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Quatre analyses en l'espace de cinquante ans du théâtre d'Amin Elsaleh par Sazdel Ahmad Yassine PDF Print E-mail
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Written by Sazdel Ahmad Yassine   
Friday, 01 May 2015 09:04

Analyse(1)

Votre travail est intéressant et sérieux, c’est pourquoi il mérite d’être étudié de plus près…

L’analyse que je vais faire ici n’est pas tout à fait objective car elle comporte des opinions tout à fait personnelle :

- Si votre pièce souffre de l’abstraction, je crois que cela revient au sujet même de la pièce et à sa nature philosophiqe. Il est difficile, il faut l’avouer, de traiter ce genre autrement que par des symboles mais je le répète, il fallait les éclaircir tout en essayant de réduire au minimum l’atmosphère abstraite qui règne sur la pièce.

Vos idées sont nettes dans votre esprit mais n’oubliez pas que vous vous adressez à un public qui peut être lent à comprendre, le public ce n’est pas vous ! Il lui faut un certain temps pour saisir le sens et de vos symboles et de vos idées et là je reprends la réplique du propriétaire de votre café pour vous dire :

يا بني تلزمنا مدة حتى نقتنع

Vos phrases sont lourdes de sens. Essayer d’exprimer une idée par phrase au lieu de condenser plusieurs idées dans une même phrase ou dans un même passage. Il faut avouer que la concision est un art, que j’admire d’ailleurs chez vous, mais pour être sûr que vos idées seront comprises et auront l’écho voulu dans l’esprit de vos lecteurs ou de vos spectateurs alors, détendez-vous ! et étendez-vous !

- On ne peut pas parler de nœud ou de dénouement dans cette pièce mais d’une suite de tableaux, d’une suite « d’états présents » de sorte que vous auriez pu terminer votre pièce dès le premier acte c'est-à-dire à la réplique de l’artiste : ايها اللعين خمرا C’est un acte qui a toute l’unité d’une pièce et qui présente deux attitudes différentes vis-à-vis d’un seul et unique problème, deux réactions différentes à un même effet. Cet acte à mon avis est réussi à cause de sa simplicité et de son naturel. Les idées se suivent et s’enlacent sans effort ; les personnages agissent et parlent chacun conformément à sa nature et à sa philosophie…il y a là un grand sens de vérité psychologique.

 

- Mais vous n’avez pas arrêté votre pièce au premier acte, vous lui avez donné une suite au second acte et vous avez très bien préparé le lecteur à cette suite à la fin du 1er acte. Là le lecteur attend, il sait que ce n’est pas terminé…

Le décor également joue son rôle et aide à donner une unité à l’architecture de la pièce. Le mur bien droit au premier acte s’affaiblit et tombe au second et c’est là un détail significatif qui guide le lecteur et l’oriente à travers les dédales obscurs de l’abstraction et du symbole.

- Avant d’oublier, j’ai une remarque à faire sur le choix que vous avez fait du titre : « Tableau ». J’aurai préféré que ce nom soit au pluriel d’abord « Tableaux ». Je trouve que c’est un titre très suggestif sur le contenu même de votre pièce. Au fond que représente un tableau ? quelque chose de fixe, de figé, d’immobile, d’immuable ; bien fait, faisant effet…et n’est-ce pas là une allusion à notre vie, à la vie que nous menons ? Cette vie elle aussi n’est-elle pas faite de traditions immuables, de lois bien fixes, de principes bien figés, de tas et de tas de « tableaux » immobiles ; la société n’est-elle pas un ensemble de liens et de relations organisées selon des règles et des lois, tout a l’air bien propre, bien net, bien clair ! comme le tableau est lui aussi un ensemble de couleurs, de lignes, de contours bien nets, bien tracés ! De plus, un même tableau peut donner lieu à plusieurs interprétations selon la nature et le caractère de la personne qui juge…N’en est-il pas de même dans la vie ? Chacun mène sa vie comme bon lui semble. Les uns vivent et meurent sans jamais s’être demandés une seule question, les autres passent toute leur vie à chercher une explication à leur existence…Les uns acceptent la vie telle qu’elle est et les gens comme ils sont ; les autres se révoltent et refusent les principes et la tradition pour se créer à eux-mêmes leurs propres principes !

