Espace adhérent

Génération et identité Les oubliées du débat après les attentats de janvier 2015 par Christian Amphoux PDF Print E-mail
User Rating: / 5
PoorBest 
Written by Christian Amphoux   
Saturday, 24 January 2015 17:02

 


     Dans le débat qui se développe, en France, après l’horrible tuerie qui a fait à Paris vingt morts, en comptant les auteurs des attentats, entre le 7 et le 9 janvier 2015, on voit se développer une stigmatisation de l’islam, qui ne dit pas toujours son nom, qui s’entoure de circonvolutions et de dénégations d’amalgame, mais qui en vient malgré tout à montrer du doigt une partie de la population française, celle qui est adepte de l’islam, les musulmans. Les valeurs dont la France se réclame, celles issues des Lumières, sont finalement contournées par cette stigmatisation, injuste comme toutes les stigmatisations ; on voit apparaître dans ce débat, chez les intellectuels les plus connus et les plus respectables, une limite à la tolérance concernant l’islam, et donc les musulmans. Conséquence fâcheuse d’un acte d’intolérance perpétré par des gens se réclamant de l’islam. A cause de cette tuerie, plusieurs questions sont associées et mises sur la table : la vie dans les banlieues, spécialement les quartiers « chauds » livrés aux caïds du trafic de drogue et délaissés par la police et l’ordre républicain ; l’incivilité dans les écoles, qui se développe depuis une vingtaine d’années et dont on parle le moins possible en espérant ainsi ne pas l’aggraver… Et chaque fois, les carences de la République sont attribuées à la présence massive d’adeptes de l’islam ou supposés tels, citoyens en marge de l’exercice de leur citoyenneté ou mineurs en devenir de citoyenneté.

     Face à cette stigmatisation rampante, des professionnels et d’autres intellectuels se dressent pour dénoncer l’amalgame, en reconnaissant les faits qui servent à la stigmatisation. Mais, autant que je puisse en juger par les échos qui me sont parvenus, je note deux grands oublis dans le débat : le problème de générations et la question de l’identité. Et si l’on prend en compte ces deux critères négligés, me semble-t-il, la stigmatisation qui se concentre sur les musulmans pourrait impliquer bien d’autres catégories de la société, protégées aujourd’hui par une bonne intégration à la République. Dès lors, l’idée même de stigmatiser tombe. J’en viens donc, dans cet esprit, à ces deux oubliées : la génération et l’identité.

Un conflit de générations

     La France, qui accueille depuis toujours de nombreux étrangers, à la fois pour ses besoins économiques et pour la protection des personnes menacées dans leur pays, s’est ouverte depuis les années 50 à une troisième catégorie d’immigants, à savoir les ressortissants de ses anciennes colonies, qui ont largement contribué, lors des deux guerres mondiales, à la défense du territoire français menacé. Elle héberge à ce titre une large population d’origine africaine et venant particulièrement des pays du Maghreb. Une première génération est venue en deux temps, d’abord les travailleurs, puis les familles, génération heureuse de vivre en France loin de la tyrannie subie dans leur pays d’origine. Cette génération s’est plus ou moins intégrée, mais elle vit en paix avec les lois de la République ; je dis plus ou moins, car la République n’a pas toujours su faire à temps les efforts nécessaires pour assurer une bonne intégration.

     Puis, une deuxième génération est venue, dont les membres sont arrivés enfants en France ou y sont nés : ceux-là n’ont pas connu la tyrannie de leur pays d’origine, ils ont toujours vécu dans un pays de liberté, de débats, de disputes, de mise en cause verbale, dans la rue, dans la presse, lors des campagnes électorales ; un pays qui se livre constamment à une guerre de mots, où la légitimité qui se transmet par le suffrage des urnes revient toujours à la même classe de dirigeants, dont cette génération se sent exclue. La liberté, la paix ne sont dès lors plus vécues comme les biens les plus précieux, mais comme un état de fait naturel, alors que l’exclusion de la classe des dirigeants est ressentie comme humiliante. D’autant que, le nombre des ressortissants maghrébins augmentant, une forme de xénophobie s’installe dans la population française : les Maghébins ont plus de mal que les autres pour trouver un logement, un travail, sans parler des regards hostiles croisés dans la rue, voire au travail. Les parents, ceux de la première génération, s’en accommodent, ils sont en France, le pays de la liberté, c’est déjà beaucoup ; la génération des enfants s’en indigne : pourquoi n’est-on pas traités comme des Français à part entière ?

