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Aperçus sur la naissance de la langue a partir du "Kitāb Al-Ḥuruf" d'al-Fārābī PDF Print E-mail
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Written by André Roman - CRTT - Université Lumibre - Lyon II   
Monday, 24 August 2015 15:03

Aperçus sur la naissance de la langue a partir du "Kitāb Al-Ḥuruf" d'al-FārābīAuthor(s): André RomanSource: Studia Islamica, No. 92 (2001), pp. 127-154 Published by: Maisonneuve & Larose Stable URL: http://www.jstor.org/stable/1596194 .Accessed: 12/01/2014 12:49 Your use of the JSTOR archive indicates your acceptance of the Terms & Conditions of Use, available at .http://www.jstor.org/page/info/about/policies/terms.jsp . JSTOR is a not-for-profit service that helps scholars, researchers, and students discover, use, and build upon a wide range ofcontent in a trusted digital archive. We use information technology and tools to increase productivity and facilitate new formsof scholarship. For more information about JSTOR, please contact This e-mail address is being protected from spambots. You need JavaScript enabled to view it . . Maisonneuve & Larose is collaborating with JSTOR to digitize, preserve and extend access to Studia Islamica.http://www.jstor.org

 

CANEVAS

- L'homme parle une parole convenue.

- Cette parole est structurée.

- La première structuration qui existe est la structuration binaire ; en deça, c'est-à-dire hors structuration, le son proféré" est unaire ; il est réalisé comme un cri, une onomatopée ; au-delà de la structuration binaire la structuration n-aire (avec n >= 3) était et reste inaccessible à l'homme sans autre recours que son corps ; l'homme a donc structuré sa parole binairement, dès lors que la structuration binaire est la première de toutes les structurations possibles et qu'elle est la seule qu 'il puisse maitriser.

- Al-Farabi affirme tout d'abord une pensée hors langue ; cela ne se peut ; il faut admettre, en conséquence que chaque langue humaine est née quand l'ancêtre de I'homme, jadis, devenant homme, s'est trouvé capable de combinatoire binaire ; chaque langue humaine est née de cette capacité binaire ; cette capacité mettait l'homme à même d'inventer le monde autour de lui, de reconnaitre, en les opposant, les entités qu'il percevait ou imaginait, et, dans le même temps, de les nommer pour s'en donner une représentation, leur mémoire, sans laquelle leur invention, leur reconnaissance, se seraient effacées dans l'instant.

- Puis al-Farabi prête à l'homme une première expression par onomatopées ; cela vraisemblable ; mais, par méconnaissance de ce qu'est une langue, il avance que les langues historiques se sont faites par combinaison d'onomatopées, c'est-a-dire par combinaison de l'unaire ; cela, conceptuellement, absurde, ne se peut.

- Les langues se sont constituées, nécessairement, par << pas de deux >, chaque << signifiant > proposé par le système des sons trouvant, éventuellement son << signifié * dans l'une des entités universelles inventés par l'homme, naïvement, dans le monde : le temps, la vie...

I. Introduction

L'homme est un être d'histoire. L'histoire de sa condition et du monde, qu'il se donne, I'homme ne saurait la concevoir sans un premier jour. 11 invente donc des mythes, des << contes d'ontophanie >>(1), des généalogies qui naissent d'un Dieu. L'origine de ses langues, car il est seul à parler dans l'univers qu'il perçoit, l'a fasciné. Les autres vivants ne parlent pas. Ils communiquent entre eux par des messages qui, tous, doivent être reconnus comme autant d'applications identiques. En effet, chaque langue animale est un tas d'onomatopées, une nomenclature d'expériences. A une expérience donnée correspond une certaine onomatopée. A toute autre expérience, même proche, mais différente par une autre donnée, par un autre acte, correspond une onomatopée différente. Il n'y a dans les langues animales aucun paradigme (2). Différemment les langues d'hommes ne se constituent pas sur des applications identiques. Elles ne sont donc pas unaires mais n-aires, forc6ment. Et dès lors qu'elles sont n-aires, elles permettent, ce que l'onomatopée, stérile(3), ne permet pas, une combinatoire, c'est-à-dire un jeu ouvert de combinaisons, un progrès de combinaisons, une histoire. Chaque expression r6alisée par une application identique est, ipso facto, créée hors du temps. L'application identique, comme elle lui donne naissance, la soustrait au temps. Si l'homme est un être d'histoire, c'est qu'il est capable de combinatoire, humblement, car la combinatoire qu'il maitrise est la première de toutes les combinatoires possibles, la combinatoire binaire. Si l'homme est un être de paroles, c'est qu'il est un être capable de combinatoire. La voie royale de la parole est cette combinatoire, binaire en 1' occurrence. Et l'on voit bien aussi que, dès lors que l'homme est un être de combinatoire binaire, il est un être de curiosité : tout élément par lui inventé dans le monde autour de lui sera posé par lui comme le premier des deux membres d'un couple qu'il lui faut connaitre. Naissance du mythe de l'androgyne. Naissance de sa curiosité des origines (4). (1) Mircea Eliade. (2) Cf. Jean-Jacques Rousseau, Essai sur l'origine des langues (Rédigé de 1754 1 1761, publié, posthume, en 1781, A. Belin, 1817): " L'onomatopée [dans la première langue] s'y ferait sentir continuellement." (p. 507) ; G. Fano, in The Origins and Nature of Language (Indiana University Press, 1992 - traduction par S. Petrilli de Origini e natura del linguaggio, Einaudi, Turin, 1973), p. 95. (3) Cf. G. Fano, op. cit., p. 36. (4) S. Pinker, dans son livre < robuste > et documenté, L'instinct du langage (The Language Instinct, 1994 / Paris, O. Jacob, 1999), conclut, dans le dernier chapitre sur " La structure de l'esprit",à l'existence chez l'homme de "modules innés", chacun propre à une activité de la pensée humaine.

APERÇUS SUR LA NAISSANCE DE LA LANGUE

L'interrogation sur l'origine des langues, sur le comment de leur constitution, a été, resté, l'occasion d'expériences multiples du savoir.

11 est remarquable que les réponses qu'elle a suscitées, qu'elle suscite, semblent à la fois dire l'évidence et être indécidables (5). Il est non moins remarquable que cette longue interrogation se soit poursuivie sans une définition préalable de ce qu'est une langue. Sans doute parce que la langue fonde la condition humaine. Les linguistes eux-mêmes souvent entrent dans l'étude des langues sans cette reconnaissance préalable et ceux qui, parallèlement, étudient les textes se laissent souvent séduire par une chimère, la croyance en une relation essentielle entre les textes et les langues dans lesquelles ils sont composés. Or la reconnaissance préalable de l'organisation générale des langues est nécessaire à l'appréciation de la vraisemblance de leurs origines supposées.

Toute langue dit le temps (6). Et elle change avec le temps d'abord parce qu'elle même est changeante. La remontée du temps, d'une langue historique à son acte de naissance, non pas une remontée instantanée - elle méconnaitrait le passage du temps - mais une remontée progressive à travers les périodes de la langue, pourrait, seule, permettre de reconnaitre ses premiers traits, son premier tracé.

 

L'homme, comme il inventait les entités du monde, par "différences empiriques"(7), nommait ces entités et ses expériences de ces entités pour s'en donner la mémoire sans laquelle les entités reconnues eussent été aussitôt abolies. Les expériences ainsi verbalisées étaient des expériences communicables.

Linguistiquement une langue peut être définie comme l'entrecroisement de deux systèmes interdépendants : un système de nomination produisant des unités de nomination, et un système de communication dans le cadre duquel les unités de nomination se combinent pour dire une expérience.

Le système de communication, dès lors que l'homme l'aurait organisé binairement, implique par là-même la relation biunivoque reliant les deux éléments fondamentaux, qu'elle accouple indissociablement et, de ce fait, égalitairement. Et ce système, par opposition, produit face à cette relation biunivoque première deux relations univoques éventuelles, l'une hiérarchisée , "la subordination" , l'autre, non hiérarchisée, la " coordination" ; cela visualisé dans le schéma ci-après :

 

SCHEMA DES RELATIONS BINAIRES

BIUNIVOQUE UNIVOQUE v s (HIERARCHISEE : DE SUBORDINATION) + (NON HIERARCHISEE : DE COORDINATION)

Ces trois relations binaires règlent le système de communication. Et dès lors qu'elles apparaissent comme étant les seules relations possibles, l'organisation qu'elles structurent s'avère être la seule possible, une organisation donc universelle, commune à toutes les langues humaines, une organisation stable essentiellement. Le système de communication, c'est-a-dire le système constituant les unités de nomination en unités de communication communément appelées phrases, se serait donc établi, binairement, dans tous les temps, pour toutes les langues, selon le plan suivant :

PLAN DE LA PHRASE

X +, Y { Noyau +/t +/t X' Y' { Extensions +/T +/1 X"/ Y"+ +/1 +/1

(8) " x" *, " x'" *, " y ", " y'" *..., symbolisent les constituants de la phrase.

Un tel plan est celui d'une construction "réduite à l'os". Sa réduction extrême est rendue possible par toutes les spécifications, les "déterminants", que chacune de ces trois relations abstraites est à même de recevoir, que son abstraction même commande, que la langue, en réponse, a créées, déterminants dans lesquels les linguistes reconnaîtront des modaux, des fonctionnels, des coordonnants(9).

Ce plan est vérifié par les phrases de la langue arabe, qui est une langue qui se prête en elle même à la nécessaire remontée du temps car, en tant que langue arabe, elle ne connait qu'elle-même.

Ainsi semble vérifiée concrètement l'hypothèse présentée, née de cette évidence que l'homme ne parle point au hasard, que pour ne pas parler au hasard, il lui faut recourir à une convention, que cette convention est structurée car, sinon, elle serait animale. L'idée même de " convention"; implique un choix entre des possibles et donc une liberté ; la nomination animale n'est pas libre ; la seule nomination libre est produite par une combinatoire binaire, forcément(10).

