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Histoire et religions par Christian Amphoux PDF Print E-mail
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Written by Christian Amphoux   
Monday, 06 July 2015 13:48

     Récemment interpellé par un couple de voisins militants, à propos de mon livre sur Le Jésus de l’histoire, j’ai été ramené à quelques questions fondamentales : la résurrection, vous y croyez ? Et la divinité de Jésus, qu’est-ce que ça veut dire ? En somme, la question plus générale dans laquelle s’inscrivent ces interrogations est celle des limites du réel et du fictif, du vrai et du faux. Et j’ai tâché d’esquisser ma réponse.

     L’homme, me semble-t-il, ne perçoit pas directement la réalité physique qui l’entoure, mais il s’en fait des représentations et c’est par le biais de ces représentations qu’il la perçoit. Autrement dit, le réel est pour nous non pas la réalité physique qui nous entoure, mais l’ensemble des représentations que nous nous faisons et par lesquelles nous pouvons atteindre cette réalité.

     Platon en donne une image saisissante, dans son dialogue majeur La République, avec le « mythe de la caverne » : l’homme est assis dans une caverne en faisant face au fond de la grotte, sans pouvoir se retourner vers l’entrée ; et devant celle-ci passent des objets (les Idées) qu’il ne peut voir, mais qu’une lumière projette sur le fond de la caverne ; et l’homme voit seulement ces ombres projetées. S’il se retournait vers l’entrée, il serait aveuglé par la lumière qui projette ces ombres. Dans cette image, la réalité physique, ce serait ces objets qui passent devant l’entrée de la grotte ; mais le réel que perçoit l’homme, ce sont les ombres projetées sur le fond de la grotte.

     Quand l’historien fait son travail, c’est-à-dire qu’il élabore un récit pour rendre compte du passé, il ne considère qu’une partie du réel et fait abstrac­tion d’une autre partie qui n’entre pas dans son champ de compétence ; et dans cette autre partie se trouve, notamment, le merveil­leux, l’irrationnel, qui sont objets de croyances et entrent ainsi dans le domaine du réel.

     Ainsi, la résurrection de Jésus ne fait pas partie du réel dont s’occupe l’historien, je n’en ai donc pas parlé comme d’un événement historique, à la différence de la crucifixion de Jésus. Cette idée a déjà été développé par les théologiens protestants du début du 20e siècle, et elle est désormais reprise par ceux de l’Église catholique : la résurrection est un événement théologique et non pas historique. Mais en quoi est-ce un événement ? Sans la croyance en la résurrection de Jésus et l’espérance en la résurrection des morts, le christianisme ne serait pas né. Le puissant mouvement religieux qui prend son essor au début du 1er siècle de notre ère et qui devient au 4e siècle la religion de l’empire romain se fonde sur un événement historique, qui n’est pas la résurrection de Jésus, mais la foi en cette résurrection. A cause de cette foi, des gens se sont levés, et leur vie a pris un sens nouveau ; pour eux, le monde a changé. Et comme le nombre de ces croyants a grandi, une histoire nouvelle est née et a changé le monde. L’historien ne peut donc faire abstraction des croyances des gens : la question n’est pas de savoir si ce que les gens croient est fondé, est une réalité physique, mais ce que les gens font de leurs croyances. Et s’ils se lèvent et changent la société dans laquelle ils vivent, ils font de leurs croyances une partie nouvelle du réel.

     Mais toute croyance n’est pas bonne. Il y a une part d’aliénation dans les religions, comme le marxisme l’a soutenu. Mais cette part négative ne justifie pas que l’on supprime les religions. On peut empêcher les gens de manifester leur foi, on ne peut pas les empêcher de croire ; et tôt ou tard, l’expression publique de leur foi, la création ou la réouverture des lieux de culte se produit et la religion reprend son cours. Les religions gèrent ainsi une part importante des représentations qui font partie du réel de l’homme et qui échappent au domaine du réel dont s’occupe l’historien.