     Là-dessus, au milieu des années 90, arrivent les élections en Algérie, qui donnent la majorité à un parti religieux ; mais celui-ci n’accède pas au pouvoir, sa légitimité est refusée parce qu’il incarne un islam radical dont le parti laïc au pouvoir ne veut pas et dont l’Occident a une mauvaise opinion, parce que la loi islamique qui doit être instaurée tourne le dos, sur certains points importants, à l’humanisme des Droits de l’homme. Les juristes musulmans n’ont pas su faire à temps les mises à jour nécessaires. De cette exclusion du pouvoir, malgré la légitimité populaire, tacitement approuvée par la France qui redoutait la mise en place d’un régime oppressif, va naître une guerre civile qui coûtera en quelques années plus de 200.000 morts à l’Algérie. La violence de ces années, que nul ne cherche ou ne parvient à endiguer, mais dont les horreurs s’étalent quotidiennement dans la presse, aux yeux de notre jeune génération née en France, installe dans les consciences une banalisation de la violence, contre laquelle la société prend peu d’initiatives, car nos dirigeants ne sont pas touchés par cette violence qui reste extérieure pour eux, d’autant que la décolonisation de l’Algérie s’est mal passée et que les dirigeants français ont subi l’indépendance plus qu’il ne l’ont voulue.

     La violence de la guerre civile des années 90, en Algérie, a installé durablement la violence dans le cœur de nombre de jeunes de cette deuxième génération d’immigration venant du Maghreb et notamment d’Algérie. Et cette violence a été un frein à l’intégration de ces enfants venus avec leurs parents ou nés en France. Des signes inquiétants sont apparus progressive­ment, à l’école, dans certains quartiers de banlieue, mais la société a peu réagi, elle a confié au temps le soin de panser les plaies et de guérir la nouvelle maladie de la violence banalisée. Mais le conflit israélo-palestinien qui s’éternise et surtout l’émergence d’Al Qaïda, avec le 11 septembre 2001 à New York, vont se conjuguer pour empêcher le temps de faire l’œuvre qui lui était imprudemment confiée. Et pendant que certains de cette génération choisissent malgré tout la voie de l’intégration, d’autres s’engagent dans celle de la délinquance. A l’école et dans les quartiers, ils alimentent les rangs du trafic, constituent des réseaux d’économie parallèle, où l’argent se gagne facilement au détriment de la sécurité personnelle, car plus aucune loi ne vous protège, dans ces conditions. Et parallèlement, un second facteur de déstabilisation entre en jeu : toute cette jeunesse mal intégrée, tombée dans la délinquance et l’économie parallèle, se découvre une autre identité que la citoyenneté française, une identité qui lui vient de ses origines et qui s’exprime par l’appartenance ethnique, culturelle et bientôt religieuse au monde arabo-musulman.

La question de l’identité

     L’Occident a vécu dans le climat du statu quo imposé par la guerre froide, au lendemain de la Deuxième guerre mondiale, opposant le monde communiste dominé par l’URSS et les monde occidental, vu par elle comme « capitaliste » et discrédité à ses yeux comme étant au service de la bourgeoisie, éradiquée dans le monde communiste. La guerre froide n’en vient pas aux armes – du moins pas en Europe même –, mais elle est avant tout idéologique ; et la confrontation vive des idées fait oublier l’importance de la notion d’identité.

     Qui suis-je ? A quelle communauté est-ce que j’appartiens ? Qui sont mes semblables ? On a cru, pendant la guerre froide, que les communautés se formaient par l’idéologie, que les intérêts des uns et des autres étaient liés aux idées dans lesquelles ils se reconnaissaient. En réalité, l’affrontement entre Occidentaux et communistes est venu s’ajouter à une opposition d’identités déjà en place. L’idéologie a conforté des identités, elle ne les a pas créées.

