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La réunion du masculin et du féminin par Christian Amphoux PDF Print E-mail
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Written by Christian Amphoux   
Friday, 11 December 2015 10:36

La réunion du masculin et du féminin

Le verbe « aimer », en français, s’emploie dans deux champs lexicaux à la fois radicalement distincts et subtilement proches : celui de l’amour et celui de l’amitié. Qu’est-ce qui les distingue et qu’est-ce qui les apparentent ?

La première différence qui vient à l’esprit est l’inclusion ou l’exclusion du sexe : l’amour inclut le sexe, l’amitié l’exclut… Mais à y réfléchir, l’amour n’inclut pas toujours le sexe, et l’amitié ne l’exclut pas toujours non plus. Pourtant, l’amitié et l’amour sont bien deux champs lexicaux distincts. La différence est donc plus subtile : qu’est-ce qui les différencie, en réalité ?

Masculin et féminin

Le champ lexical de l’amour se subdivise à son tour en plusieurs parties : dans le sens le plus fréquent, l’amour concerne deux personnes qui ont entre eux une relation sexuelle ; mais, appliqué aux relations familiales, l’amour exclut la relation sexuelle : amour filial, amour paternel, maternel etc. L’amour désigne alors un attachement aussi fort que dans la relation amoureuse ; en ce sens, l’amour est caractérisé par un sentiment plus fort que l’amitié. Le mot « amour » est encore employé dans un sens figuré, pour exprimer le désir qui lie une personne à une activité ; mais nous laisserons ce sens secondaire, ici, pour envisager seulement le lien qui unit deux personnes, exprimé tantôt par le mot « amour », tantôt par le mot « amitié ».

Dans son application la plus fréquente, l’amour caractérise donc une relation entre deux personnes de sexe différent impliquant la relation sexuelle. Mais le mot s’emploie aussi pour la relation impliquant la sexualité entre deux personnes de même sexe ; et il s’emploie encore pour les relations familiales dites « platoniques » ou « morganatiques », qui excluent la sexualité. Comment le même mot peut-il s’appliquer à des domaines apparemment aussi distincts ?

Le christianisme naissant s’est intéressé à ce problème, en reprenant à son compte le concept philosophique de « réunion du masculin et du féminin » et en lui opposant sa réflexion sur la « désunion » du masculin et du féminin, autrement dit le divorce. Qu’est-ce donc que la « réunion » du masculin et du féminin ?

Il ne s’agit pas de relation sexuelle, et même pas de relation du tout : le terme s’emploie dans le sens d’une autosuffisance individuelle, de l’autarkeia (mot qui devient en français « autarcie ») qui consiste à s’abstraire de toute relation avec le reste de l’humanité, et atteindre par ce moyen le stade de la contemplation qui est l’objectif ultime de la philosophie, comparable au nirvana dans le bouddhisme. La réunion du masculin et du féminin est réservée à une élite capable d’atteindre ce stade ultime ; et ce qui nous intéresse, dans ce concept, c’est qu’il induit que chaque individu est en deux parties, le masculin d’un côté et le féminin de l’autre, et qu’ordinairement, l’individu est divisé, tiraillé entre les tendances opposées de ces deux parties, le masculin le poussant à agir d’une manière et le féminin, d’une autre.

Rappelons que, dans la mythologie grecque, les êtres supérieurs ont été créés masculin-masculin ou féminin-féminin, c’est-à-dire en deux parties semblables, tandis que les individus ordinaires ont été créés masculin-féminin, en deux parties dissemblables, soumis à des tendances contradictoires et destinés à assurer la reproduction de l’espèce. Dans la Bible, le récit initial de la création prête à Dieu d’avoir créé l’homme « masculin et féminin », ce qui prend sens de plusieurs manières à la fois : l’être humain est prédisposé au mariage avec une personne de l’autre sexe et à fonder ainsi une famille avec des enfants qui renouvellent l’espèce humaine ; mais en même temps, il est créé avec en lui cette double tendance contradictoire que certains arriveront un jour à dépasser par la réunion du masculin et du féminin intérieur, formant ainsi une nouvelle condition supérieure capable de ses détacher du monde.