Les entités du monde inventées par l'homme entrent dans les langues par les racines qui en sont la première expression métonymique, et donc symbolique. Les racines sont indispensables aux langues du fait même de leur structuration. Elles sont, en effet, le seul moyen dont les langues disposent pour mettre à leur échelle, chétive, unidimensionnelle, les entités multidimensionnelles, incommensurables, que l'homme expérimente et qu'il abstrait de ses expériences multiples. L'onomatopée est une autre représentation du monde, son interprétation animale, une représentation qui n'est pas une métonymie et qui donc n'est pas symbolique dès lors que son cri efface entièrement les composantes de l'expérience qu'elle désigne. Les racines, qui sont autant de métonymies réductrices, c'est la réduction même dont elles sont le moyen qui est leur raison d'être, les langues dans leur dire du monde les complètent d'abord, dans le cadre même de leurs systèmes de nomination, par certains traits choisis, d'autres déterminants, les " modalités"; des linguistes. Ces modalités nomment précisément les entités du monde que l'homme peut, naïvement, percevoir comme des entités universelles, c'est-à-dire comme des entités qui, à l'homme, tandis qu'il construit ses langues, peuvent apparaitre toujours présentes, leur présence constante impliquant leur présence partout. L'universalité ainsi entendue lie le temps et l'espace, indissociablement. Et elle n'implique avec 1'espace et le temps que la vie, qui nait du temps, qui est avec le mouvement dans 1'espace la mesure

(9) Ce sont les morphèmes spécificateurs de ces relations qui varient dans le temps et d'une langue à l'autre.

(10) Cf. l'expression de Marin Mersenne in Harmonie universelle (Tome II, Livre I "De la voix" , Proposition VIII) : "( La voix des animaux est n6cessaire, et celle des hommes libre ", reprise d'Odile Le Guern, "Voix, parole et langage x, in Littérature classique, n012, 1990, La voix au xvIIème siècle, p. 88.

 

parallèle du temps. Les modalités fondamentales sont celles qui signifient le temps et la vie. L'espace, multidimensionnel, n'est jamais signifié que par des " noms". Certaines modalités cependant sont apparues, secondairement, comme autant de morphèmes spécificateurs des modalit6s primitives. Le temps, la vie, deviennent ainsi, dans l'organisation générale de la langue, des composantes propres a la langue, des données détachées par elle de leurs sens dans le monde. Ainsi elles perdent leurs sens ; elles acquièrent des "signifiés"; accouplés dans la systématique de la langue à des sons ordonnés de la langue, qui sont établis comme leurs "signifiants"; réguliers (11).

Une autre modalité fondamentale du système de nomination est le mode qui dit réelles ou non réelles les expériences du monde(12)

Différemment, les racines jamais ne sont coupées du monde en dépit de leur abstraction. Les significations qu'elles dénotent ne sauraient être systématisées. Elles se déterminent incessamment par rapport au monde (13).

 

Il est remarquable que la tradition arabe n'ait pas saisi le concept de racine avant le xe siècle (14). La métaphore employée si souvent par Sibawayhi dans son Kitab, " Les [formes] filles de trois harf"; (banat at- talata), "Les [formes] filles de quatre harf" (banat al-'arbaaa), est rest6e stérile. Elle tombera en désuétude(15).

(11) Avec le temps, 1'itération ; avec la vie, le sexe et le nombre.

(12) Remarquablement, le signifiant de ce signifié est en arabe une voyelle qui semble alterner avec les voyelles casuelles. En fait, alors que les voyelles casuelles sont raboutées à des unit6s de nomination qui sont toujours des constituants de phrases, la voyelle modale est raboutée à un verbe, c'est-à-dire à une certaine phrase. Au demeurant, cette apparente similitude conduit à relever que les voyelles casuelles spécifient les relations univoques du système de communication tandis que la voyelle modale en spécifie la relation biunivoque. Ainsi chacune des unités de nomination porte l'une ou 1' autre de ces voyelles désinentielles pour le compte de l'une ou l'autre de ces trois relations qui sont d6pourvues de toute réalité sonore, concrète. D'autre part, la relation biunivoque, comme elle est constitutive de la phrase, est présente dans chaque phrase ; elle est donc "universelle , dans l'univers du système de communication, tout comme sont universelles dans le système de nomination les modalités de temps et de vie.

(13) Cf. F. de Saussure : "Puisque la langue est un système dont tous les termes sont solidaires et où la valeur de l'un ne résulte que de la présence simultanée des autres [...] comment se fait-il que la valeur, ainsi définie, se confonde avec la signification, c'est-t-dire avec la contre-partie de l'image auditive ? [...] Pour répondre à cette question, constatons d'abord que [...] toutes les valeurs [...] sont toujours constituées : 1° par une chose dissemblable susceptible d'être échangée contre celle dont la valeur est à déterminer ; 2° par des choses similaires qu'on peut comparer avec celle dont la valeur est en cause [...] Dans l'intérieur d'une même langue, tous les mots qui expriment des idées voisines se limitent réciproquement", Cours de linguistique générale (&d. critique pr6pare par T. de Mauro, Roma-Bari, G. Laterza, 1967, Paris, Payot, 1972), p. 159-160.

(14) L'inventeur de la racine en arabe aurait été le philologue Ibn Ginni, mort en 392/1002 (Voir G. Troupeau, "La notion de "racine" chez les grammairiens arabes anciens , in S. Auroux et alii, Matériaux pour une histoire des théories linguistiques, Villeneuve-d'Ascq, Publications de l'Université de Lille, 1984). Cependant la tradition grammaticale arabe a décrit une langue dont les formes étaient toutes construites sur des consonnes radicales et dont les pro-formes, dont certaines sont les unités vicaires des formes, différemment, étaient toutes construites sur des consonnes non radicales.

(15) Voir, par exemple, la définition de la dérivation, ignorante de la racine, citée par as-Suyiuti dans son Muzhir fi Uloumi al-Lughat wa Anwaiha (Le Caire, Isa al-Babi al-halabi, 1378/1958, 2 vol.), vol. I, p. 346 : " Al-

 

L'organisation générale des langues a été approchée par les traditions grammaticales dans leur reconnaissance de " parties du discours ". Pour la Tradition grammaticale arabe, dont Sibawayhi est le premier auteur : "Les unités de parole sont le nom (ism), le verbe (ficl) et la particule (harf).

" [La particule] occurre pour un sens qui n'existe ni par le nom, ni par le verbe. Le nom, c'est "homme";" cheval" (16). Le verbe, ce sont les schèmes dérivés de l'expression phonique des événements liés aux noms et qui sont construits pour ce qui est passé, ce qui sera, ce qui est encore (17).

La tradition arabe a fondé sa reconnaissance de ces trois parties vraisemblablement non pas sur l'observation de la langue arabe mais sur une observation raisonnée du monde : " ce qui est", le "nom";" ce qui est dans le temps", le " verbe" ; avec, entre l'un et l'autre, le "lien" indispensable, verbalisé par la "particule"; qui, étant un "lien", est foncièrement différente, sémantiquement, du " verbe" et du "nom" (18). D'où son affirmation tranquille :

 

" Le discours qu'il soit arabe ou non arabe ne se dispense pas de ces trois parties.(19)

 

Cette tripartition est à la fois sommaire et inexacte. En effet, dans la langue arabe, le temps n'est pas exprimé par le seul verbe et les particules ne sont pas toujours et seulement des liens (20). Cependant elle se maintiendra inchangée.

 

 

ishtiqaqou 'aljdu sigatin min 'ulyi maca ttifaqi himi macnan wa middatan 'asliyyatan wa hay'ata tarkibin la hi li yudalla bi t-t~niyati Cali macni l-'asli bi ziyidatin mufidatin li 'agli hd btalaf~ hurifan 'aw hay'atan ka "daribun" min "daraba" wa "hadirun" min "hadira w ,. Cette même définition sera reprise par l'universitaire libanais contemporain, Subhi S 1ib, dans ses Dirast fifiqh al-luga (7 &d., Beyrouth, Dar al-Illm li 1-malayin, 1379-1960), p. 174: "[huwa] tawlidun li bacdi l-'alfadi min bacdin wa r-rugciu bi b& 'il 'aslin wihidin yugaddidu middata ha wa yfihi bi maCni hi I muitaraki 1-'asili mitla mi yfihi bi maCni h 1-b?ssi l-gadid ,.

 

(16) Certains manuscrits du Kitab ajoutent "mur" (ha 'it).

(17) Al-Kitdb (Le Caire, 6d. Hirin, 1385-1397/1966-1977, 5 vol.), vol. I,, p. 12.

(18) La littérature est nombreuse sur cette tripartition du "discours" dans la tradition grammaticale arabe. Voir deux articles récents : "Les parties du discours dans la tradition grammaticale arabe" de H. Hamzé, " Genèse et typologie des unités de la langue arabe", d'A. Roman, in Classes de mots traditions et perspectives, volume Rhêma, &d. L. Basset et M. Perennec, Lyon, P.U.L, 1994.

(19) Citation du grand grammairien d'al-Basra, al-Mubarrid, mort A Bagdad, sans doute en 285/898, reprise du premier chapitre de son Kitab al-Muqtadab (6d. Muhammad cAbd al-Khaliq CUdayma, Le Caire, 1385-1386-1388, 4 vol.), vol. I, p. 3, "fal-kalamu kullu hu : 'ismun wa ficlun wa harfun Ag'a li macnan la yahlul-kalamu Carabiyyan kana 'aw 'acgamiyyan min hidihi t-talatah", repris ici de l'article de H. Hamz6, p. 105. Le comparatisme typologique impliqué par cette affirmation, d'évidence, n'était pas alors pratiqué.

(20) Au regard du linguiste, certaines particules impliquent effectivement un lien : /?in:a/, par exemple, implique la relation biunivoque entre les deux constituants fondamentaux du noyau de la phrase ; /li/, "pour", implique la relation univoque de subordination- /wa/, "et" , peut impliquer la relation univoque de coordination. Mais 1' "article" /(?a)l/, qui est une unité numérale, A l'instar des morphèmes de duel et de pluriel - elle arrête le nombre de l'unité de nomination à laquelle elle est affectée -, n'implique aucun lien ; et non plus les translatifs, /ma:/ et /?an/, les négations modales /law/, flam/, /an/...

Un grammairien majeur de la deuxième moitié du Ive/xe siecle, Ibn Fdris(21), seul, semble-t-il, a proposé une carte générale de la langue arabe(22) :

"La science [en langue] des Arabes (Cilm al-CArab) comporte un principe ('asl) et un corollaire (farc). Le corollaire est la connaissance des substantifs ('asma') et des qualificatifs (sifat) ; exemples : "homme", "cheval", "long","court". Et c'est ce par quoi commence 1'apprentissage (tacallum) du débutant. Quant au principe, c'est ce qui traite de la constitution de la langue (mawduc al-luga), de sa materia prima ('awwaliyya), de sa construction (mansa') puis des règles suivies par les Arabes dans leurs communications (rushim al-CArab fi mukhatabatiha), [enfin] des ressources multiformes de l'éloquence (iftinan) qui sont a leur disposition sur les deux modes réel (tahqiq) et figuré (magaz).