     Je ne crois pas que le corps décomposé par la mort reprenne vie ; je ne crois pas à la réalité physique de la résurrection, ni dans le cas de Jésus ni pour l’humanité à la fin des temps. Mais cette croyance d’origine égyptienne a contribué à changer la société romaine et à faire naître la société médiévale occidentale. Par son effet, elle est donc entrée dans le réel de l’homme. Nous ne sommes pas seulement des êtres de raison, les changements de l’histoire de l’homme sont ainsi largement opérés par des idées et des croyances.

     Dans ces conditions, je définis volontiers les croyances comme le moteur de ceux qui y adhèrent. Le moteur est ce qui fait lever les gens pour les faire avancer. Mais le moteur peut aussi vous faire dévier de la route de la vie, si vous ratez un virage sur une route escarpée. Et c’est ce qui arrive à toute cette jeunesse, européenne notamment, qui se précipite dans les griffes de l’EI. La jeunesse est souvent ardente et naïve. A côté de Montpellier, à Lunel, où j’ai un bureau et une partie de ma bibliothèque, de nombreuses familles pleurent aujourd’hui un enfant égaré, qui est allé mourir en Syrie pour une cause qu’il croyait juste et qui ne l’était pas. Le discours trompeur de l’islamisme radical en a fait des victimes d’un véritable crime contre l’humanité. Mais d’autres religions ont commis bien d’autres crimes tout aussi graves : je pense en particulier à l’inquisition, qui a ravagé l’Europe du 13e au 18e siècle, inventée pour éliminer les Cathares, puis s’en prenant aux Juifs, aux femmes traitées de sorcières, enfin aux protestants. Mais comment ne pas mentionner aussi le nazisme, et sa volonté de purification ethnique qui a conduit à l’abomination de la Shoah et a servi de modèle à d’autres purifications ethniques, depuis lors, en Afrique, mais aussi en Europe et jusque dans le comportement d’Israël à l’égard des Palestiniens.

     La question de la divinité de Jésus est de nature différente : il ne s’agit pas seulement d’une croyance, mais avant tout de savoir quelle définition on donne à la notion de Dieu. Et depuis l’antiquité, cette notion est largement débattue. Pour les Grecs, il s’agit d’une faune, au même titre que la faune humaine ou la faune animale. Ces trois faunes font partie du monde créé et elles se distinguent entre elles par des critères simples : les dieux sont doués de parole et immortels ; les humains ont la parole, mais pas l’immortalité ; et les animaux n’ont ni la parole ni l’immortalité. Avant les Grecs, d’autres théologies ont prévalu, accordant à l’un des dieux, plus grand que les autres, d’être créateur du monde ; et Platon ajoute au panthéon grec l’idée de ce dieu créateur, dans le Timée. En Perse, le grand réformateur Zoroastre introduit l’idée, nouvelle en son temps, que l’homme est aussi responsable de ses actes et doit donc respecter les principes d’une loi divine, à côté des codes imposés par la société ou son monarque ; et en Inde, avec le prince Bouddha, apparaît la notion de compassion, que l’on retrouve avec celle de responsabilité dans l’Éthique à Nicomaque d’Aristote et dans les écrits prophétiques de la Bible.

     Jésus hérite de tout cet immense héritage de la pensée humaine : il est associé au dieu créateur, devenu le dieu du temple de Jérusalem, il responsa­bilise ses partisans en leur enseignant l’amour du « prochain », c’est-à-dire de tout être humain que l’on rencontre ou dont on entend parler, et il double cette responsabilité du sentiment de compassion par laquelle il apporte à ceux qui le rencontrent le retour à la santé et à la vie. Et tous ces traits de Jésus vont être perçus par une large foule, à travers la prédication des premiers apôtres, qui adhère et répand à son tour l’idée que cet homme est Dieu, à un moment où la pensée philosophique est arrivée à l’idée que tous les dieux ne sont que les divers visages du principe unique du divin. Jésus ne cesse pas d’être un homme, mais il devient à la fois l’exemple humain du martyr et l’incarnation du Dieu unique, créateur, juge et sauveur.

