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La tragédie syrienne : Crise identitaire et espérance par Christian Amphoux PDF Print E-mail
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Written by Christian Amphoux   
Thursday, 18 December 2014 14:28

     Un récent documentaire diffusé sur France 3, à propos de la guerre civile en France entre résistants et collabos, lors de la Deuxième guerre mondiale, m’a ramené à la tragique situation de la Syrie d’aujourd’hui, vivant à son tour dans les affres de la guerre civile. A la base d’un tel conflit, il y a toujours un problème d’identité ; et l’exemple de la France illustre qu’après la guerre civile vient le temps de l’apaisement et de la reconstruction. La Syrie traverse une crise dont elle se relèvera, elle n’est pas au bord de l’anéantissement.

     Au moins trois identités inconciliables s’affrontent, dans ce conflit syrien. D’abord, le pouvoir en place, qui avait au départ le soutien des diverses minorités religieuses et d’une partie de la majorité sunnite du pays ; ensuite, une minorité pro-occidentale faisant figure de modérés et appuyée par les gouvernements occidentaux (américain et européens) ; enfin, une faction djihadiste, qui prétend mener la guerre sainte et profite du conflit pour semer le chaos, en se faisant appeler « Etat islamique » et s’inscrivant dans la mouvance d’Al Qaïda.

     Ces trois forces qui s’affrontent dans un combat meurtrier et inégal sont d’abord les héritiers de l’histoire récente du pays. Mais plus profondément, elles sont la conséquence de l’empilement des identités qui se sont succédées au cours des siècles et qui n’ont jamais abouti à une identité nouvelle unie.

     Au début du xxe siècle, le démantèlement de l’empire ottoman est opéré par les vainqueurs occidentaux, qui délimitent de nouveaux pays et les soumettent à la colonisation. Après la Deuxième guerre mondiale, ces pays accèdent à leur indépendance, avec les frontières imposées par l’Occident : la Syrie ne comprend ni le Liban ni la région d’Antioche, et ces deux régions sont vécues par certains comme des amputations. Le pouvoir en place diffuse ou laisse diffuser une carte de la Grande Syrie incluant ces deux régions, ce qui entretient l’idée d’un pays qui doit encore retrouver ses frontières « naturelles » ; tandis que les pro-occidentaux ont pris leur parti des frontières imposées par les Occidentaux. A ce conflit latent se superpose celui d’un pouvoir central fort, mais minoritaire, et d’une aspiration à devenir une démocratie à l’occidentale. La tension entre ces deux pôles est exacerbée d’abord par la politique de l’Etat d’Israël, puis par les guerres qui opposent entre eux les Libanais, divisés en plusieurs communautés religieuses dont l’équilibre est instable. Enfin, au début du xxie s., à la faveur de la disparition de la guerre froide qui opposait l’Union soviétique à l’Occident, une mouvance islamique radicale se manifeste, désireuse d’en découdre avec l’Occident et hostile aux régimes laïques mis en place dans les pays musulmans : dans un prétendu retour aux sources, il s’agit de restaurer le califat et la loi islamique dans toute sa rigueur, la charria. Telles sont les forces en présence qui s’affrontent depuis trois ans.

     La mouvance radicale qui se réclame de l’islam, mais récusée par la masse des musulmans modérés qui font une lecture tout autre de l’islam, exerce sur toute une jeunesse un pouvoir de fascination qui surprend et inquiète. Par centaines, garçons et filles quittent leur vie actuelle pour s’engager dans un combat qu’ils considèrent comme la guerre sainte. Ainsi, après la fascination de la détestation du Juif qui a abouti à la Shoah, voici la fascination pour la guerre sainte visant à établir un pouvoir oppressif, comparable dans son esprit au projet nazi. Face à cette inhumanité, les adversaires d’hier, pro-occidentaux et pro-gouvernementaux, sont amenés à lutter contre cet ennemi commun ; mais pour l’heure, il est encore difficile de le faire ensemble. Après les massacres commis par le pouvoir en place, le président Assad n’est plus un interlocuteur valable pour les pro-occidentaux et les élections qu’il a organisées sans contrôle international ne lui confèrent aucune légitimité. Entre eux, c’est donc l’impasse.

     Mais la Syrie n’est pas née au xxe siècle d’un découpage de l’empire ottoman par les Occidentaux. La Syrie est l’héritage d’une puissance plus que bi-millénaire, qui porte déjà ce nom lors de la division de l’empire perse par les généraux grecs d’Alexandre le Grand. A la fin du ive siècle avant notre ère, un vaste royaume allant de la Mer Egée à l’Inde et à l’Afghanistan a comme capitale Antioche, il est limité à l’ouest par la Macédoine et au sud par l’Egypte, à laquelle est annexée la Cœlè-Syrie, qui comprend le sud Liban, la Palestine et la Jordanie actuels. L’administration de ce royaume est dirigée par la dynastie séleucide, qui hellénise ce vaste territoire, dont la Syrie actuelle n’est qu’une partie : déjà se superposent deux populations, l’une sémitique, déjà en place, autochtone si l’on peut dire, et l’autre grecque, qui se met en place avec sa riche culture. Le pays est ensuite christianisé, puis islamisé. Il fait alors partie de l’empire byzantin, puis de l’empire arabe, à partir du viie siècle. C’est dans ce creuset pluriculturel et pluriethnique que se produit l’un des événements culturels majeurs de la période médiévale : les Arabes, formés à la culture grecque, transmettent les textes grecs de l’Antiquité, d’abord au monde byzantin, puis à l’Occident latin. Sans le travail des intellectuels alors à l’œuvre, on ne connaîtrait aujourd’hui à peu près rien de l’antiquité grecque, qui est devenue l’une des bases de notre civilisation.

     Après la Libération, la France meurtrie s’est relevée, parce qu’elle est riche d’un passé qui a fait sa force, en des temps difficiles. Il en sera de même pour la Syrie : riche d’un passé glorieux reposant sur sa diversité culturelle et religieuse, la Syrie surmontera sa crise actuelle, quels que soient les drames et les horreurs qu’aura causés le conflit actuel, dont on ne peut prédire ni la durée ni l’issue. L’espérance est au bout de l’épreuve, comme une leçon de l’histoire riche et féconde dont le pays peut encore s’enorgueillir aujourd’hui.

 

Christian Amphoux

Montpellier, décembre 2014

Last Updated on Monday, 22 December 2014 10:05
 

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