La carte, qui visualise cette organisation remarquablement exacte de la langue arabe historique :

corollaire ->substantifs ->'asma' -> farc

corollaire-> qualificatifs-> Sifat->Farc

principe-> materia prima -> awwaliyya->'asl

principe-> construction-> mansa->'asl

principe-> composition -> rusu m '-> asl

principe-> style-> iftinan->'asl

(21) Ibn Faris al-Lugawi, philologue arabe important, mort à Rayy en 395/1004, selon la date la plus généralement admise. Voir H. Fleisch, "Ibn Faris", in E.12, HI, p. 787-788 ; F. Sezgin, Geschichte des arabischen Schrifttums (Leyde, Brill, 1967, Band IX), à l'Index sous Ahmad b. Faris ; A. Roman, " Genbse et typologie des unites de la langue arabe" ; " L'origine et I'organisation de la langue arabe d'après le Sahibi d'Ibn Firis , in Arabica, XXXV/1, 1988, p. 1-17.

(22) Le texte qui va être traduit est le premier paragraphe du livre célèbre d'Ibn Faris, as-Sahibi fi Fiqh al-Luga wa Sunan al-cArab fi Kaldmiha (6d. Mustafa -uwaymi, Beyrouth, Badrin, 1382/1963.

montre que les unités de nomination autres que les verbes ont été constituées par le grammairien en un ensemble d'unités coupées du principe d'organisation de la langue, son 'asl ; aussi le nomfarc, "corollaire", donné à cet ensemble, est- il impropre car il nomme en réalité la partie de la langue qui serait complémentaire de la partie agencée par le "principe" ; de fait, les noms et les qualificatifs sont dans la langue arabe historique, massivement, des unités de nomination qui ne sont plus que des séquences de syllabes dans lesquelles seules certaines consonnes radicales restent reconnaissables. Ainsi aucune des partitions inventées par les différentes traditions grammaticales n'est constituée en un système général, paradigmatique et relationnel. Leur saisie des langues hors diachronie aura contribué à dissimuler la différence entre les noms et les onomatopées.

 

II. " Il enseigna à Adam tous les noms"(23)

Ce verset a été compris comme la déclaration par Allah qu'il était l'instituteur des langues des hommes. C'est la position d'Ibn Faris, une position largement partagée :

" La langue des Arabes est d'institution divine (tawqif)."(24)

Ce verset, dans lequel "noms"('asma') apparait comme une désignation métonymique des langues, est pour lui la preuve évidente de l'institution divine des langues. Mais les textes fondateurs, comme ils sont énoncés avec des noms communs, c'est-à-dire avec des unités de nomination aux valeurs variables, sont susceptibles d'interprétations diverses. Ce même verset a été aussi interprété comme la déclaration par Allah qu'll avait donné à l'homme la capacité d'inventer ses langues. Selon cette autre opinion, l'origine des langues serait donc humaine(25).

L'hésitation d'un autre grand grammairien, Ibn Ginni, contemporain d'Ibn Faris, est célèbre :

"Je me trouve entre ces deux attributs [possibles de la langue arabe ; est-elle révélée ou, sinon, humaine ?], plein de lassitude. Je traite l'un et l'autre, tour à tour, pour en épuiser la matière, et mes tentatives s'épuisent. Si, plus tard, une idée [nous] venait qui fasse pencher un plateau de la balance, nous le dirions."(26)

(23) /wa Callama adama al asma:a kullaha:/, Coran, sourate II, verset 31.

(24) Ibn Firis, op. cit., p. 31.

(25) As-Suyiiti (grammairien, philologue, traditionniste, faqih, né au Caire en 849/1445, mort dans cette même ville, en 911/1505) cite dans son Muzhir fl cUlami al-Lugat wa 'Anwaciha (Le Caire, CIsa al-Babi al-Halabl, 1378/1958, 2 vol.), vol. I, p. 28-30, trente interprétations diverses de ce verset.

(26) Ibn Ginni, dans ses Khasa'is (2' édition, Le Caire, Dar al-kutub al-misriyya, 1371/1952-1374/1955- 1376/1956, 3 vol.), vol. I, p. 47. Selon le philosophe juif, Philon d'Alexandrie (circa 20 avant J.-C. - 45 après J.-C.), dans son De mutatione nominum (Introduction, traduction et notes par R. Arnaldez, éditions du Cerf, Paris, 1964), si l'homme a nommé tous les êtres, Dieu s'est réservé cette tâche de lui changer son nom : Abram > Abraham...

Mais aussitot après Ibn Ginni montre les "ressorts " de la langue comme des efforts humains. Selon A. Mehiri, " la position d'Ibn Jinni [...] implique une sympathie incontestable vis-à-vis de la théorie naturaliste"(27).

 

III. L'hypothèse d'al-Farabi

 

Al-Farabi est "l'un des plus 6minents et des plus célèbres philosophes musulmans ; il fut surnommé le "second maitre", le premier étant Aristote [...] L'on prétend qu'il mourut à Damas à l'age de 80 ans ou davantage, en 339/950 [...] Son maitre en philosophie fut un Chrétien nestorien Yuhanna b. Haylmn [...] Nous savons [aussi] qu'il était en rapport avec le grand traducteur et commentateur 'Abu Biir Matta b. Yiinus (m. en 329/940), personnage éminent de l'école des Aristotéliciens chrétiens de Bagdad [...] L'importance d'al-Farabi pour les philosophes musulmans postérieurs est considérable"(28).

Ce penseur insigne, qui connaissait aussi le turc et le persan, a écrit de nombreux ouvrages, particulièrement un Kitdb 'Ihsa' al-Culoum, un Kitdb al- khataba, un Kitab al-Hurouf(29).

Sa position sur la naissance des langues sera d'abord étudiée à partir de ce demier ouvrage (30).

" Il est clair que la gent commune et la foule indistincte précèdent dans le temps les spécialistes, [que] les connaissances communes, qui sont les premieres opinions générales, précèdent dans le temps les arts pratiques ainsi que les connaissances qui concernent chacun de ces arts, respectivement. Ces [deux types de connaissances] constituent ensemble les connaissances ordinaires. Ce que [les hommes] constituent d'abord, ce que d'abord ils réalisent, sont ces [connaissances et ces arts]." (31)

(27) A. Mehiri, Les Théories grammaticales d'lbn Jinni (Tunis, Université de Tunis, 1973), p. 103.

(28) R. Walzer, "Al-Farabi", in EL2, tome II, p. 797-800. De même Miguel Cruz Hernandez, Lafilosofie arabe (Revista de Occidente, Madrid, 1963), p. 43-68.

(29) Al-Farabi écrit une langue arabe à laquelle il est inattentif, au plus près de sa pensée, une langue rapide dans laquelle se remarquent particulièrement les redoublements d'expansions, redoublements par lesquels il exprime l'itération ; exemple, dans le premier paragraphe traduit : "wa min al-macarifi lati tahussuh sincatan sinacatan min ha" , " les connaissances qui concernent chacun de ces arts respectivement";ces redoublements, fort bien venus, qui ne se trouvent ailleurs qu'occasionnellement, sont caractéristiques du style d'al-Farabi.

(30) Al-Farabi, Kitab al-Huraf (Beyrouth, Dar el-Machreq, 1969). J. Langhade, dans son livre, Du Coran de la philosophie - La langue arabe et la formation du vocabulaire philosophique de Farabi (préface de J. Jolivet, Damas, Institut Franqais de Damas, 1994) a donné des passages ici traduits, p. 191 sqq., une traduction proche, savamment commentée, de philosophe. Voir également du même auteur, "Grammaire, Logique, études linguistiques chez al-Faribi", in Historiographia Linguistica, VIII, 2/3, 1981, p. 365-377 ;"Mentalité grammairienne et mentalité logicienne au Iv" siècle", in Zeitschrift fir arabische Linguistik, vol. XV, Wiesbaden, 1985, p. 104-117.

(31)" wa bayyinun 'anna l-cawinma wa l-gumhoura hum 'asbaqu fi z-zamgni min al-bawssi wa 1-machrifa 1-multarakata lHati hiya bidi'u ra'yi 1-gamici hiya 'asbaqu fi z-zamini min as-san8'ici 1-camaliyyati wa min al-l- maCarifi lHati tahussu sini~atan sinicatan min hi wa hathihi gamican hiya 1-macarifu 1-cimiyyatu wa 'awwalu mi yuhadithuna wa yukawwinouna ha'uli'i "§ 114, lignes 17-20.

"L'homme, qui est un être vacant au début de son existence, un être doté cependant de dispositions naturelles, se meut vers ce vers quoi son mouvement lui est le plus facile de par ses dispositions ; et cela même il le fait avec le mouvement qui lui est le plus facile."(32)

" Dans le même temps son âme le porte à connaitre, à penser, à se représenter, à s'imaginer, à intelliger tout ce à la saisie de quoi il est rendu plus apte par ses dispositions naturelles, ce vers quoi il est plus fortement porté."(33)

Ainsi l'homme est établi par al-Farabi, d'emblée, comme un être intelligent, un être pensant.

" Ce qu'il fait ainsi tout d'abord, I1 [le] fait grâce à une faculté qui se trouve en lui par nature et grâce à un habitus [, un mouvement naturel], non par une routine antérieure, ni par l'effet d'un art. Et comme il répète un certain faire d'une certaine sorte encore et encore, il se réalise en lui un habitus formé par cette routine, [un habitus] moral ou pratique."(34).

Cet homme d'une intelligence innée, dépeint par al-Farabi, agit, invente des mouvements qu'il répète, et, ce faisant, il acquiert certaines habilités, une experience. Partant la pensée serait indifférente aux langues. Ce qui ne laisse pas de correspondre aux faits. Toutefois des hasards de l'expression dans une langue peuvent servir ou desservir la pensée.

Ainsi la perception d'un dédoublement de l'homme, l'objectivation de son être par lui-meme, a été préparée en arabe par certains emplois de /nafs/, "âme" à côté de l'emploi du morphème écho, de signifiant primitif /t/, de signifiant secondaire /n/(35), le pronom "réfléchi" de la langue arabe ; exemple dans l'interpellation qui scande le Kitab at-Tawahhum d'al- Muhasibi(36) :

/fa tawah:am nafsa ka/

"Vois ! C'est toi !"(37)

(32) " wa 1-'insanu 'idha bali min 'awwali ma yuftaru yanhadu wa yatabarraku nahwa W-Say'i Ilayhi takfinu harakatu hu 'ilay hi 'ashala Calay hi bi 1-fitrati wa Cali n-nawci ladi takiOnu bi hi harakatu hu 'ashala Calay hi n,§115, lignes 6-8.