     Mais la christianisation de l’empire romain altère ce visage idéalisé des premiers temps du christianisme : Jésus devient le fondateur et le chef d’une religion qui se substitue à la précédente et relègue les religions à mystère venues d’Égypte (Isis) et de Perse (Mithra), qui s’étaient répandues dans le monde romain ; il devient l’instrument d’un pouvoir qui tente de s’imposer à tous en prenant la place des autres religions. Les deux images fortes qu’il véhicule alors sont sa compassion et sa bienveillance à l’égard des malades, puis la fin de sa courte vie comme martyr ; et sa divinité fait de lui non pas seulement une référence, mais le chef vivant de son Église, dont les maîtres sur terre disent qu’ils ne sont que ses représentants, ses porte-parole.

     Mais en Europe, aujourd’hui, et dans le monde entier demain, le langage a changé. Notre rationalisme ne se satisfait plus de ces représentations qui font appel à des métaphores et deviennent des figures mythiques. Le marxisme, notamment, le nazisme aussi indirectement, ont changé la donne. L’heure n’est plus à la piété entretenue par la culpabilité et la contrition, avec en toile de fond la peur du jugement dernier. L’heure est à la construction d’un humanisme fondé sur les valeurs de la philosophie. Le christianisme, qui avait pris la place de la religion gréco-romaine en un temps où les gens ne croyaient plus à ces dieux-là, cède du terrain, perd de son emprise sur les consciences et sur les choix sociétaux. La psychanalyse a joué un rôle fondamental pour libérer l’homme du lien entre sexualité et procréation. La sexualité de plaisir, qui existe dans bien d’autres sociétés et qui était déjà répandue chez les Grecs et les Romains avant le christianisme, fait un retour fracassant par étapes : contraception, réforme du Code civil en France (1972) dépénalisant notamment les relations sexuelles entre adultes consentants, loi sur l’avortement (1974), puis reconnaissance de l’homosexualité comme une orientation sexuelle, enfin loi ouvrant le mariage aux couples homosexuels (en France, 2013). Et la réaction massive de la « manif’ pour tous » illustre que l’écart se creuse entre la société et le christianisme, qui propose le témoignage des règles du passé plutôt que l’accompagnement de l’homme d’aujourd’hui.

     L’humanisme en marche réagit à la fois contre les manques des religions et contre les excès de la violence humaine, accrue par les moyens nouveaux de la technologie. L’humanisme entend lutter contre le feu des guerres comme il a fait éteindre le feu des bûchers, contre la torture des dictatures comme il a fait fermer les officines de l’inquisition. Mais en affaiblissant les croyances, l’humanisme prive aussi une large part de la société européenne du soutien que ces croyances apportaient aux gens les moins instruits ; et le développement de l’instruction ne compense pas toujours le vide produit par l’effondrement des croyances. C’est ce qui explique le surgissement de ce « new age » dans lequel se reconnaissent un nombre croissant de petites gens, formant un courant religieux nouveau et moins structuré, comprenant aussi bien les charismatiques que les évangéliques ou autres fondamentalistes.

     La société laïque a choisi de reléguer la religion au domaine privé de chacun, l’humanisme doit s’efforcer de respecter ce choix sans combattre le sentiment religieux des uns et des autres. Dans la mesure où elle est pour ses fidèles un moteur de vie, la religion est utile à la société. Mais dans la mesure où elle devient parfois un instrument de mort, le rôle de l’humanisme est de combattre ses effets pervers. L’humanisme n’est, d’ailleurs, pas exempt de croyances ; il en est une essentielle qu’il partage avec beaucoup de religions : l’espérance.

 

Christian Amphoux

Montpellier, juillet 2015      

 

 

Promotion 1963

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Giverny - Mai 2004

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Promotion 1962

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