome – et les Actes s’arrêtent à cette arrivée, sans raconter la fin du ministère de Paul. Il écrit alors ses dernières lettres, Colossiens, vers 61 et le billet à Philémon juste avant sa mort.

     Donc, encore trois lettres, Philippiens à Césarée vers 59, Colossiens et Philémon à Rome, vers 61 et au-delà.

     En tout, nous avons donc neuf lettres de Paul, dont huit à six Eglises (Rome, Corinthe, Galatie, Thessalonique, Colosses et Philippes) et le billet à Philémon. D’autres lettres viendront s’ajouter plus tard, en plusieurs étapes, lors de la formation du corpus de ces lettres.

La formation du corpus

     Le premier auteur à citer les lettres de Paul est Clément de Rome, dans sa lettre aux Corinthiens, écrite, estime-t-on, ver 95. Des neuf lettres précédentes, il mentionne seulement les deux principales, 1 Corinthiens et Romains. L’une est adressée aux mêmes destinataires que sa propre lettre et l’autre l’a été à sa communauté : rien n’indique donc que les lettres de Paul soient déjà rassemblées, mais Clément manifeste une bonne connaissance de ces deux-ci, dont il approuve le contenu et en fait déjà une référence.

Ephésiens comme lettre centrale

     Les lettres d’Ignace d’Antioche, écrites vers 110, sont ensuite les premières à suggérer la formation d’un corpus de lettres de Paul ; et dans ce corpus apparaît une nouvelle venue, celle aux Ephésiens, écrite sur le modèle de Colossiens, sans doute par Aristion, chef de l’Eglise de Smyrne, à la deuxième génération chrétienne, avant Polycarpe. La lettre d’Ignace aux Ephésiens groupe les allusions à cinq lettres dont quatre de Paul, avec Ephésiens au milieu, comme s’il s’agissait de constituer un corpus avec une lettre d’imitation au centre, entre les deux grandes lettres déjà connues et deux autres plus courtes, l’une étant la première lettre de Paul et l’autre, la dernière aux Eglises : 1 Co – Ro / Eph / 1 Th – Col.

     Dans les lettres suivantes d’Ignace, cette première collection s’accroît de deux nouvelles, l’une écrite par Paul à Philippes, l’autre adressée par lui à la communauté de cette ville, depuis sa prison de Césarée, la collection devenant : 1-2 Co – Ro / Eph / 1 Th – Col – Phl.

     Ignace a suggéré un rassemblement de lettres, mais il ne l’a pas opéré lui-même, il en a confié la tâche à Polycarpe, qui publie, sans doute vers 120-130, à Smyrne, un corpus amplifié de trois lettres supplémentaires : Gal – 1-2 Co – Ro – 1-2 Th / Eph / Col – Phl – Phm.

     Ce corpus est revu par Marcion, vers 140, et édité par lui avec une forme réduite de l’évangile de Luc, pour proposer ces écrits comme référence commune des chrétiens. Mais le recueil de Marcion est rejeté par l’Eglise de Rome, et le personnage excommunié.

L’adjonction des lettres pastorales

     Vers 160, Polycarpe publie une nouvelle édition du corpus paulinien, en y ajoutant trois épîtres dites « pastorales » (1-2 Timothée et Tite) ; le corpus contient désormais 13 lettres, disposées dans un ordre modifié, formant la proportion du simple au double, de part et d’autre d’Ephésiens :  Ro – 1-2 Co – Gal / Eph / Col – Phl – 1-2 Th – 1-2 TmTt – Phm.

     Auparavant, les lettres formaient une proportion inverse destinée à compléter la double proportion des évangiles, qui leur donne un statut d’Ecriture sacrée, et ajouter l’idée de réunion des fidèles à Dieu comme un signe d’apaisement et d’accomplissement de l’attente du royaume ; mais en 160, cette proportion est inversée par l’éditeur, qui complète ainsi la nouvelle proportion donnée au corpus des évangiles, par l’ajout de nouveaux écrits. Polycarpe en reste à une écriture savante, alors que la culture qui servait de cadre à cette écriture s’est effondrée en 135, avec la chute de Bar Kokhba. L’édition de Polycarpe sera la base du choix des œuvres du Nouveau Testament, mais son texte savant n’est pas admis, il sera révisé. On ignore l’origine des pastorales, écrites vraisemblablement en Asie mineure, vers l’an 100.