(33) v fa tanhadu nafsu hu 'ili 'an yaclama 'aw yufakkira 'aw yatasawwara 'aw yatakhayyala 'aw yatacaqqala kulla mi kina stiCdAdu hu la hu bi 1-fitrati 'aladda wa 'aktara *, § 115, lignes 8-9.

(34)" wa 'awwala ma yafcalu ~ay'an min dhalika yafcalu bi quwwatin fi hi bi 1-fitrati wa bi malakatin tabiciyyatin li bi Ctiyidin la hu sabiqin qabla dilika wa 1i bi sinicatin wa 'idi karrara ficla ay'in min nawcin wlhidin miraran katiratan badatat la hu malakatun ictiy5diyyatun 'imm h uluqiyyatun 'aw sinfaiyya §115, lignes 11-14.

(35) Exemple dans / insarafa/, Il s'est d6tourné.

(36) AI-Muhasibi est originaire d'al-Basra. I1 serait né dans cette ville vers 165/781. I est mort en 243/857 A Bagdad.

(37) A. Roman, Une vision humaine des fins dernières, le Kitab at-Tawahhum d'al-Muhasibi, Klincksieck, Paris, 1978. Autre exemple ici-même dans le texte rapporté note 33.

A l'inverse les philosophes arabes ont dû se livrer à une quête laborieuse d'une expression arabe de 1' "être"(38).

Dans le domaine du français, Renan, citant la remarque du Dr Wiseman "que la philosophie transcendantale ne pouvait prendre naissance qu'en Allemagne, c'est-à-dire chez un peuple dont la langue, plus qu'aucune autre, permet ou suggère d'employer objectivement le pronom de la première personne", a eu beau jeu de relever que "l'expression le moi est familière aux écrivains du xvIIe siècle (Pascal...)", que Locke avait dit semblablement le soi.(39).

A contrario, Ferdinand de Saussure a donné, semble-t-il, le nom "langue"; à ce qu'il aurait dui nommer "système"(40), parce que la langue française, face à ce nom, lui offrait le nom " parole". Mais "langue", tout comme "parole", est un nom commun, lâche, flou. L'illustre linguiste en saisissant l'un et l'autre a inventé l'opposition sans doute la plus fameuse de l'histoire de la linguistique, mais une opposition non aboutie, non conceptualisée (41).

Cependant si la pensée est indifférente aux langues, elle ne peut exister sans une langue. Dans le cas d'une donnée concrète de l'expérience, l'image qu'al-Farabi suppose, qui tiendrait le rô1e d'un syntagme, peut sans doute tenir lieu de la lexie qui, en langue, la nommerait. Mais une entité abstraite, sans image dans le monde sensible, si elle n'est pas nommée, doit de même être "imagée". Et cette image particulière d' une entité abstraite, telle image d'une donnée concrète, vont entrer en rapport - c'est leur fin - avec telles images inventées par l'homme remémorant ses exptriences, qui sera soit le même rapport référentiel de ces experiences entre elles, soit un nouveau rapport, abstrait, de substitution, d'enchainement..., que l'homme non pas de paroles mais d'images, aura également imagé. Autrement dit, c'est dans un monde bruissant, une langue muette d'images, emblèmes ou symboles, que cet homme peindrait ou dessinerait dans sa mémoire, sans aucun recours à sa voix. Monologue étrange d'un homme qui vivrait seul, Adam avant Eve, créant l'écriture avant la parole(42)

(38) Voir F. Jabre, "E{vaL et ses dérivés dans la traduction en arabe des catégories d'Aristote" (in Mélanges de l'Université Saint-Joseph, tome XLVIII, p. 243-268, Beyrouth, 1973-1974), qui est une réponse à la question : "Comment les arabophones s'y prennent-ils [...] pour pallier l'absence du terme "être" dans leur langue".

(39) E. Renan, De l'origine du langage (1848-1858), p. 97 sq. du Tome VIII des (œuvres complètes établies par H. Psichari, Paris, Calmann-L6vy, 1958.

(40) Un " système" , est, en langue, une combinatoire finie d'é1éments déterminés pour lui, té1éologiquement, en sorte qu'il puisse exister lui-même comme une entité cohérente, la cohérence de tout système étant la condition vitale de sa créativité, qui est sa fin, c'est-à-dire le projet qu'il doit réaliser, qu'il ne pourrait réaliser autrement sans changer. Le concept de système linguistique, ainsi défini, implique, avec le concept de relation, les deux concepts biunivoques de " signifiant" et de " signifié".

(41) Voir les premières saisies de cette opposition dans E. Coseriu, " La aparente aporia del cambio linguiistico. Lengua abstracta y proyeccion sincronica ", étude reprise dans Sincronia, diacronia et historia, El problema del cambio linguistico (Editorial Gredos, Madrid), 1973-1988, p. 12, p. 39, n. 29.

(42) R. Amaldez, in " Pensée et langage dans la philosophie de Farlbi (à propos du Kitdb al- ,uraf) a (in Studia Islamica, XLV, 1977, p. 57-65) se borne à ce commentaire :" La théorie de l'intellect [chez] Farabi [...]

Selon al-Farabi, les langues, qui seraient autrement inutiles à la pensée, naîtraient, dans un deuxième temps, comme un truchement inventé par l'homme pensant, pour communiquer une pensée délà é1aborée(43).

Il peut être paradoxal de relever que le monologue nécessite toute la langue. Le dialogue n'ajoute pas à ses traits constitutifs, relations ou paradigmes, si même il apparait comme l'occasion normale, l'occasion fréquente, de la parole et, par là même, de la création linguistique (44).

Le monologue imaginé par al-Fardbi n'est donc pas invraisemblable. Mais il est impossible sans une langue constituée. En effet, sans marques distinctives, qui assurent leurs identités et leur mémoire, les entités reconnues par l'homme et ses expériences vécues, se confondraient et s'aboliraient dans l'instant même de leur formation(45).

"[L'homme] quand il éprouve le besoin de faire connaître à un autre [homme] ce qui est dans son esprit ou le dessein [qu'il a formé] dans son esprit, emploie d'abord un geste pour indiquer ce qu'il veut [, ce qu'il attend] de celui par qui il cherche à se faire comprendre, si celui par qui il cherche à se faire comprendre, là où il est, peut voir son geste."(46)

Selon al-Fairbi ces premières marques ont donc été des gestes.

(suite note 42) est celle d'une connaissance intuitive des intelligibles. Dans l'intellection parfaite, il y a identité absolue de l'être qui intellige (al-cdqil), de l'intellect (Caql) et de l'intelligible (al-macqoul). Cette identité est totale quand il y a [...] des réalités qui sont toutes en acte et dont toute trace d'être en puissance a été é1iminée. Il est certain qu'à un tel niveau, ii n'y a pas de place pour le langage, puisque 1'expression dans la langue suppose une distinction nette entre celui qui parle [...], celui à qui la parole est adressée [...] et ce dont on parle". Oui, dans le cas d'une " intellection parfaite". Non dans le cas d'une intellection humaine ; sauf à être l'un des possibles d'une systématique mise en place et reconnue.

(43) Différemment de Condillac (1714-1780) qui a écrit dans son Essai sur l'origine des connaissances humaines - Ouvrage où l'on réduit à un seul principe tout ce qui concerne l'entendement (1746 - Paris, Editions Alive, 1998), 2" partie, §5 : " Les cris des passions contribuèrent au d6veloppement des opérations de l'âme, en occasionnant naturellement le langage d'action : langage qui, dans ses commencements, pour être proportionné au peu d'intelligence de ce couple [humain], ne consistait vraisemblablement qu'en contorsions et en agitations violentes " ; voir également le § 6: " Ces hommes ayant acquis 1'habitude de lier quelques idées à des signes arbiraires, les cris naturels leur servirent de module pour se faire un nouveau langage. Ils articulèrent de nouveaux sons, et en les répétant plusieurs fois, et les accompagnant de quelque geste qui indiquait les objets qu'ils voulaient faire remarquer, ils s'accoutumèrent à donner des noms aux choses." et §§ 80, 82. Selon M. Jousse, L'anthropologie du geste (Paris, Gallimard, 1974), p. 296) : " Au fond, le Dâbâr c'est le geste verbal".

(44) "L'homme fait lui seul une conversation intérieure", Pascal, Pensées, (vol. II des (œuvres complètes dans l'édition présentée, établie et annotée par M. Le Guern, Gallimard, Paris, Bibliothdque de la Pldiade, 2000), fragment 91, p. 570.

(45) A quoi touche l'utopie d'une certaine vision de la "langue une" d'avant Babel qui " peut apparaître non plus comme la " langue de la sainteté" , mais comme l'absence du langage précédant le langage. Une parabole de l'état paradisiaque : l'union des mots et des choses, c'est-à-dire des hommes et de la nature, et des hommes entre eux" (H. Meschonnic, Podtique du traduire, Verdier, Paris, 1999, p. 457).

(46) " wa 'ida: htiga 'an yucarrifa gayra hu mi fi damirihi 'aw maqsoudi hi bi damiri hi stacmala l-'ishrata 'awwalan fi dalalati cala ma kana yuridu mim man yaltamisu tafhima hu 'itha kana man yaltamisu tafhima hu bi haytu yubsiru 'isharatahu", § 116, p. 135, lignes 15-17.

"Puis [l'homme] emploie après cela une profération de sa voix pour, tout d'abord, appeler [celui à qui il veut s'adresser]. De la sorte, celui à qui il veut faire comprendre [ce qu'il a dans l'esprit] se rend compte que c'est lui qui est visé et non pas un autre."(47)

Le recours à la voix, selon al-Farabi, se serait imposé d'abord comme un signal de dialogue(48), un signal assez précis pour viser tel autre homme, exclusivement, un signal qui joue le rô1e d'un nom propre - le nom propre est effectivement réalisé ou à tout le moins fonctionne dans les langues comme une application identique (49) -, mais un signal ne peut jouer ce rô1e qu'à la condition d'une convention préalable, ce dont al-Farabi ne dit rien.

" Cela lorsque [I'homme] se borne à indiquer ce qu'il a dans l'esprit par un geste qui indique des objets sensibles."(50)

La voix ne joue donc dans ce type de communication qu'un rôle, secondaire, d'appel ; c'est le geste qui porte le message, un geste simple vers l'objet sensible ; en réalité, c'est ici avec le geste la situation, nécessairement, qui produit le "message".