C’est un point de vue personnel au niveau du titre…

- J’ai beaucoup aimé la finale de votre pièce. Vous avez bien fait d’arrêter votre pièce au 2ème acte…Vous suivez la tendance moderne qui consiste à poser le problème ou à exposer un point de vue sans en donner la solution ou la réponse. Votre fin est un grand point d’interrogation qui forme la réponse absurde. Mais il faut dire que c’est une réponse pessimiste. Un homme est tué et l’on ne sait pas pourquoi : c’est l’acte gratuit, c’est le meurtre à la Meursault de Camus…La vie, le succès, les clés du monde sont données à celui qui est le moins qualifié pour les avoir. Injustice et absurdité de la vie et de la société telle est la signification de la fin de votre pièce.

La façon dont vous avez terminé votre pièce pousse le lecteur à réfléchir et à se questionner même s’il n’en a pas l’habitude. Vous faites germer en lui un sentiment d’inquiétude et de malaise et c’est là une preuve que vous avez réussi à lui faire sentir l’importance du problème…il constate alors qu’il y a une grande part de vérité dans ce que vous lui avez dit et à partir de là, il commencera à constituer lui-même sa propre réponse et sa propre philosophie vis-à-vis du problème posé.

Certains lecteurs – dont moi-même – éprouveront un certain plaisir à pénétrer de plus en plus profondément dans cette pièce. Son sens peut échapper au premier contact mais chaque fois que l’on recommence la lecture on découvre une nouvelle profondeur sans toujours arriver au fin fond, car le cœur humain est trop profond et trop riche pour livrer tous ses secrets…

- J’ai encore une remarque à faire sur le choix de vos personnages essentiels. Puisque vous avez choisi de parler par symboles il ne fallait pas donner de profession à vos personnages : je parle ici du médecin et de l’artiste. J’aurai préféré que vous désigniez ces personnages l’un par X l’autre par Y…Pourquoi ? Eh bien parce que l’artiste ou le médecin ont chacun une certaine image plus ou moins fixe dans l’esprit du public ! Le mot « artiste » ou « médecin » est capable de suggérer un tas de pensées et d’idées préconçues ! Le lecteur ou le spectateur les considéreront chacun d’après son acception du mot artiste ou médecin. Artiste, il doit être sensible ! Médecin, il doit être cruel ou sans cœur… ! Or il ne faut pas mettre le lecteur sur une fausse piste. Il ne faut pas lui suggérer ce que vous ne voulez pas dire…Le lecteur doit avoir l’esprit net et clair pour pouvoir poursuivre la pièce : ces personnages doivent donc être tout à fait abstraits pour lui, c’est à lui de les découvrir d’après leurs discussions et leurs agissements. Ou alors pour ne pas me contredire et pour alléger l’atmosphère abstraite de la pièce, vous auriez pu désigner l’un par الرجل الاول et l’autre par الرجل الثاني. De cette façon, les personnages ne sont ni abstraits, ni spécifiés par une profession quelconque. Ils sont tout simplement des « hommes », un homme, un autre homme comme tant d’hommes !

Ainsi, le symbole persistera toujours tout en prêtant à vos personnages un caractère

humain qui permettra de les rapprocher du public !

- Vous avez le sens de la symétrie et de l’équilibre, tout va de pair chez vous : le premier acte a été équilibré par un second. L’expérience du médecin a été équilibrée par celle de l’artiste. Et au second acte, le jugement du médecin est équilibré par celui de l’artiste. Si cela dénote quelque chose c’est je crois votre sens de la mesure – j’allais presque oublier que vous êtes ingénieur – L’architecture de votre pièce est excellente.

- L’action qui est d’une certaine lenteur au premier acte, s’accélère au second pour faire arriver la philosophies des personnages à son paroxysme.

- Voici comment j’interprète vos symboles :

La vérité toujours cruelle… صاحب المقهى

Le serviteur de la vérité, son outil الساقي

c.à.d. la fatalité aveugle et igorante

La vie, le monde… البحر

La société et ses traditions القلعة

Le petit monde de l’artiste et du médecin المقهى

Ou plutôt la fenêtre par laquelle ils regardent à travers le monde.