     Un exemple remarquable d’identité nous vient du passé. Quand l’empire romain choisit la religion chrétienne comme religion officielle et bientôt comme religion d’Etat, au 4e siècle, le christianisme offre à ses adeptes à la fois la sécurité matérielle et le salut. Les édiles sont alors persuadés que les ressortissants de l’empire vont se convertir massivement. Or, il n’en est rien, le mouvement des conversions existe, mais il reste largement minoritaire. Est-ce à dire que les gens n’aspirent ni à la sécurité ni au salut ? Non, bien entendu ! Autre chose freine le mouvement vers la conversion de masse : les gens ne se décident pas à choisir la religion de leurs maîtres ; c’est une question d’identité. Et l’aristocratie, qui ne comprend pas cette lenteur à la conversion, la rend obligatoire : le christianisme n’est plus seulement la religion de l’amour du prochain, il devient également celle du pouvoir, lequel ne tarde pas à se montrer oppressif.

     La disparition des frontières, dans l’Union eurpéenne, a bousculé les identités nationales, sans y apporter suffisamment de précaution. Avec cette conséquence, dans le langage des journalistes, que l’adjectif « identitaire » s’est spécialisé pour s’appliquer aux partis extrêmes, généralement hostiles à la construction européenne. L’identité s’en est trouvée dévaluée…

     Les débats actuels, nés de la crise provoquée par la récente tuerie de Paris, montrent que la question de l’identité n’est pas prise en compte. Que l’on isole l’islam radical dans un jugement négatif ou que l’on fasse l’amalgame de tous les musulmans en les considérant comme un danger potentiel pour la société, il n’est question que des actes, réels ou potentiels, présents ou à venir ; on ne se préoccupe pas du moteur qui conduit à ces actes ; et ce moteur, c’est l’identité.

     Une grande partie des musulmans de la première génération ont fait le choix de l’identité française, il en ont la nationalité, ils participent à la vie sociale, ils votent, certains sont des élus. Ils sont français d’abord et conservent par tradition la religion de leurs pères ; même si, dans le regard de l’autre, ce sont toujours des Maghrébins. Ils sont horrifiés, comme les autres Français, par les crimes, les massacres commis au nom d’Allah ; ils dénient à ces meurtriers d’appartenir à l’islam, qu’ils vivent comme une religion de paix. La tentation est de ne penser l’islam que comme l’islam de France, compatible avec la République, religion personnelle librement consentie par chaque adepte. Mais la deuxième génération raisonne sur d’autres bases, elle jouit de moyens d’information nouveaux et découvre la puissance d’un islam violent qui a pris peu à peu la place qu’occupait le communisme avant son effondrement que symbolise la chute du mur de Berlin, en novembre 1989. L’islam radical s’est nourri du salafisme, en Arabie Saoudite, avant de se répandre dans le monde ; l’argent du pétrole a permis de donner une formation à une jeunesse musulmane du monde entier, invitée à venir étudier en Arabie ; et à cette occasion, une partie de cette jeunesse a été convaincue de se radicaliser, c’est-à-dire de remplacer son identité nationale par une identité musulmane. Elle découvre alors la richesse et la puissance des textes fondateurs ; on étudie, on se forme à cet univers, jusqu’ici mal connu. Et soudain, quand la nouvelle identité s’est formée, les maîtres ajoutent un nouveau chapitre, dans lequel il faut tuer, haïr, dénoncer, convaincre de tuer, tuer encore et finalement s’exploser en martyr pour Allah.

     Déjà les Turcs, au début du 20e siècle, pour commettre le génocide arménien, ont convaincu des gens simples pour en faire des bourreaux. Puis ce fut l’holocauste des Juifs par les Nazis, agissant également par le biais de gens simples, convaincus et flattés pour en faire des bourreaux. Les régimes tyranniques d’Amérique du Sud n’ont pas agi autrement. Que de gens simples ont cru bien faire en tombant dans les filets des idéologies de la mort. Le salafisme prend aujourd’hui le relais de toutes ces monstruosités : sans projet de société, il s’attaque aux plus faibles, viole, torture, massacre, prétend régner par la désolation.