La pensée est formée. La langue se forme après la pensée mais alors, selon al-Farabi, pour exposer globalement une expérience concrète ou bien un objet sensible du monde qui fait sens dans la situation vécue. Le geste ne se multipliera pas, ne se différenciera pas pour constituer un langage gestuel. Cependant la voix, n6cessaire à l'efficacité du geste, l'accompagnera désormais (51).

(47) (thumma stacmala bacda dalika t-taswita wa 'awwalu t-taswititi n-nida'u fa 'inna hu bi hada yantabihu man yaltamisu tafhima hu 'anna hu huwa l-maqsoudu bi t-tafhimi 1a siwa hu" § 116, lignes 17-18.

(48) Sibawayhi lui-même, dès le VIIIè siècle, avait relev6 que chaque énoncé arabe, c'est-à-dire l'occurrence dans cette langue d'un ensemble d'une phrase ou de plusieurs phrases, commençait par un appel (al-Kitab, vol. II, p. 308) : " Tout énoncé (kalam) toujours commence par un appel [formulé] (nida'). Toutefois cet appel peut ne pas être formulé du fait qu'il devient omissible (il1 'an tadaca hu stigna'an) quand l'interlocuteur a déjà donné son attention au locuteur (bi 'iqbali 1-mukhatabi Calay ka). Un tel appel est donc le début de tout énoncé que le locuteur réalise : il attire par lui l'attention de son interlocuteur (bi hi tactifu 1-mukallama Calay ka). Toutefois, étant donnée sa fréquence et que [1'énoncé], quelle que soit sa construction syntaxique, commence par lui (fa lammi katura wa kana l-'awwala fi kulli mawdicin), une partie en est retranchée dans un souci d'allègement (hadafou min hu takhfifan)".

(49) Voir A. Roman, La création lexicale (Lyon, PUL, 1999), § A du chapitre V.

(50) " wa dhalika hina ma yaqtasiru fi d-dalalati Cala ma fi damiri hi bi l-'isharati 'il l-mahisousati", § 116, p. 136, ligne 1. Cf. Ibn Tufayl, Qissat Hayy Ibn Yaqthan ( éd. Issam Faris al-harastani, CAmman, Dar CAmmar, 1416/1995), p. 96 : " fa saraca 'Asalu fi taclimihi 1-kalima " awwalan bi 'an kana yusiru la hu 'ila 'acyani 1-mawjoudati wa yantiqu bi 'asma'i ha wa yukarriru dhalika Calay hi wa yahmilu hu Cala n-nutqi fa yantiqu bi ha muqtarinan bi 1-'isharati hatta Callama hu 1-'asma'a kulla hd wa darraga hu qalilan qalilan hatta takallama fi 'aqrabi muddatin".

(51) G. Fano, op. cit., p. 68 sqq., rapporte, entre autres, les faits suivants: " The language of certain tribes to the east of Cape Palmas, in Africa, is not intelligible in the dark, because it depends on gestures to be understood [...] the Puris only have one word which means "day", and which may signify "today"," tomorrow" , and " yesterday" depending on whether, in pronouncing it, the finger is pointed upward (today), backward (yesterday), or forward (tomorrow)". Et il cite un essai de F. H. Cushing, au titre parlant, Manual Concepts.

" [L'homme] ensuite emploiera différentes proférations de sa voix indiquant ainsi par chacune d'elles, tour à tour, chacune des choses qu'il indiquait, de même, par un geste vers elle, et [qu'il indiquera semblablement par une profération de sa voix accompagnée d'un geste] vers les objets sensibles perçus par lui."

I1 va donc instituer pour chaque [chose], déterminée, vers laquelle il fait un geste, une profération de sa voix, d6terminée, qu'il n'emploiera pas pour une autre chose. Et ainsi de suite." (52)

De la sorte la voix prend la place du geste, s'en affranchit, et, en conséquence, s'affranchit de la situation hors de laquelle le geste, tel qu'al- Farabi le décrit, ne pouvait faire sens.

" II est patent que la langue se meut d'abord vers la partie [de la bouche] vers laquelle son mouvement est plus facile. Ceux qui se trouvent dans un même habitat et qui ont des organes dont les caractéristiques innées sont proches, leurs langues sont disposées naturellement de façon à ce que les diverses sortes de leurs mouvements se fassent vers telle ou telle partie de la bouche, tour à tour, comme autant de sortes particulières ayant leurs singularités. Ces mouvements [de la langue] lui sont plus faciles que ceux qu'elle ferait vers d'autres parties [de la bouche]." (53)

" Cependant les hommes d'un autre habitat, d'une autre contrée, si leurs organes se trouvent être diffdrents par leurs caractéristiques innées et leurs complexions, sont ainsi disposés naturellement que le mouvement de leurs langues vers telle ou telle partie de la bouche, tour à tour, leur est plus facile que leur mouvement vers les parties de la bouche propres aux membres d'un autre habitat."(54)

" Là réside la première cause des différences entre les langues des [différentes] communautés. " (55)

(52)" tumma min bacdi dalika yastacmilu taswitatin mukhtalifatan yadullu bi wahidin wadidin min ha Cala wahidin wahidin mim ma yadullu Calay hi bi 1-'isharati 'ilay hi wa 'ala mahsusati hi"

" fa yazcalu li kulli musharin 'ilay hi mahdudin taswitan ma mahdudan la yastacmiluh dhalika t-taswita fi ghayri hi wa kullu wihidin min kulli wadidin ka dhalika. "§ 116, p. 136, lignes 2-4.

(53) " wa zahirun 'anna 1-lisana 'innama yataharraku 'awwalan 'ila 1-guz'i lladi harakatu hu 'ilay hi 'ashalu fa Iladina hum fi maskanin wahidin wa Cala hilaqin fi 'aCda'i him mutaqa ribatin takunu 'alsinatu hum mafturatan Cal 'an takuna 'anwaCu harakati hi 'ila 'agza'in min dakhili l-fami 'anwacan wahidatan bi 'aCyani ha wa takunu tilka 'ashala Calay ha min harakati ha 'ila 'agza'in 'agza'in 'ukhara.", § 118, p. 136, lignes 14-17.

(54)" wa yakunu 'ahlu maskanin wa baladin 'akara 'idha kanat 'acda'u hum Cala hilaqin wa 'amzigatin mukhalifatin li ilaqi 'acda'i 'fil'ika maftu~rina Cala 'an takouna harakatu 'alsinati him 'il 'agza'in 'agza'in min dakhili 1-fami 'ashala Calay him min harakati ha 'ila 1-'agza'i Ilati kinat 'alsinatu 'ah li l-maskani al-'akhari tataharraku 'ilay ha", § 118, p. 136, lignes 17-21.

(55)" wa yakunu dhalika huwa s-sababa 1-'awwala fi ikhtilafi 'alsinati 1-'umami *,§ 118, p. 137, ligne 1.

Comme il mentionne la voix, al-Farabi, décrivant sa production(56), mentionne les causes, qui seraient physiques, de l'existence de langues différentes. Le même homme pensant, si son corps avait été un même corps, aurait composé une même langue.

Or il semble qu'aucune différence corporelle ne soit à l'origine d'une des différences constatées entre les langues.

Il semble que ce soit un emploi différent du même larynx qui soit à l'origine de la constitution des différentes familles de langues : trois familles se seraient ainsi constituées à partir d'un stéréotype laryngal tendu, neutre ou relaché. Les conditions du passage de la langue arabe, particulièrement, d'un stéréotype laryngal fortement tendu à un stéréotype laryngal relaché puis à un stéréotype laryngal tendu sont connues ; mais ce sont des causes intrinsèques à la langue déjà constituée, non pas des causes contemporaines de la constitution de la langue. Ces causes contemporaines de la constitution diverse des langues, si elles ne sont ni de l'homme ni des langues naissantes, auront été le fait des habitats différents de l'homme, comme al-Farabi l'avait suppose mais les effets attribués aux habitats ne portent pas sur le corps de l'homme(57), comme il le croyait.

Au demeurant les différences à l'intérieur d'une même famille " laryngale"; sont, vraisemblablement le fait des degrés de liberté inhérents à tout plan suffisamment général.

" En conséquence [les hommes] réalisent avec des différences les proférations de leurs voix qu'ils instituent comme des signes par lesquels ils s'indiquent mutuellement ce qui est dans leurs esprits, ce vers quoi ils faisaient un geste, et [cela] vers les objets sensibles tout d'abord. " (58)

" Ces premières proférations de leurs voix se trouvent être les sons constitutifs des vocables, [qui deviendront les lettres de l'alphabet]."(59)

Or ces proférations différentes de la voix, qui sont autant de nominations, sont autant d'onomatopées. Elles apparaissent produites spontanément comme autant d'applications identiques. Et si meme leur force ou leur sonorité sont expressives, cette force, cette sonorité ne peuvent être les amorces d'une structuration de la langue.

(56) § 117.

(57) Déjà Jean-Jacques Rousseau, op. cit., p. 504 : " Il parait [...] que l'invention de l'art de communiquer nos idles dépend moins des organes qui nous servent à cette communication, que d'une faculté propre à l'bomme, qui lui fait employer ses organes à cet usage, et qui, si ceux-là lui manquaient, lui en ferait employer d'autres à la meme fin ". Voir A. Martinet, Economie des changements phonétiques, Traité de phonologie diachronique (3' éd., Berne, A. Francke, 1970), § 6.26.

(58) " fa tu alifu hina' idin-i t-taswitati Ilati yagcluna ha Calamitin yadullu bi ha bacdu hum bacdan Cala ma fi damiri hi mim ma kana yusiru 'ilay hi wa 'ila mahsiisi hi 'awwalan ", § 118, p. 136, lignes 21-22. La ligne suivante, " wa yakinu dalika huwa s-sababa 1-'awwala fi h tilafi 'alsinati 1-'umami", a été remontée. (59)

" fa 'inna tilka t-taswitati 1-'fil hiya 1-hurfifu 1-mucgama" § 118, p. 137, lignes 1-2.

" Ces sons, quand ils sont par [les hommes] institués comme des signes, du fait qu'ils sont tout d'abord en nombre limité, ne sauraient indiquer tout ce qui advient dans leurs esprits.

" [Les hommes] sont donc contraints de les assembler, de les assortir, les uns avec les autres. Ainsi ces sons se retrouvent dans des vocables [composés] de deux, ou plus de deux d'entre eux."

Et ils seront employés pareillement comme des signes pour d'autres choses."(60)

La richesse de la pensée impose une richesse de la nomination. Mais les nouvelles unités de nomination, telles qu'al-Farabi les montre, ne pourraient être que des unités pareilles à "chiendent"," chien-loup", si l'on veut bien accepter, pour la commodité de la démonstration, de voir des onomatopées dans " chien", " dent"; et " loup "(61).