Le médecin est un homme sentimental attaché aux principes et aux traditions, tenant compte des valeurs affectives de l’homme ayant une sensibilité et une imagination de poète, il est plutôt idéaliste…Pour être convaincu, il doit croire…

L’artiste au contraire est un homme terre à terre, réaliste au plus haut degré, révolté dès son jeune âge, qui n’a ni but ni principes…Nature extrêmement mobile ; il lui suffit de satisfaire ses instincts. Pour lui la femme n’est qu’une femme et elle n’aura jamais de nom. Il y puise la source de son art sans jamais lui montrer de la reconnaissance…Sa vie est celle d’un automate qui vit pour faire le contraire de ce que les autres font…

- Vous avez bien insisté sur l’inutilité de l’homme cultivé dans la société et sur l’infécondité de ses discussions interminables et cela de diverses manières tantôt par une réplique du propriétaire المقاهي ليست مكاناٌ للثرثرة tantôt par une réplique du garçon du café إنه الطبيب الآن يثرثر . Puis par cette phrase qui résume le tout :

كل شيئ يضيع في حمى النقاش اللانهائ

Et ensuite par l’acte de l’artiste qui se laisse couper le bras…

Mais il fallait encore souligner plus nettement cette idée essentielle dans votre pièce,

la mettre en relief…

- Dès le début vous avez bien précisé le caractère de chaque personnage. L’artiste est un révolté qui a été expulsé de son école parce qu’il ne savait pas cacher ce qu’il ressentait, cela est d’ailleurs souligné un peu plus loin par le propriétaire qui dit :

انه جرئ فهو يعترف بما يجري داخل نفسه. هذه هي الواقعية...

- Il s’avoue à lui-même son égoïsme : انا رجل اناني dit-il à plusieurs reprises…Il n’a pas peur de faire face à la vérité et de lui dire tout ce qu’il ressent, de lui révéler ses faiblesses et ses défauts au risque de se perdre…

Cet homme qui a besoin de valeurs pour vivre même s’il n’y croit nullement et

simplement pour le plaisir de vaincre les obstacles en vue de les atteindre, me

rappelle d’une façon frappante le Sisyphe de Camus. Lui aussi pousse son rocher

jusqu’au sommet de la montagne tout en sachant l’inutilité de ses efforts car le

rocher dégringolera de nouveau et il lui faudra tout recommencer. C’est parce qu’il

connaît cette vérité et qu’il l’envisage que Sisyphe fait la grandeur de l’homme. C’est

dans cette lutte vers les sommets que consiste sa grandeur…C’est le type parfait de

l’homme absurde.

- Le premier acte nous a présenté les personnages dans une expérience intime et personnelle vis-à-vis de leur autre moitié : la femme.

- Le second acte nous présente les personnages parmi d’autres hommes au sein d’une société dont ils ne sont qu’une partie. Et par là, le second acte est complémentaire du premier.

- Votre description de la société est remarquable avec tout ce qu’elle comporte comme symboles. Rien n’est plus vrai que ces hommes qui sont tantôt victimes, tantôt bourreaux, selon la société, selon les lois, selon les traditions. Au fond tout est arbitraire : les lois posées aujourd’hui seront annulées demain par d’autres lois et d’autres hommes et ainsi de suite. Les victimes d’aujourd’hui seront peut-être les bourreaux de demain…

Idée philosophique très profonde qui est incarnée avec beaucoup d’art et présentée d’une façon vivante et animée.

- La présence du chœur est une réussite à mon avis et répond bien au décor antique de cette citadelle.

- Au premier acte le médecin et l’artiste constituaient deux entités, deux personnalités différentes. Au 2°, ils se rencontrent et ne font plus qu’un devant la société. Cela est très bien suggéré au début du 2° acte et dans la discussion qui se termine par :

ط: ساعدني انا في محنة

ف: وانا او لست في محنة؟

puis par cette réplique de l’artiste qui unifie leur attitude vis-à-vis de la société

(Inutilité-)

من انا؟ من انت؟ كلانا يعيش تجربة انسانية جماعية. انا الفرد غير موجود. لكن يجب ان تمارس مهنتك وان امارس انا فني ومع ذلك نحن شبيهان.

- Les indications scéniques et les jeux de lumière sont bien étudiées et occupent leur place. Je crois que cette pièce pourrait être présentée telle qu’elle est sur scène.

Ces quelques pages ne peuvent pas être considérées comme une analyse détaillée de votre pièce car il reste encore trop de choses à dire surtout sur le contenu idéel…mais je me contente ici de ces remarques ou plutôt de ces généralités de forme.