Hébreux comme lettre paulinienne

     Vers 180, l’idée d’un corpus organisé selon une proportion significative autour d’une lettre centrale est abandonnée, et à Alexandrie, une nouvelle édition classe les lettres dans l’ordre décroissant de leur longueur. Une nouvelle lettre apparaît, Hébreux, tandis que les Pastorales sont retirées du corpus : Ro – Hb – 1-2 Co – Gal – Eph – Col – Phl – 1-2 Th – Phm.

     En tout, cette fois, 11 lettres. Mais d’où vient la nouvelle lettre ? Clément d’Alexandrie, qui écrit vers 200, semble en connaître l’origine : il l’attribue à Luc, qui a été disciple de Paul à Rome et qui est nommé avec Marc et deux autres dans Colossiens et Philémon. Mais Luc n’a pas écrit cette lettre en entier : il a utilisé un florilège de citations bibliques déjà réunies et dont Paul a disposé à Rome, au début des années 60, qu’il a peut-être constitué lui-même, ce qui expliquerait la présence de cette lettre dans le nouveau corpus.

     Une de ces citations est particulièrement intéressante : on lisait jusque-là, dans le Ps 39,7 : « Tu ne veux pas de sacrifices, mais tu nous as creusé des oreilles », par référence à la loi qu’il s’agit d’observer pour être sauvé ; mais dans Hb, la citation devient : « Tu ne veux pas de sacrifices, mais tu nous as façonné un corps », aussitôt expliqué comme le corps du Christ, dans la perspective paulinienne selon laquelle la mort de Jésus est rédemptrice, elle assure le salut par la foi, qui prend alors la place de la loi, comme chemin de salut. Une subtilité qui ne peut avoir été inventée que par Paul ; et qui est si fondamentale que le texte du psautier grec s’en trouve modifié, à Alexandrie, à la même époque : il intègre la variante d’Hb 10,5.

Le corpus des 14 lettres

     C’est à Antioche vers 200 que pour la première fois les quatorze épîtres du corpus paulinien sont réunies, et ce corpus ne variera plus, sinon encore dans l’ordre des épîtres. Le corpus comprend les dix épîtres réunies par Polycarpe vers 120-130 et éditées par Marcion, avec en plus les Pastorales et Hébreux.

     Au 4e siècle, Hébreux est intégrée à ce corpus juste avant les Pastorales et Philémon :

Ro – 1-2 Co – Gal – Eph – Phl – Col – 1-2 Th – Hb1-2 Tm – Tt – Phm

Ephésiens est désormais une épître parmi d’autres, Philippiens est passée avant Colossiens, selon l’ordre chronologique, alors qu’elle se trouvait après, selon l’ordre d’entrée dans le corpus. Les quatre épîtres de tête sont disposées dans l’ordre de leur importance, alors que chez Marcion, elles étaient dans l’ordre de leur rédaction.

     Il faut attendre les conciles latins de la fin du 4e siècle, pour que l’ordre actuel apparaisse :

Ro – 1-2 Co – Gal – Eph – Phl – Col – 1-2 Th – 1-2 Tm – Tt – Phm – Hb

Conclusion

     Les 14 épîtres du corpus paulinien ne sont pas toutes de Paul, mais leur noyau est bien de lui et cinq d’entre elles sont l’œuvre de ses disciples : la plus ancienne, Hébreux, est d’origine romaine, Ephésiens imite une épître romaine et les Pastorales se présentent comme adressées par Paul à ses amis.

 

Promotion 1963

MLFcham Promotion 1963

Giverny - Mai 2004

MLFcham Giverny - Mai 2004

Athènes - Oct 08

MLFcham - Athènes - Octobre 2008

Promotion 1962

MLFcham Promotion 1962