Al-Fdrabi a donc confondu la nomination, non structurée, par onomatopées, avec la nomination, structurée, par racines et par déterminants.

Sa reconstitution ne vaudrait que pour une nomination par onomatopées qui est une nomination sans puissance. Al-Farabi a méconnu les essences différentes de l'une et de l'autre en supposant ce passage de l'une A l'autre(62). Ce passage est impraticable.

La langue arabe ne lui offrait guère d'exemples des constructions de vocables dont il donnait une representation. Et non plus le turc(63). En revanche ces mots assemblés se trouvent bien en persan ; exemples : kar- hane, "lieu [de] travail", ney-sekar " canne [à] sucre" (64).

Cependant l'on pourrait imaginer deux onomatopées voisines par leurs sens et leurs sons dont la comparaison aurait conduit l'homme à la reconnaissance du son responsable de leurs différences ; le son ainsi identifié acquérant le statut de son à même d'être combiné avec d'autres sons qu'il aurait fait naître ; ainsi se serait constitué un système de sons puis

(60) " wa li 'anna hadihi l-hurufa 'ida gacalu ha calamatin 'awwalan kanat mahdaduta I-cadadi lam taqif bi d-dalalati Cala gamici ma yattafiqu 'an yakuna fi damd'iri him"

" fa yudtarruna 'ila tarkibi bacdi ha 'ild bacdin bi muwalati harfin harfin fa tahsulu fi 'alfa-din min harfayni 'aw hurfin "

"fa yastacmiluna ha Calamatin 'aydan li 'ashya'a 'ukhra , § 119, lignes 3-6.

(61) En anglais : " dogfish", " doghouse", " dogwood ".

(62) La même erreur qu'a faite, de nos jours encore, un auteur contemporain, G. Fano, qui a écrit, op. cit., p. 97 : " Unlike currently spoken languages, initially, human language was not a system of conventional phonetic signs. On the contrary, it was a directly expressive language, and precisely a mimetic pictographic language accompanied by affective and imitative cries".

(63) Voir L. Bazin, " Le turc" (in Le Langage, (sous la direction d'A. Martinet, Paris, Gallimard, 1968, Encyclopddie de la Pldiade, p. 945) : " La composition des mots [...] est très peu productive"

(64) Voir G. Lazard, Grammaire du persan contemporain (Paris, Klincksieck, 1957), p. 273 sqq. ; C.-H. de Fouchécour, Éléments de persan (Paris, Publications Orientalistes de France, 1985).

un système de sens (65). Mais cette comparaison entre unités unaires est une opération binaire.

D'autre part, ce qui est montré est sensible.

" Ces sons et ces premiers vocables sont les signes d'objets sensibles qu'il est possible d'indiquer par un geste. "(66)

Sans doute la première nomination a-t-elle été concrète, uniquement.

Les unités de nomination produites par les systèmes de nomination des langues primitives soit ignoraient le temps : elles étaient alors produites comme des res à même d'exister de par elles-mêmes ; soit reconnaissaient le temps : elles étaient alors produites comme des modus, qui n'avaient d'existence que par les res ou dans les res.

" [Ces sons se trouvent être aussi les signes] d'intelligibles qui sont établis sur les objets sensibles qui peuvent être indiqués par un geste."(67)

En fait, les res linguistiques étaient concrètes, régulièrement, par défaut. Aucun morphème n'indiquait, n'indique encore aujourd'hui, dans les res, la présence de l'espace qui est la condition de leur caractère concret. Aucun morphème n'indiquera l'absence de l'espace dans les res abstraites quand elles seront inventées plus tard.

Les res abstraites seront, en arabe, dérivées systématiquement de modus non personnels (68). En effet, ces unités de nomination situées dans le temps étaient étrangères à l'espace dans lequel en revanche se situaient les res qu'elles impliquaient. Détachés du temps, ces modus allaient devenir eux mêmes ipso facto des res et cela tout en restant détachés de 1'espace, se transformant ainsi en " noms abstraits"(69).

(65) Cette réflexion est de Michel Le Guern ; conversation du 19.06.2000. Exemples arabes, /babbaq/, " glouglouter " vs /laqlaq/, " cigogne" (du persan /laklak/).

(66) " fa takunu 1-hiurufu wa 1-'alfadhu 1-'uwalu Calmintin li mahsusatin yumkinu 'an yusara 'ilay ha".§ 119, lignes 6-7.

(67) " wa li macqulatin tastanidu 'il mahsusatin yumkinu 'an yusra 'ilay ha", § 119, lignes 7-8.

(68) Les modus personnels de l'arabe sont ses verbes.

(69) En arabe, dans le schème /facul/, du modus infinitif (le masdar de la tradition), /u/ était le signifiant de la modalité d'agentivité nulle. La disparition de cette modalité a transformé la schème /facul/ en la chaîne /fucul, asystématique. Ainsi /sanu?/ dénotait le " fait de détester (par tempérament)" ; ce modus infinitif avait donc pour sujet un certain vivant déclaré par le locuteur ; si celui-ci voulait attribuer à son expression une valeur générale, il lui donnait un sujet général, par exemple, " les hommes" ;puis /sanu?/, en devenant, /suno?/, a signifié la " détestation ", abstraitement. C'est à partir de modus que la langue arabe s'est donné des noms abstraits. Elle les a réalisés en combinant des res et deux racines monoconsonantiques : la première, Aic (>/jj/), du modus "être ", constitue le modus auquel est raboutée la seconde racine, m (>t/), de la res générale. Exemples : / ana: - ni + jj - a + t/, " égoïsme" (< /?ana: - ni + jj/, "égoïste", étymologiquement " être je",

A tort, c'est à partir de 1'espace même et non pas du temps qu'al-Farabi a reconstruit la nomination des entités abstraites ; le concret, c'est-à-dire le sensible, lui apparaissant réalistement comme congénital de l'espace(70).

"Tout intelligible universel a des traits individuels [, une figure,] qui ne sont pas les traits individuels d'un autre intelligible."

" Ainsi sont réalisées de nombreuses proférations de la voix, différentes : les unes sont les signes d'objets sensibles - [leurs] titres -, les autres indiquent des intelligibles universels qui ont des traits individuels sensibles."(71)

Certains des " traits individuels" des intelligibles universels pourraient être rapprochés des déterminants universels qui ont été présentés. Ces "traits individuels" apparaissent ici complémentaires des objets sensibles que les langues, selon al-Faribi, saisissent par leurs " titres ". Les " titres" eux-mêmes pourraient être rapprochés des racines qui, effectivement, chainent les unités de nomination appartenant au noyau d'un même champ sémantique (72).

" Et ce que l'on comprend de chaque profération de la voix, tour à tour, est qu'elle indique chacun des intelligibles, tour à tour, quand elle est répétée, dans sa singularité, pour une figure vers laquelle un geste est fait et pour tout ce qui lui ressemble dans cet intelligible."

" Puis une autre profération de la voix est employée de même pour une figure sous tel autre intelligible et pour tout ce qui lui ressemble dans cet intelligible. ) (73)

Al-Farabi s'attache alors à dépeindre l'amplification de la langue dans ses diverses composantes.

(70) Dans les langues historiques dont les " adjectifs" sont, à l'instar des noms, détachés du temps, c'est- à-dire sont également des res, l'adjectif et le nom sont différents non par un signifié mais par un trait sémantique mémorisé, hors système, par le locuteur. L'adjectif deviendra un nom abstrait soit par l'article, "le beau", soit par un affixe, " beauté".

(71) " fa 'inna kulla macqilin kulliyyin la hu 'asasun ghayru 'asasi 1-macqOli 1-ahari ."

( fa tahduthu taswitatun kathiratun mukhtalifatun bacdu ha Calimitun ii mahsusatin - wa hiya 'alqabun - wa bacdu ha dallatun Cala macqulatin kulliyyatin la ha 'asasun mahsusatun"§119, lignes 8-10.

(72) Ibn Faris, op. cit., p. 98-99, rapporte ce dialogue avec un Bédouin : a "Qu'est-ce que le qalam" ? - "Je I'ignore." - "Essaie de l'imaginer !" - "Un batonnet taillé à ses deux bouts tout comme l'on taille un ongle" , (" ma 1-qalam ?", la adri"" tawahham hu !" huwa Cudun qullima min ganibay hi ka taqlimi l-'udhfar).

(73) " wa 'innama yufhamu min taswitin taswitin 'anna hu dallun Cala macqulin macqulin mata kana taraddudu taswitin bi Cayni hi Cala, a ihasin musiran 'ilay hi wa Cala kulli ma yasabuhu hu fi dhalika 1-macquli"

" thumma yustacmalu 'aydan taswitun akharu Cala ihsasin tahta macqulin ma'a akhara wa Cala kulli mi yahsabihu fi dhalika l-macquli"§ 119, lignes 11-14.

Ainsi se réalisent en premier lieu les sons de cette communauté et ses vocables qui prennent existence à partir de ces sons. Et cela naît en premier lieu d'ententes entre certains hommes. Ii advient que l'un d'entre eux emploie une profération de sa voix ou un vocable, pour indiquer une certaine chose lorsqu'il s'adresse à un autre homme et que celui [qui l'écoute] retient ce [qu'il entend] dans sa mémoire." (74)

" Et cet auditeur [ré]emploie cela [qu'il a entendu, en respectant] sa singularité, lorsqu'il s'adresse au premier auteur [de ce son,] de ce vocable."

Le premier auditeur a donc calqué cela [qu'il a entendu], faisant ainsi coincider [ce qu'il a dit] avec [ce qu'il a entendu] : ces deux hommes ont convenu, d'un commun accord, de l'emploi de ce vocable. Et ils vont l'employer quand ils s'adresseront à d'autres hommes ; de cette façon ce vocable se répandra dans [tout] un groupe. "(75)

" Puis chaque fois que se réalisera dans l'esprit de l'un de ces hommes telle chose qu'il sera dans le besoin de faire comprendre à un autre [homme], qui se trouvera être dans son voisinage, il inventera une [certaine] profération de sa voix. Et il l'indiquera à son compagnon. I1 l'entendra de lui. Chacun d'eux la retiendra dans sa mémoire et tous deux l'institueront comme une profération de la voix indiquant cette chose.

" Et les habitants de ce pays, l'un après l'autre, réaliseront [telles] proférations de leurs voix dont ils conviendront entre eux."(76)

Dépassant l'intuition de la racine, al-Farabi esquisse ensuite une organisation des noms qui reflèterait la réalité des nommés.