Sazdel 22/5/68

Analyse(2)

La lecture de vos œuvres m’a causé un réel plaisir et je tiens à vous en remercier…Elle m’a permis de prendre contact avec une âme humaine et à mon avis rien n’est plus enrichissant que la connaissance de « l’homme » l’être le plus énigmatique au monde.

Vous avez bien fait de m’expliquer clairement et sincèrement votre point de vue car je crois que j’en avais besoin pour pouvoir saisir exactement le sens et la portée de votre pensée…Je crains de vous avoir touché au point faible ou d’avoir blessé votre amour propre par des jugements sévères et peut-être injustes et je regrette d’avoir troublé votre esprit et obscurci vos horizons même si ce n’est que pour quelques instants…

En réalité, après votre discussion, j’ai réfléchi et j’ai constaté que votre philosophie n’était pas aussi égoïste qu’elle le paraissait ; au contraire elle est digne d’admiration et de respect : rechercher le difficile, refuser le facile, essayer de mériter la vie et de mériter tout ce qu’on obtient ne sont pas des règles communes…votre philosophie est une philosophie de l’héroïsme, c’est pourquoi je souhaite que vous ayez toujours le courage nécessaire pour affronter et subir l’incompréhension des autres et leur ironie…

Les hommes en général, lorsqu’ils n’arrivent pas à comprendre une chose la méprisent ou s’en moquent tout simplement et c’est là quelque chose de tout à fait psychologique, car, au fond, ne voulant pas admettre leur incapacité, ils la cachent sous le couvert le plus stupide d’ailleurs : l’ironie

Il est vrai que mon commentaire a été trop franc et trop sincère mais si je savais qu’il allait produire une telle réaction chez vous je ne l’aurais jamais écrit au du moins aurais-je menti pour vous faire plaisir mais ce n’est pas là mon habitude…aussi je vous prie de le négliger totalement et de l’oublier aussi rapidement que vous l’avez lu…Après tout, ce n’est qu’un point de vue sans aucune importance…

Avec mes meilleurs vœux pour un brillant succès et pour un avenir heureux – d’après votre propre philosophie du bonheur -.

Alexandrie le I juin 1968

S.Y.

Analyse (3) : Impression sur le « Chasseur »

 

La première impression est celle d’un progrès net et d’une excellente maîtrise de l’auteur par rapport à ses premières pièces. On voit qu’il a pris le pli et que ses pensées coulent maintenant beaucoup plus facilement et plus clairement surtout : ce n’est pas parce que je vous ai mieux connu comme vous pourrez le croire…J’essaye toujours d’être objective dans mes jugements et d’être même sévère alors ne vous attendez pas à des compliments.

Maîtrise également au niveau de la technique dramatique : l’action est plus rapide, les personnages sont plus vivants et plus vraisemblables. L’abstraction a su comment se dompter et ne s’est pas étendue à l’action ou aux personnages…

Le choix de vos symboles est vraiment réussi surtout en ce qui concerne le « chasseur ». Au fond, tout être humain est un chasseur à l’affût de quelque chose, un chasseur à la recherche de la vérité qui n’est souvent qu’un « mirage », un « puits aride ».

Pourquoi votre chasseur est-il agressif envers les groupements d’hommes ? Cela se sent dès le début de votre pièce par son besoin d’une arme lorsqu’il rencontre le groupe de chasseurs…Croyez-vous vraiment que l’homme est persécuté par ses semblables ? Dans le 5° tableau de l’acte premier, la haine entre le chasseur et le groupe est très nette نكرهك و تكرهنا . Si vous respectez l’homme en tant qu’être humain pourquoi le détestez-vous en tant qu’individu faisant partie d’un tout qu’est la société ? Pourquoi cette contradiction en vous ?

L’homme est toujours un homme et restera toujours un être humain qu’il soit seul ou au sein d’une société ; il est vrai qu’il ne sera pas toujours bon mais les groupes non plus ne seront pas toujours mauvais…Vous êtes trop exclusif.

