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Forces et faiblesses de l’intelligentsia arabe/A Propos de: "Eclatement ou recomposition du monde arabe ? " Débat animé par Alain Gresh-commentaire Amin Elsaleh PDF Print E-mail
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Written by Amin Elsaleh - Adib Gabriel Hathout   
Monday, 15 December 2014 09:55

Vous pouvez trouver l’ensemble des contributions d'Amin Elsaleh sur le site academia à l’adresse:

https://independent.academia.edu/AminElsaleh

 

Forces et faiblesses de l’intelligentsia arabe

 

 

Par Amin ELSALEH et Adib Gabriel HATHOUT

25 mars 2014



 

Au bout de quarante-trois ans d’enseignement de la langue arabe à Moscou, le chercheur

russe Hratchia Cappucian a souligné en connaissance de cause le rôle de la logique

mathématique dans l’intelligence de la grammaire de cette langue[1].

 

La réflexion sur la logique des rapprochements entre les mots de la langue arabe confirme

cette appréciation et nous semble être porteuse d’une grande richesse intellectuelle.

Non seulement pour les Arabes, mais pour comprendre la personne humaine, sa nature,

ses émotions, et comme le veut la philosophie linguistique de Leibniz, pour cerner d’un peu

plus près l’impulsion naturelle de la personne humaine. 

 

Nous espérons que la prise de conscience de cette richesse contribue à ces effets positifs.

Guidés par ce vœu, nous commencerons le texte en comparant deux manières d’approcher

les mots : la première a lieu en France, et plus généralement dans l’Occident latin, la seconde

est d’usage en grammaire arabe.

 

A l’ère où la grande quantité de renseignements textuels est toujours plus à l’ordre du jour

dans la recherche sur le langage, nous verrons comment l’architecture de la langue

arabe est capable de suggérer une nouvelle approche du mot, quelle que soit la langue. 

 

Dans d’aussi bonnes dispositions logiques et linguistiques, la question corollaire saute

aux yeux : pour quelle raison le monde arabe n’arrive pas à décoller intellectuellement et

à prendre dans la recherche internationale sur le langage ? Il en sera traité en conclusion.

   
 Le lemmatiseur 

 

Le traitement des grandes données textuelles exige que soient prédéfinies des

normes de rapprochements entre les mots. L’usage français voudrait que l’on se base

sur des considérations propres à la grammaire. Les logiciels qui établissent ces réductions

sont dits « lemmatiseurs » (retour au lemme). Un lemmatiseur procède par diminution

du nombre de mots en ramenant :

 

-         Les formes conjuguées des verbes à l’infinitif

-         Les formes contractées à leurs composantes originelles. Par exemple, « aux » est

décontracté et remplacé par « à » et « le »

-         Le pluriel au singulier.

 

Ce travail réduit le nombre total de mots analysés en ramenant à un même agrégat des

signes qui ont un trait commun[2].

 

Le lemmatiseur naturel de la langue arabe



La grammaire arabe propose une toute autre approche du regroupement: le concept de

racine (جذر) peut y être qualifié de « lemmatiseur naturel ». La « racine » permet en

effet de procéder à des comparaisons entre mots sur la base de leur composition

consonantique.

 

Considérons un exemple : en arabe, le boulanger, le pain et le four, qui ont la même

racine physique (خ ب ز), sont susceptibles d’être regroupés. Ainsi, sur une base physique,

nous regroupons des mots sémantiquement voisins (boulanger, four, et pain).

Cette logique est d’ailleurs la même dans toutes les langues sémitiques.

 

Des gradations dans la ressemblance

 

D’une manière plus générale, il existe en grammaire arabe une philosophie de la

ressemblance, le ginas (جناس) qui établit des gradations dans la ressemblance.

Cette grammaire distingue le ginas imparfait du  ginas parfait :

 

Le ginas imparfait met en relation des mots qui ont en commun un au moins des quatre

critères de l’écriture : la nature des lettres, leur ordre dans le mot, leur forme et leur sonorité.