" Il est patent, immédiatement, qu'il existe des sensibles que les sens peuvent saisir, et qu'il se trouve parmi eux des choses présentant des ressemblances et des choses présentant des différences. Et que les sensibles se ressemblant se ressemblent seulement par une idée unique, intelligible, qui

(74) " fa hakadha tahduthu 'awwalan hurfu tilka 1-'ummati wa 'alfadhu ha 1-ka 'inatu Can tilka 1-hurufi wa yakunu dhalika 'awwalan mim man ittafaqa min hum fa yattafiqu 'an yastacmila 1-wihidu min hum taswitan 'aw lafdhatan fi d-dalalati Cala say'in ma Cinda ma yukhatibu gayra hu fa yahfaza s-snmicu dhalika"§ 120, p. 137, lignes 16-19.

(75) " fa yastacmilu s-samicu dhalika bi Cayni hi Cinda ma yukhatibu 1-munshu'a 1-'awwala li tilka 1-lafdhati "

" wa yakunu s-sdmicu 1-awwalu qad-i htada bi dhalika fa yaqacu bi hi fa yakunani qad istalaha wa tawata'a Cala tilka 1-lafzati fa yukhatibani bi ha gayra huma 'ila 'an tashica Cinda gamaCatin"§ 120, p. 137, lignes 19-21.

(76) " thumma kulla ma h adatha fi damiri 'insanin min hum gay'un ihtaga 'an yufhima hu gayra hu mim man yugawiru hu ikhtaraca taswitan fa dalla sahiba hu Calay hi wa samica hu min hu fa yahfazu kullu wahidin min huma dhalika wa gaCala hu taswitan dallan Cala dhalika s-shay'i"

" wa la yazalu yuhdithu t-taswititi wahidun bacda 'akhara mim man ittafaqa min 'ahli dhalika 1-baladi"§ 120, p. 138, lignes 1-4.

leur est commune. Ce fait est un fait commun a tout ce qui se ressemble et est intelligible."

" Et ce qui est intelligé dans chacun d'eux peut être intelligé dans l'autre. Cela, qui est intelligé, qui peut être attribué à plusieurs, est nommé "universel" et "idée commune" (77).

" Quant au sensible lui-même, toute idée qui se trouve être unique, qui n'est pas une qualité commune à plusieurs choses et à laquelle rien, absolument, ne se trouve ressembler, il est appelé "individu" et [aussi] "entité singulière"."

Tous les universels sont appelés "genres" et "espèces". "

"Certains des vocables, donc, indiquent des genres ou des espèces, bref, des universels. D'autres indiquent des êtres singuliers, des individus. Les idées se disposent entre le commun et le particulier. " (78)

Les vocables seraient donc établis à la semblance des entités qu'ils nomment," genres " ou " espèces", êtres " singuliers" ou " individuels ".

" Et quand [les hommes] cherchent à faire ressembler les vocables aux idées, ils instituent l'expression [voulue] à partir d'une idée unique, commune a un certain nombre de choses, [cela] par un vocable [unique, répété] a l'identique, qui soit commun a toutes ces choses." (79)

Le canal de cette ressemblance voulue, méthodique, des vocables aux entités du monde qu'ils nomment est la dérivation à partir d'un premier vocable, unique, qui est leur souche, leur racine.

"Ainsi se trouvent attribués aux idées disposées entre le commun et le particulier des vocables semblablement disposés et aux idées disjointes des vocables disjoints."(80)

(77)" fa yabinu mundhu 'awwali l-'amri 'anna hahuna mahsusatin mudrakatan bi l-hissi wa 'anna fi ha 'ashyi'a mutashabihatan wa 'alyi'a mutabiyinatan wa 'anna 1-mahsusati 1-mutashabihata 'innama tatashabahu fi macnan wahidin macqulin tashtariku fi hi wa dhalika yakinu mushtarakan li gamici ma tashabaha"

wa yucqalu fi kuli wahidin min ha ma yucqalu fi 1-akhaari wa yusamma hadha l-macqulu I-mahmulu Cala kathirin "al-kulliyy" wa "l maCna 1-camm" §123, p. 139, lignes 6-10.

(78) "wa 'amma 1-mahsusu nafsu hu fa kullu macnan kina wagidan wa lam yakun sifatan mushtarakatan li 'ashya'a kathiratin wa lam yakun yushabihu hu shay'un 'aslan fa yusamma "l-'agnas" wa "l-'aCyn""

wa 1-kulliyyatu kullu hu fa tusamma "l-'agnas" wa "l-'anwac"

" fa 1-'alfazu 'idhan bacdu ha 'alfadhun dallatun Cala 'agnasin wa 'anwacin wa bi 1-gumlati "1-kulliyyat" wa min ha dallatun Cala 1-'acyani wa 1-'ashasi wa 1l-macani tatafadalu fi I-cumami wa 1-khusousi "§ 123, p. 139, lignes 10-15.

(79)" fa 'idha talabu tashbiha l-'alfazi bi I-macani gacalu 1-cibarata can macnan wahidin yaCummu 'ashya'a ma kathiratan bi lafzin wahidin bi Cayni hi yacummu tilka l-'ashya'a 1-kathirata"§ 123, p. 139, lignes 15-17.

(80) " wa takunu li 1-macani 1-mutafadilati fi l-cumumi wa l-khusisi 'alfazun mutafadilatun fi 1-Cumumi wa 1- khususi wa li 1-macani l-mutabayinati 'alfazun mutabayinatun"§123, p. 139, lignes 17-18.

Les noms sont par là pr6sentés par al-Farabi comme des noms associés ou dissociés à l'instar des idées qu'ils nomment(81).

"Et de même qu'il se trouve parmi les idées des idées qui restent uniques, identiques à elles-memes, [des idées] qui sont le lieu d'accidents changeants qui se succèdent, de même des sons fixes sont institués dans les vocables et [aussi] des sons semblables à des accidents changeants dont un vocable unique, qui garde son identité, peut être le lieu. Chaque son change en raison du changement d'un accident. "(82)

Ces observations rejoignent la reconnaissance des paradigmes par les grammairiens et leur théorie des causes qui déterminent les timbres différents des voyelles désinentielles, les harakat al-'icrab de la tradition arabe (83).

" Et dès lors que l'idée unique est stable et que changent les accidents successifs dont elle est le lieu, 1'expression est rendue par un vocable unique [pareillement] stable : changent [seulement] l'un après l'autre certains sons [dont ce vocable est le lieu] ; chacun d'eux indiquant successivement un changement [de sens dans ce vocable]. "(84)

" Et si les idées sont semblables par un certain accident ou un certain mode qu'elles ont en commun, leur expression est instituée au moyen de vocables semblables par leurs formes et semblables aussi par leurs débuts et leurs fins. Leurs fins, comme leurs débuts, sont institués [, réalisés par] un son propre qui est institué pour [indiquer] cet accident [ou ce mode]."(85)

(81) L'on sait l'importance donnée encore dans les thésaurus aux relations d'inclusion et d'association. Ordinairement, l'on ajoute aux deux relations générales d'inclusion et d'association la " relation d'équivalence". Mais cette troisième relation est d'une autre nature : c'est une relation sémantique. Selon l'I.S.O. (Organisation Internationale de Normalisation), Documentation - Principes directeurs pour l'établissement et le développement de Thésaurus multilingues, Norme N° 5964-1985-F (Genève, 1985), p. 26: "Cette relation concerne deux classes de termes, les synonymes et quasi synonymes formant ensemble des ensembles d'équivalences. On considère, pour les besoins de l' indexation, que toutes ces équivalences correspondent à la même notion" (Ce passage est ici repris de W. Mustafa Elhadi, La terminologie arabe des télécommunications, télécommunications : théorie et faits de variation, Thèse, UNIVERSITE LUMIERE - LYON 2, 1989, p. 68-69). Ces relations sont évidemment des images de la réalité - comment pourrait-il en être autrement ? - mais des images très appauvries. W. Mustafa Elhadi, op. cit., rapporte, p. 68, la remarque d'E. Coseriu sur les " prétendues associations entre les mots [...] qui, en réalité, sont des associations entre les choses, et des associations aux idées et opinions à propos des choses [qui] doivent être soigneusement distinguées des implications lexématiques effectives"

(82) " wa ka ma 'anna fi l-macani mac~niya tabqa wihidatan bi cayni ha tatabaddalu calay ha 'acradun tatacaqabu Calay ha ka dhalika tugcalu fi l-'alfazi lhurufun ratibatun wa hurufun ka 'anna ha 'aCradun mutabaddilatun Cala lafzin wahidin bi Cayni ha kullu harfin yatabaddalu li Caradin yatabaddalu"§ 123, p. 139, lignes 18-20 p. 140, ligne 1.

(83)(83) Voir sur la théorie de la rection notamment H. Hamzé, Les Théories grammaticales d'az-Zazzazi, Thèse d'état, UNIVERSITE LUMIERE - LYON 2, 1987.

(84)" fa 'idha kana l-macna 1-wahidu yatbutu wa tatabaddalu Calayha 'aCradun mutactacqibatun gucilat il-cibaratu bi lafzin wahidin yatbutu wa yatabaddalu Calay ha harfun harfun wa kullu harfin min ha dallun Cala tagyirin tagyirin *, § 123, p. 140, lignes 1-3.

(85)<< wa 'idha kanat-i 1-maCani mutashabihatan bi Caradin 'aw halin ma tashtariku fi ha gucilat-il -cibaratu Can ha bi 'alfazin mutashabihati 1-'ashka~li wa mutashabihatin bi 1- awakhiri wa 1-' awa'ili wa gucilat 'awakhiru ha kullu ha 'aw 'awa'ilu ha harfan wahidan fa gucila dillan Cala dhalika l-caradi"§ 123, p. 140, lignes 3-6.

Ces accidents, ces modes, pourraient être rapprochés des universels qui ont été présentés comme les données du monde qui deviennent dans les langues les premiers signifiés de leurs systhèmes.

Au demeurant, si les premiers vocables sont onomatopéiques, ils auront été choisis, vraisemblablement, en ressemblance avec les expériences qu'ils nommaient(86).

Al-Farabi résume ainsi cet effort de l'homme : " De cette manière donc se poursuit [la mise en place de] cette organisation dans les vocables, [une organisation] qui vise a réaliser l'expression d'idées par des vocables qui leur soient semblables."(87)

Ce passage annonce un autre passage dans lequel al-Farabi traitera de l'écriture.