C’est drôle, comment j’ai fait pour glisser du chasseur à vous ? Remarquez que j’ai d’abord commencé à parler du chasseur puis instinctivement, le nom « chasseur » a été remplacé par le pronom « vous » et je me suis trouvée vous adressant la parole…Cela est très significatif : ce chasseur en fin de compte c’est vous, il est votre porte-parole ; toute votre philosophie transparait dans ses phrases, dans ce flot d’idées et de paroles si caractéristiques de votre tempérament.

C’est bien vous cet homme qui croit en l’amitié mais dès qu’elle exige de lui des devoirs ou des responsabilités dès qu’il sent qu’elle risque de l’aliéner, il se retire. Son indépendance passe avant tout. Ce refus de s’aliéner aux autres n’est-il pas votre propre refus ?

L’aigle est un symbole très significatif car il se prête à plusieurs interprétations : la fatalité qui nous guette, Dieu qui nous observe, la mort qui nous attend, la justice aveugle des hommes qui est à la recherche de ses victimes.

Tout en planant sur la tête du chasseur, il donne une très belle impression de la fatalité cruelle qui règne sur toute la pièce…

Cette « femme en noir » est loin d’être une réalité concrète, on dirait le symbole de la justice terrestre, de la justice créée par les hommes et c’est pourquoi vous l’avez habillée en noir car pour vous cette justice est meurtrière.

Mais pourquoi avez-vous choisi le « femme » comme symbole ici ?

Etes-vous si peu confiant envers elle ? Si oui, je regrette de vous dire que vous ne la connaissez pas assez. La femme est un être si compliqué qu’il m’est impossible de croire qu’un jour viendra où l’homme pourra la comprendre comme elle se comprend elle-même et comme elle veut qu’elle soit comprise. Ne soyez pas si agressif envers elle ; et si vous ne voulez pas lui faire confiance – pour des raisons que j’ignore évidemment mais qui existent tout de même – essayez de ne pas généraliser

Vous n’avez pas foi dans la justice terrestre : l’homme pour vous n’a pas le droit de juger son semblable et par là vous supprimez les lois terrestres, les tribunaux, les juges, la peine capitale etc… Comment pouvez-vous concevoir un monde sans lois, sans justice, où les meurtriers, les criminels, les fous agissent comme bon leur semble pour la seule et unique raison que vous refusez d’admettre la justice des hommes ? Croyez-vous alors en une justice divine ou une justice supérieure ? Mais alors en attendant que cette justice s’accomplisse comment admettez-vous qu’il y ait des victimes alors que vous savez très bien que ces victimes sont innocentes… Choisir entre condamner un coupable et condamner un innocent, vous avez choisi de condamner un innocent… La femme en noir a raison de dire de vous que vous êtes انك انسان محير car les contradictions ne manquent pas chez vous. Vos idées ne sont pas mauvaises mais elles sont trop idéalistes donc inapplicables. Vous serez toujours, tant que vous adopterez cette philosophie

الانسان الذي يفتك به comme vous l’a si bien dit la femme en noir. Vous serez toujours victime incomprise ou ironisée…

Pourquoi ce pessimisme qui ne fait qu’augmenter d’une pièce à l’autre ? Pessimisme foncier envers les hommes que vous comparez volontiers à des bêtes féroces qui s’entre-tuent… avez-vous donc perdu tout espoir en la bonté de la nature humaine ?

L’homme pour vous est tantôt chasseur, tantôt victime, il joue les deux rôles aussi brillamment.

La partie lyrique (page 7 acte I) est d’une inspiration toute poétique : on a l’impression de lire un beau poème sincère et ému.

Le lyrisme, voici un nouveau trait de caractère que je ne connaissais pas chez vous, mais je devais m’en doutez surtout dans une nature aussi sensible et aussi idéaliste que la vôtre.

Dans le 7° tableau de l’acte premier, le chasseur devient plus symbolique et perd un peu de sa vérité psychologique. Il devient le représentant de la justice. Je crois en fin de compte que vous avez foi dans la justice divine mais cette justice ne s’accomplit pas toujours aussi rapidement qu’on le désire et la plupart du temps elle ne s’accomplit pas sur terre…

Le chasseur, à partir du 7° tableau reste toujours votre porte-parole mais il devient le symbole de la loi ou de la justice dont vous rêvez

Je crois que si vous aviez vécu dans la période préhistorique vous auriez été beaucoup plus heureux car vous détestez la civilisation, vous haïssez ses institutions et ses lois ; vous considérez que tout cela n’est qu’une grande comédie où chacun joue un rôle qui n’est pas le sien et où tout le monde obéit à des lois dénuées de sens.