     L’identité, quand elle est manipulée par des maîtres avides de puissance, fait tomber les inhibitions naturelles qui empêchent chacun de commettre ces actes abominables. Au 18e siècle, les Lumières se sont élevées en Europe contre la dictature de la religion et du pouvoir, en proclamant la responsabilité individuelle de chacun devant ses actes. Les Lumières ont lutté contre l’obscurantisme et une ère nouvelle a commencé pour l’humanité, bientôt informée de cette transformation des esprits en Europe et attirée plus ou moins vite par la mise en place de ces idées. Les Lumières ont encore des adversaires. Le catholicisme a été contraint de se réformer et d’abandonner l’inquisition. La laïcité s’est développée en Europe, mêlant une intolérance nouvelle contre les religions à une tolérance de leur pratique dans la sphère privée de chacun. Mais l’islam, qui était alors dans une phase brillante de son histoire, n’a pas fait le choix de s’ouvrir à la philosophie des Lumières. Il s’en est produit un décalage dans l’évolution des siècles suivants.

     La société mondialisée actuelle ne peut laisser se développer en son sein des foyers de violence qui s’ajoutent au grand banditisme et sont alimentés par quelques jeunes radicalisés. Les dirigeants de nos pays ont déclaré la guerre à l’islam radical, pour le neutraliser, voire si nécessaire l’éradiquer. Mais dans l’opinion des gens et dans certains discours, un musulman est un musulman, si bien que les Français de confession musulmane, même bien intégrés, sont exposés à se trouver pris à partie par d’autres Français. La protection des musulmans est donc aujourd’hui une nécessité, et la stigmatisation des musulmans doit devenir un délit, au même titre que la stigmatisation des Juifs, comme le sont déjà les injures antisémites ou racistes.

Comment rétablir le vivre-en-paix ?

     La propagation de l’islam radical a de multiples causes : il ne s’agit pas seulement de le combattre, comme vont s’y employer désormais nos gouvernants, il s’agit aussi de le contredire, de le discréditer aux yeux de la jeunesse qui se laisse entraîner par lui ; et pour cela, les gouvernements ont à leur disposition les arguments des nombreux spécialistes qui les entourent et qu’ils sollicitent constamment.

     Les victimes de l’islam radical sont d’abord les musulmans eux-mêmes, tués par centaines de milliers, depuis la guerre civile d’Algérie. La décolonisation a laissé un monde arabe divisé, soumis à des dirigeants imposés et plein de ressentiment au souvenir de la période coloniale. Le regard sur l’Europe qui a tourné la page de ses dictatures et qui s’oriente vers son unité a sans doute encore accru la frustation que ce double mouvement ne mette pas en œuvre l’unité de la nation arabe. Mais le printemps arabe a commencé ; par des élections libres, il a mené au pouvoir d’abord un parti islamiste, en Tunisie, en Egypte, comme il l’avait fait en Algérie. Mais cette fois, ces partis ont accédé au pouvoir, leurs excès ont été combattus avec un échec en Egypte et un succès en Tunisie : l’Egypte a rétabli le régime militaire antérieur par un coup d’Etat, puis sollicité et obtenu la reconnaissance du suffrage populaire ; la Tunisie, aux dernières élections, a porté au pouvoir une coalition de partis laïcs, montrant ainsi le chemin de la démocratie et de la paix, à l’image de l’évolution des pays européens, dans un pays qui ne cesse pas d’être profondément musulman. La Tunisie affronte des situations pour lesquelles elle n’a pas de modèle, mais elle ouvre aux autres pays du monde arabe un cemin du vivre-en-paix, alliant la démocratie, la laïcité et l’islam.

Last Updated on Sunday, 01 February 2015 21:16
 

Promotion 1963

MLFcham Promotion 1963

Giverny - Mai 2004

MLFcham Giverny - Mai 2004

Athènes - Oct 08

MLFcham - Athènes - Octobre 2008

Promotion 1962

MLFcham Promotion 1962