" Les vocables sont rapportés par le moyen d'une écriture homologue. [L'écriture] est rapprochée [des vocables] autant que faire se peut tout comme autrefois les vocables avaient été rapprochés des idées, rendus semblables aux idées, autant que faire se pouvait."(88)

Al-Farabi ne laisse pas d'apparaitre ici comme un précurseur de l'6v&que anglais, John Wilkins, qui a publié en 1668 un Essay toward a real character, and a philosophical language, dans lequel il a proposé, particulibrement, des < caractères réels , c'est-a-dire des caractères en prise sur la réalité du monde : 40 signes caractéristiques sont par lui assignés A (86) << On pourrait s'appuyer sur les onomatopées pour dire que le choix du signifiant n'est pas toujours arbitraire. Mais elles ne sont jamais des é1éments organiques d'un systhme linguistique , F. de Saussure, in Cours de linguistique generale, dans le chapitre sur la "Nature du signe linguistique *, le ? 2, " Premier principe : I'arbitraire du signe *, p. 100-102, et notes 135-143 de Tullio de Mauro. Cf. as-Suyfiti, op. cit., p. 50 sqq. sur la " muqdbalat al-'alfizi bi md yulikilu 'aswdta hm min al-'ahddt ", qui cite les deux exemples toujours repris de qaidm qui signifierait * croquer du bout des dents une nourriture ", et de hadm, qui signifierait " manger du bout des dents une nourriture tendre *. Et Court de Gébelin, érudit français, né A Nimes en 1728, mort A Paris, en 1784, qui a écrit dans son Histoire naturelle de la parole, ou Precis de l'Origine du Langage " de la Grammaire Universelle, Extrait du Monde Primitif (Paris, 1776), p. 86: " (8). A ce stade de son développement, la langue ainsi constituée, dans son lexique et dans certaines de ses régularites, apparait A al-Farabi comme manquant encore non pas d'un plan général dont l'idée est très récente mais des plans partiels indispensables A son fonctionnement et A son progrès. Les gestes, les proférations de la voix, la reconnaissance de sensibles et d'universels, ne sauraient, selon al-Farabi, donner forme à ces plans partiels. Seul un planificateur, lui semble-t-il, peut les concevoir. " [Cela] jusqu'à ce qu'intervienne l'homme qui ordonne les activités de la communauté : il va instituer par ces memes procédés les réalisations vocales [nécessaires] pour [la désignation] des affaires restantes à propos desquelles aucune réalisation vocale ne s'est trouvée être l'occasion d'une entente. " I1 est l'instituteur de la langue de cette communauté, Et il ne cessera dès lors d'ordonner les [affaires des membres de cette communauté jusqu'à ce que soient institués les vocables répondant aux besoins nécessaires qui naissent de leurs activités. " (0) IV. L'hypothbse binaire L'organisation g6nerale des langues, telle qu'elle a été retracée dans l'introduction, est représentée par 1'arbre ci-après. Cet arbre montre les sons du systeme, * ses " signifiants"; phonèmes " et " syllabes " opposés aux sens du système, * ses signifiés ". Les signifiés sont ou bien de * nomination"; ou bien de * " communication". (89) Voir U. Eco, La ricerca della lingua perfetta, Roma-Bari, Laterza, 1993, le chapitre 12. (90) 'ild 'an yuhdita man yudabbiru 'amra hum wa yadaca bi 1-'ihdati mi yahtdgOona 'ilay hi min at- taswititi li i-'umiri I-biqiyati Ilati lam yuttafaq la hd Cinda hum taswit5tun ddllatun Calay hi ." fa yakanu huwa wadica lisdni tilka 1-'ummati. " fa 1I yazalu mundu 'awwali dMlika yudabbiru 'amra hum 'ila 'an tOdaca 1-'alfazu li kulli ma yahtadgona 'ilay hi fi darfriyyati 'amri him ,, ? 120, p. 138, lignes 4-8. 150 APERçUS SUR LA NAISSANCE DE LA LANGUE ARABE DE L'ORGANISATION GENERALE DES LANGUES [Signifiants] [Signifiés] [Nomination] [Communication] [Temps] [Racines] [Phonemes] " de phrases m a r a p s o s e n onomatopdes h y d p s i o 1 u e m n s c e a t i m b t e e * 6 S S genre iteration nombre res onomatopees 151 ANDRfI ROMAN Les " signifiès de nomination" sont ou ne sont pas construits sur des racines. * les " signifiés de nomination " construits sur des racines sont les unités de nomination de la langue : ses modus, qui sont connectés au temps ; ses res, qui ne sont pas connectées au temps ; * les " signifiés de nomination non construits sur des racines " sont les " modalités du système : essentiellement I' l qui spécifie la relation des modus au temps ; I'anim6it6 qui spécifie la relation des res à la vie. Les " signifiés de communication"; sont essentiellement les trois relations binaires : la relation biunivoque, ;+ les relations univoques, de coordination, , de subordination, . Les phrases structurées par ces trois relations sont des phrases situees dans un temps. Les phrases non structurées par elles, les onomatopées sont étrangères au temps. Chaque langue humaine, se sera faite, machinalement, par le parcours de cet arbre. Ce sont les sous-systhmes phonologique et syllabique qui, dans chaque langue, ont déterminé les candidats ? signifiants ; susceptibles de se greffer sur les racines prégnantes de la nomination ou sur les relations prégnantes de la communication. Un signifiant éventuel sera signalé par la " solitude"; d'un son donné susceptible, dans le système se dessinant, de devenir le partenaire d'un candidat " signifié. Quant aux candidats ; signifies ", ce sont les universels qui ont été reconnus, leur universalité satisfaisant à la condition de régularité essentielle au système. Et ce sont aussi l'affirmation, la négation, l'injonction... " convoquées"; par la relation biunivoque qui ne connait qu'elle-meme et qui est présente dans tout discours. Et ce sont enfin les morphèmes syntaxiques, " convoqués " par les relations univoques, filles de la relation biunivoque. Cependant un candidat signifiant peut ne pas trouver le candidat signifié sans lequel il ne peut faire partie du système de la langue. Ainsi, toutes les voyelles brèves de l'arabe, égales entre elles, avaient vocation à jouer le même rô1e syntaxique : /u/ est, dans le sous-systhme de communication, le signifiant du sujet ;/a/, celui du complement ; /i/ n'a trouvé que de faux emplois dans les expansions completives après subordonnant ; exemple : /maca 1 kalob-i/, avec le chien >>, qui est une réalisation secondaire du syntagme primitif */maca I kalcb-a/ ; et encore, par analogie, dans l'expansion annective ; exemple : /kalb-u ' ajh-i/, le chien du cheikh "é qui est une r6alisation secondaire du syntagme primitif */kalb-u S -ajIh-a/(91). (91) Nonobstant la voyelle i/ n'est pas un phondme secondaire qui serait n6 de la dissimilation de /a/ apres voyelle longue /a:/. En effet, /i/ est, dans le système de nomination le signifiant nécessaire du féminin. Les autres modalités dont cette voyelle est le signifiant - I'agentivité, la manidre - n'étaient pas nécessaires et, de fait, ne sont plus vivantes, a la différence du féminin. 152 APER(US SUR LA NAISSANCE DE LA LANGUE

 

V. Conclusion

Al-Firabi a assez bien vu, dans leurs grandes lignes, les composantes des langues constituées. Mais ii a erré dans sa reconstitution de leur naissance. Ii a 6t6 leurr6 par des apparences qui pouvaient etre confondues avec des 6vidences, qui souvent ont 6t6 confondues avec des evidences : le geste, la voix accompagnant le geste, cette voix se composant avec elle-meme, la saisie de l'espace sensible... A rebours il a ignor6 le temps impalpable. Or le temps est consubstantiel A l'homme de paroles. Al-Farabi a imagin6 un homme pensant A qui sa pens6e permettrait de faire l'apprentissage, un apprentissage d'abord solitaire, un apprentissage personnel, d'une parole inventée par lui à l'occasion. Ce découplement de la pensée et de la langue est une chimère. La pensée ne peut exister hors les contours des unités de nomination qui la cimente, lui donnent une existence distincte. Elle ne peut davantage exister sans des relations entre ces unités, non pas les relations que l'homme croit découvrir dans ses expériences, mais des relations abstraites, minimales, d'6galité ou de subordination, organisant simplement les " mots" créés. Vraisemblablement l'homme aura inventé le monde et son dire du monde avec les mêmes ressources de sa capacité binaire, en reconnaissant dans l'univers de ses possibles des couples d'entités nommées aussitôt, et qu'il assortira en ensembles. Cette capacité binaire est encore une capacité humble. Al-Farabi a insisté sur la facilité qui tracera tous les chemins suivis par l'homme. Mais il lui a semblé que ces chemins ne pouvaient mener l'ordonnancement imposant des langues dont il a le sentiment, cet ordonnancement qui, dans le cas de l'arabe, a pu être retrouvé entièrement(9). 11 a donc conclu à la nécessité d'un ordonnateur. Il semble bien que les langues se soient effectivement constituées pas à pas, mais par " pas de deux", binairement, suivant une procédure myope qui, cependant, par essais, par va et vient, aura produit le long du temps, un très long temps, non mesurable, le système général ici reconnu (93).

(92) Voir A. Roman La crdation lexicale.

(93) Exemples de pas de deux : 4RIV1R20R3 est le schéma des res ; /RIV1R2V2R3 est le schéma des modus; 4IRuR2V2R3 est objectif ; 1RaR2V2R3 est subjectif; a V2 / = /u/, si le sujet n'est que le lieu du modus ; V2 * = /a/, si le sujet produit le modus par son action ; < V2 * = /i/, si le sujet produit le modus par sa r6action ; si le sujet produit le modus par son action, la transitivité ainsi réalisée est soit afficiente, alors < V1 est breve ; soit déficiente, alors<< V1 , est longue... Jeux d'opposition qui produisent les différences nécessaires mais aussi jeux analogiques qui produisent les paradigmes nécessaires et, parmi eux particulièrement, les jeux iconiques qui mêlent les analogies abstraites et les analogies concrètes (Voir A. Roman, " Les morphèmes en miroir de la langue arabe *, in Bulletin des Etudes Orientales, tome L, Damas, 1998, p. 233-253). 153 ANDRE ROMAN Et peut-être est-ce cette même myopie qui a concouru, ensuite, au recul du système quand il n'a plus gubre servi, les besoins de nomination à peu prés r6duits h rien(9), et même sa ruine 1a où elle était possible. Et I'origine des langues ainsi a été effacée. André ROMAN

(94) C'est la réflexion de Renan, citée par G. Fano (op. cit., p. 111) " Qu'on ne dise donc pas : si I'homme a inventé le langage, pourquoi ne l'invente-t-il plus ? La r6ponse est bien simple : C'est qu'il n'est plus inventer ". 154

 

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