Et pour nous montrer combien l’homme se corrompt au contact de la civilisation, vous avez tout à fait transformé le chasseur au 2° acte : il épouse la femme de son ami, il accepte de devenir le chef de la tribu, bref il accepte de bon cœur tout ce qu’il avait refusé lorsqu’il était seul dans le désert. Et c’est cela qui va le conduire à la mort et à la négation de lui-même

La scène page 2 du 2° acte entre les deux jeunes gens est très bien placée et répond exactement à la question que je me suis posée à la fin de la page I. D’ailleurs ici votre porte-parole n’est plus le chasseur – que vous admirez pourtant – mais le jeune homme.

Vos idées sur la femme, sur la vie, sur l’amour sont exprimées par sa bouche – idées d’ailleurs déjà rencontrées lors de nos discussions – J’admire la façon dont vous vous analysez à travers le jeune homme et la sincérité avec laquelle vous vous exprimez. Heureusement que vous avouez que votre philosophie est teintée d’orgueil…

Le chasseur a commis un péché à vos yeux lorsqu’il a accepté de vivre et de faire partie d’un groupe. La discussion entre les deux jeunes gens est une rectification de la situation. Vous, le jeune homme, vous exprimez là ce qu’il aurait dû faire et vous le condamnez car il n’a pas pu fuir les autres, il n’a pas pu accomplir son devoir لم يقم بواجبه

Cette femme qu’il a épousé n’est que la haine, la justice terrestre et c’est elle qui le poussera à la mort. La bonté est toujours punie. Il faut toujours être sur ses gardes car celui qui jette ses armes risque d’être tué : Gandhi est l’exemple typique et vous y avez fait allusion par la bouche d’un enfant à la fin de la pièce en signalant la chèvre…

Le sage qui apparaît à la fin exprime lui aussi vos idées et là apparaît votre foi profonde en la justice divine لا يحق للرجل ان يحاكم اخاه انما شعور الادانة شعور علوي

La fin de votre pièce est une très belle apogée quoique pessimiste. L’homme cherche toute sa vie à découvrir la vérité mais cette vérité il ne la trouvera que sur le « lit gluant de la mort » comme nous dit Camus. La réponse qu’il a longtemps cherché se trouve dans ce puits aride et sec où nous nous retrouverons à la fin serrés les uns contre les autres…

Pour conclure, je voudrais vous remercier pour le plaisir procuré par la lecture de votre pièce que j’estime comme étant la meilleure jusqu’à présent…J’espère lire une nouvelle œuvre qui sera encore meilleure que celle-ci.

S.Y.

Alexandrie le 26 Juin 1968

Commentaires sur les « Expériences »

Le commentaire que je vais faire ici ne doit pas être considéré comme un jugement sur l’auteur ou sur son œuvre mais les impressions d’un lecteur au contact de l’œuvre d’une personne qui lui est inconnue. Donc l’auteur m’est inconnu et l’œuvre date de 1965…Il est probable qu’en 1968 je puisse connaître l’auteur, mon jugement sera peut-être tout à fait différent de celui que je fais aujourd’hui…

Celui qui vous a dit que votre travail est au niveau de vos connaissances scolaires en philosophie sociale et en psychologie, n’a pas tout à fait tort. Mais ce que je trouve vraiment exceptionnel chez vous, c’est que vous avez essayé d’appliquer ces connaissances ou plutôt ces préliminaires à la vie – pour ne pas dire à votre vie -.

Vous ressemblez à un étudiant qui assiste à un cours de chimie et qui apprend par cœur plusieurs réactions ; mais pour lui, ces équations ne sont que des abstractions dénuées de sens. Il décide alors d’entrer au laboratoire pour les expérimenter et les vérifier. Puis après l’expérience il se contente de retenir la formule, l’abstraction ; mais il ne pourra pas la retenir longtemps car elle dessèchera son esprit, il aura besoin de l’expérimenter de temps en temps…