C’est ainsi que les mots arabes de « barrer » et de « contrer » (صد  et  سد) ont un ginas 

imparfait du fait qu’ils ne diffèrent que d’un son « s » plus ou moins fort.  

 

Le « ginas » parfait rejoint ce que la langue française appelle « polysémie » : plus d’un

sens pour un même mot. Ainsi, le même mot ﺠﺒﺮ  (prononcer « jabr ») peut signifier soit

l’algèbre, soit le rassemblement de ce qui a été artificiellement séparé, ou encore la

force. On trouvera plus de détails sur ce sujet dans un article déjà paru sur mlfcham

(Au rendez-vous des mots. Par A. Hathout). 

 

 

La question internationale

 

La logique de la comparaison qui est proposée par la langue arabe est-elle propre au

parler humain universel ?

 

Cette question a été ébauchée par le Père de l’informatique moderne, l’allemand

Wilhelm Gottfried Leibniz. Sans savoir que sa recherche était une généralisation

du « ginas » arabe, l’illustre penseur allemand n’hésitait pas à affirmer son admiration

pour l’érudition arabe. Une érudition qu’il disait être profitable à l’Occident et dans

laquelle il était engagé sans le savoir ! 

 

La question d’une comparaison entre les langues qui se ferait sur la base des consonnes

(comme le suggère la langue arabe) a ensuite été affinée par le baron Carra de Vaux

dans les années 1910-1940. Pour établir son « ginas » au niveau international, le linguiste

français a comparé des mots dans une multitude de langues : arabe, français, latin,

hébreu, grec, etc. (Plus de détails dans  Sentiment et sonorité en poésie)

 

Ici comme là, chez Carra de Vaux comme chez Leibniz, c’est l’intelligence du penchant

instinctif de la personne humaine qui est visée en ultime recours.

 

 

Synthèse

 

Que la langue arabe soit d’une grande beauté ou que cette beauté soit mathématique,

voilà qui nous paraît indubitable. 

 

Nous ne pensons cependant pas que le monde arabe actuel puisse découvrir

son âme,  comprendre sa propre richesse et sa propre spécificité culturelle en

dénigrant les bienfaits de l’Occident. Ce sont en effet des intellectuels occidentaux,

de culture judéochrétienne, qui ont valorisé, la langue arabe et la civilisation arabophone.

Outre les personnalités citées plus haut, on se souviendra par exemple qu’Ibn Khaldoun

lui-même a été redécouvert dans les années 1810 par le français Silvestre de Sacy

et l’allemand Hammer-Purgstall !

 

Quant à l’algorithmique, une science qui prend son éclosion en langue arabe avec le

perse Al-Khawarizmi dès le neuvième siècle, on se souviendra qu’elle a été sauvegardée

par le moine irlandais Adelard of Bath, au douzième siècle (Cf. Page 98 de

« Une histoire des mathématiques. Routes et dédales. ».

Par Amy Dahan-Dalmenico Jeanne Peiffer. Editions du Seuil. 1986. Première édition

en 1982 sous le titre « Routes et dédales ». ) 

 

Le drame du monde arabe est mental. N’arrivant pas à voir « la racine » historique de sa

propre histoire, il finit par dénigrer ce qui lui est différent et par ne devenir étranger à

lui-même ! Ce drame a été souligné par le penseur égyptien Mohamed Hassanein Haykal:

« les arabes n’acceptent pas la différence »[3].

 

Cette situation qui ne prédispose pas le dialogue international finit par être meurtrière et

suicidaire.

 

Pour commencer à s’en sortir, les intellectuels du monde arabe devraient investir dans

l’écriture de leur propre histoire en y incorporant l’histoire de la logique.

Ils se demanderont ainsi ce que serait la civilisation arabe si leurs Ancêtres s’étaient

coupés de l’Occident, sans traduire Euclide, Aristote, et bien d’autres penseurs étrangers !