Je vois d’ici les germes et les semences de votre révolte. On sent qu’elle a des racines lointaines dans votre vie : est-ce une enfance malheureuse ? est-ce des déceptions de nature différente ? est-ce des coups du destin ? Je doute fort que votre révolte n’ait de source que dans votre amour de la révolte. Révolte pour le plaisir de la révolte n’est pas un principe qui puisse me convaincre à moins que ce soit un caprice ? Vous dites que votre révolte réside dans la recherche de la foi, c’est possible mais est-ce la vérité ? ان التمرد الحقيقي تمرد من اجل البحث عن الايمان

Vous avez une haine plus ou moins consciente orientée contre le destin et la fatalité. Vous aimez trop tenir les rênes de votre vie pour permettre à une autre force de vous conduire. Vous aimez trop votre liberté, c’est pourquoi vous refusez toute sorte de contrainte politique, sociale ou sentimentale. Vous voulez créer vous-même toutes les circonstances de votre vie – ce qui est impossible – mais vous êtes tout à fait conscient que pour réaliser cela, il faut vous détacher de vos semblables et de la société car المصادفة و الظروف نابعة من علاقات البشر و صلاتهم الاجتماعية

Plus vous vous éloignez de la société plus vous vous sentez libre حين أفصل نفسي عن الٱخرين فأنا بخير و كلما زاد انفصالي عنهم ازددت حرية...

J’admire votre franchise et votre sincérité lorsque vous admettez qu’il y a là une part d’égoïsme pour ne pas dire tout l’égoïsme. Mais notez que vous n’avez pas pu appliquer cette philosophie égoïste. Vivre pour soi et par soi n’est pas un principe qui puisse procurer le bonheur à un être humain. Qu’avez-vous fait alors ? Vous avez eu recours à l’imagination pratique compensation…Je crains de vous dire pratique fuite devant la réalité. Une expérience faite au niveau de l’imagination n’est pas une expérience. Vivez votre réalité au risque de vous perdre mais, étant donné votre confiance en vous-même, vous serez où et quand vous devez vous arrêter, donc vous ne pourrez jamais vous perdre…car de deux choses l’une, ou vous avez confiance en vous-même ou vous n’en avez pas…

Il fallait oublier un peu votre égoïsme durant les expériences de votre vie – imaginaire ou non – et n’oubliez pas que vous avez affaire à des êtres humains et non à des instruments de laboratoire.

On ne peut pas nier le rôle que joue l’imagination dans notre vie, elle y est nécessaire, mais ne la laissons pas prendre le dessus…Les déceptions sont également nécessaires dans une vie, c’est comme le feu qui a besoin de combustibles pour donner plus de chaleur et plus de lumière…

Vous êtes très ambitieux et vous voulez arriver à vos fins mais vous savez très bien que tous les moyens ne sont pas bons.

Ce qui est drôle chez vous et parait même contradictoire c’est que dans votre expérience politique vous traitez l’autre comme étant un être humain ayant droit à la vie et au bonheur, vous êtes altruiste. Alors que c’est juste le contraire qui arrive dans l’expérience sentimentale : l’« autre » disparaît, il n’a aucun droit, il devient objet entre vos mains, moyen de réaliser une expérience…là réside votre égoïsme…

Vous aimez la vie et vous aimez vivre intensément chacun de ses instants. Vivre chez vous c’est penser intensément et sentir intensément.

Vous avez peur de vos sentiments et de l’amour en particulier, votre indépendance refuse de s’aliéner ; vous avez peur de dépendre de vos sentiments, de vous attacher à une personne qui risque de vous décevoir. Vous refusez votre responsabilité envers « l’autre » car si vous l’acceptiez, vous devriez abandonner votre égoïsme. Voici vos propres termes :

اني لا أستطيع أن أملك مشاعري و تسييرها إلا قليلا بينما ٱنا أسيطر على تفكيري و باتالي أنا أهرب من نفسي و أغلق عليها و أخاف منها...

Un mot à ce propos : « Le cœur a des raisons que la raison ne connaît pas » (Pascal). Cette peur conduit à la fuite et la fuite trouve sa compensation dans l’imagination. Vous essayez toujours de dominer vos sentiments et vous arrivez même à vous en révolter : أحنق على سهى لأنها تغلني لأنها اكتسحت نفسي بدون إذن...

Comme raison à cette fuite vous dites que vous voulez éviter les petites fautes, éviter le péché chez vous et chez l’autre et c’est là une philosophie digne d’admiration surtout lorsqu’elle provient d’un jeune homme âgé de vingt ans. Et dans ce cas je remplacerai volontiers le mot de fuite devant la réalité par fuite devant le péché – et je m’excuse pour le premier terme -.

Je vous applique ici votre propre formule : إن الصراع بين الغريزة و الضمير هو ما يميز انسانا عن ٱخر...

Et là votre égoïsme est compensé par une qualité admirable : le sens de l’humain et le sens de la vertu et de la morale.

Œuvre sincère d’un adolescent au seuil de la vie adulte, qui met son âme à nu pour Y voir plus clair. Le conflit entre l’instinct et la conscience morale le conduit à une solution tierce qui lui permettra de sauvegarder les principes moraux tout en satisfaisant son instinct par l’intermédiaire de l’imagination. L’expérience imaginaire lui est nécessaire mais elle puise son élément essentiel de la réalité même et cela jusqu’au moment où elle deviendra elle-même une réalité et où il pourra se sentir tout à fait indépendant et pleinement responsable de lui-même et de ses actes…

A ce moment là comment agira-t-il ? Je ne peux le prédire…

Encore une fois je répète : ces jugements ne doivent pas être pris à votre propre compte, ce sont les impressions d’un lecteur au contact d’une œuvre écrite en 1965 par une personne âgée de vingt ans et que je ne connaissais pas alors…

Alexandrie le 29 Mai 1968

 

Analyse 4                                              TRAUMATISME[i]

“TRAUMATISME” n’est pas, à mon avis, une pièce de théâtre.

C’est le “tumulte dramatique” qui a lieu dans “l’âme” de l’auteur…

C’est un “mauvais et terrifiant cauchemar” qui le hante et dont il souffre ou dont il a souffert…

C’est une suite de “scènes macabres” qui semblent hanter sa vie…

C’est un “conflit entre l’optimisme et le pessimisme “ où l’optimisme s’efforce de triompher…

C’est quelqu’un qui se pose des questions et qui se demande : “ quel est le sens de la vie, de la mort, de la société,

du gouvernement, des lois, de la liberté, de la révolte, de la violence, de la foi, de l’amour, de la vulgarité, de la guerre…etc

Dans le coeur et l’âme de l’auteur, ces idées semblent absurdes, contradictories, obligatoires, innées…

Elles grondent comme des “vagues engloutissantes au sein d’un océan en plein orage ! “

Jean, Nahed et Ahmad ne sont en fait que les multiples faces de l’auteur lui-meme qui essaie de “ se chercher et de se

retrouver au milieu de l’orage, du chaos qui est ce monde , entre la certitude et l’incertitude, entre la réalite et l’illusion …”

C’est une période d’hésitation ou il essaye de “ mettre les pieds sur une terre ferme “.

Cette terre, malheureusement n’est pas “stable”…

Cette terre est habitée par des hommes.. Les hommes ne sont pas semblables…Sont-ils méchants, criminels, puissants,

impuissants..? ou sont-ils simplement “incomprehensibles “  et “ mysterieux “?

Pourtant et malgré tout, l’auteur ne semble pas- ou ne veut pas – perdre l’espoir car au fond de son âme ,

IL EST LE POETE qui refuse de renoncer à la beauté, à l’amour, à la bonté, à l’idéalisme , à la poésie…!

Ce que j’admire dans les pièces de théatre d’Amin Elsaleh  c’est la richesse qui découle de la manipulation des symboles :

chaque lecteur ou spectateur y trouve un sens différent. L’auteur manipule les differents symboles de sorte qu’on puisse

prêter à son théâtre plusieurs interprétations – comme l’a fait d’ailleurs, CLAUDE CONQUY dans la Préface .

Pour Amin Elsaleh, les seules “certitudes dans ce monde” , c’est” la Naissance et la Mort “...La Vie est le conflit entre les deux..

“L’ILE”, a mon avis, represente le MONDE… La “CABANE ”, c’est  “ l’AME , le COEUR” “ de l’auteur où se heurtent les plus

grandes contradictions.

Sazdel Ahmad Yassine

29/06/2017
Commentaires de l'auteur: Sazdel Ahmad Yassine est la même que j'ai connue il y a cinquante ans: sincère, intègre, entière, sa perception de mes œuvres et de ma personne me fait croire que mon destin était scellé dès ma naissance.

Last Updated on Thursday, 29 June 2017 15:28
 

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