[1] Cf. Le quotidien syrien Al-Baas du 21 août 2000. Article de Monsieur Najib Gabra

 

[2] Plus de détails dans «  Analyse statistique des données textuelles ».Par Ludovic

Lebart et André Salem. Dunod. 1988

 

 

[3] Cf. http://www.youtube.com/watch?v=qNNMH10Uffk&feature=related

 

  Note: "Au rendez-vous des mots" est publié le 2 février 2013:

http://www.mlfcham.com/index.php?option=com_content&view=article&id=1413:au-rendez

-vous-des-mots-par-adib-gabriel-hathout&catid=197:adib-hathout&Itemid=1937

  Il fait partie de 12 articles publiés dans la rubrique "écrivains arabes" du même auteur.

 

 

 

 

 

A Propos de: "Eclatement ou recomposition du monde arabe ?", commetaire Amin Elsaleh

Débat animé par Alain Gresh, directeur adjoint au Monde

diplomatique – samedi 15 mars 2014 à 18h.

 

J’ai assisté à ce débat où deux chercheurs et un ancien diplomate ont communiqué leur opinion sur le sujet en parlant d’Islamisme, de

Takfirisme, de Wahabbisme, bref de l’Intégrisme sous toutes ses formes[1] ; de la révolution tunisienne, égyptienne, peu de paroles

sur les palestiniens, sur la guerre en Syrie…

Mon souci n’était pas d’être ou ne pas être d’accord avec leurs propos ;

mon souci était de constater l’absence presque de réponse à la question:

où est positionné le « nationalisme arabe » dans tout cela ? la réponse

était timide ignorant à titre d’exemple « le Nassérisme »; le mouvement

tiers-mondiste et panafricaniste dont El Mehdi Ben Barka était un des

chef de file [2].

 

Pour des historiens c’est grave d’ignorer le champion de la

«Qawmiyya Al-Arabia » qui est Nasser, d’autres acteurs tel que

« Michel Aflak et Salah ad-Din al-Bitar » [3] » et quelque soit l’aboutissement de leur action.

Nombreux sont de ma génération  qui croyaient , et croient encore,

au « nationalisme Arabe » et étaient fiers de leur appartenance à cette « Oumma » unique et indissociable malgré les grands efforts coloniaux

de destabilisation[4].

Mes remarques ne consistent pas à réfuter ou à accepter tel ou tel propos émis pendant le débat, mon objection consiste à refuser de massacrer notre histoire et à l’amputer d’un mouvement qui a sombré après la guerre des six jours de 1967 dans l’oubli ; quant à notre recherche identitaire et linguistique, elle a été submergée par les thèmes d’actualité d’aujourd’hui.

Est-ce que cela veut dire que nous allons refouler les différentes « ethnies » et la mosaïque de religions qui compose le monde arabe et l’écarter de son droit légitime à contribuer au « printemps arabes » et à poursuivre son combat pour Al-Nahda[5]?

Le monde arabe a souffert de l’époque de « Al-Inhitat »[6] qui a duré 400 ans sous l’empire Ottoman. Après un simulacre d’indépendance, le monde arabe est rentré dans une seconde phase critique qui est la négation de son identité linguistique et arabe dans toutes ses composantes, sachant que ces composantes ethnique et religieuse  ont contribué à l’éclosion d’une civilisation arabo-musulmane qui a rayonné sur le monde occidental à l’époque du « moyen âge », elle a assuré la survie et la continuité de la civilisation gréco-romaine à travers une production riche dans toutes les disciplines ; notamment :médecine, mathématique, art, philosophie ; où toutes les composantes ethnique et religieuse ont contribué activement à cette civilisation arabo-musulmane méconnue dans le monde occidental en-dehors de la sphère des universités et des média spécialisés.

 

Amin Elsaleh - Paris le 18 mars 2014


[1] Abdelwahab Meddeb – La maladie de l’Islam – Editions du Seuil , février 2002

[2] http://fr.wikipedia.org/wiki/Mehdi_Ben_Barka

[3] http://fr.wikipedia.org/wiki/Salah_Eddine_Bitar

[6] Traduction des mots arabes : Qawmiyya Al-Arabia (nationalisme arabe) ;  Oumma (nation) ; Al-Inhitat (la décadence) ; Al-Nahda (renaissance)

Last Updated on Saturday, 05 March 2016 17:46
 

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