La réunion du masculin et du féminin vise, en somme, à un dépassement de la condition humaine. Voici comment en parle l’Évangile selon Thomas :

EvTh 22b : Jésus leur a dit : « Quand vous ferez de deux un, que vous ferez l’intérieur comme l’extérieur et l’extérieur comme l’intérieur et le haut comme le bas, que vous ferez du masculin et du féminin une seule chose, afin que le masculin ne soit plus masculin ni le féminin, féminin (…), alors vous entrerez dans le royaume. »

Et voici comment cette parole est reprise et commentée dans un écrit chrétien patristique du début du 2e siècle (il s’agit d’une homélie attribuée à Clément de Rome, mort en martyr vers 95) :

2 Clem 12,2-6 : Car le Seigneur lui-même, à qui l’on demandait quand viendrait son royaume, dit : « Quand deux seront un et l’extérieur comme l’intérieur et le masculin avec le féminin ni masculin ni féminin. » Deux sont un quand nous disons à nous-mêmes la vérité et qu’en deux corps sans hypocrisie il y a une seule âme. L’extérieur comme l’intérieur veut dire : l’intérieur, c’est l’âme, et l’extérieur, c’est le corps ; donc, comme ton corps est apparent, ainsi ton âme aussi doit se manifester par tes œuvres bonnes. Et le masculin avec le féminin, ni masculin ni féminin veut dire : qu’un frère voyant une sœur ne pense à elle comme étant une femme, ni qu’elle pense à lui comme étant un homme. « Si vous faites cela », dit-il, « le royaume de mon père viendra. » 

La réunion du masculin et du féminin devient, dans le premier christianisme, une désexualisation de la relation homme / femme, autrement dit une relation platonique, à la manière de l’amour au sens familial.

Il y a donc deux manières de lier le masculin et le féminin : d’une part, le masculin d’un être et le féminin d’un autre être, c’est-à-dire la relation amoureuse entre deux êtres, qui implique la sexualité, que ces êtres soient ou non de sexe différent ; et la réunion du masculin et du féminin d’un même être, c’est-à-dire l’amour au sens familial, qui exclut la relation sexuelle.

Avec Paul, le premier christianisme rejette le sens autarcique et élitiste que la réunion du masculin et du féminin a pris dans la philosophie de son temps, et il l’exprime en détournant le principe philosophique de réunion : il lui substitue la règle de communauté de la « désunion » :

1 Co 7,10-11 : Aux gens mariés, je dis – non pas moi, mais le Seigneur – que la femme ne se sépare pas d son mari ; si elle se sépare quand même, qu’elle reste seule ou qu’elle se réconcilie avec son mari ; et que l’homme ne renvoie pas sa femme.

Et Paul remplace le principe d’autarcie par un principe de relation, à la fois avec Dieu par la foi et avec les êtres humains par l’amour (agapê) :

1 Co 13,2 : Si j’ai le don de prophétie et que je connais tous les mystères et toute la gnose, et si j’ai la foi idéale jusqu’à déplacer les montagnes, mais que je n’ai pas l’amour (agapê), je ne suis rien.

Au début du 2e siècle, après l’homélie 2 Clément, le christianisme se détourne de la réunion du masculin et du féminin et s’attache au signe de la désunion du masculin et du féminin, qui vient de Paul ; celle-ci devient une parole de Jésus, insérée à la collection de ses paroles (Mt 5,32 / Lc 16,18) comme aux récits du ministère (Mt 19,9 / Mc 10,11-12) ; et quand l’empire romain aura fait le choix du christianisme comme religion d’État, la règle interdisant le divorce et le remariage deviendra la seule loi d’origine chrétienne s’ajoutant au droit romain intégralement adopté par ailleurs.

L’amitié

L’amitié est d’un tout autre registre. Autant l’amour est lié à cette distinction complexe entre le masculin et le féminin, autant l’amitié lui est étrangère. Dans la pulsion amoureuse, il y a une production d’hormone qui pousse à la relation sexuelle. Dans la relation amicale, rient de tel. Le plaisir de la présence ou de la correspondance avec un ami ne s’accompagne pas d’une souffrance, lors de son absence. Quand deux amis se rencontrent, après une longue période où ils ne se sont pas vus, tout recommence au point où en était la dernière conversation, il ne s’y mêle ni jalousie ni besoin d’exclusivité.

L’amitié lie des êtres semblables ; et l’amour, des êtres complémentaires. Chez l’ami, ce sont les qualités communes ou les goûts en commun qui sont à l’origine des liens ; dans l’amour, ce sont les manques qui font naître le besoin de l’autre ; et comme l’autre satisfait rarement ce besoin de combler les manques de l’un, l’amour s’accompagne d’une frustration et d’une souffrance. L’amitié est une relation heureuse, non exclusive, non possessive ; l’amour est à un moment ou à un autre une relation douloureuse, parce que l’autre est à la fois trop envahissant et indispensable…

L’amitié heureuse est chantée par les poètes :

Qu’un ami véritable est une douce chose,

écrit, par exemple, La Fontaine. Mais il arrive que la rupture d’amitié devienne douloureuse :

Ce sont amis que vent emporte

Et il ventait devant ma porte

Si les emporta

écrit Rutebeuf (15e s.), quand il se sent abandonné dans le malheur, par ses proches. L’amitié est encore célébrée presque comme un chant d’amour, à cause du plaisir de la rencontre et de l’échange. Ainsi, Montaigne chante son amitié avec La Boétie, en expliquant d’où vient une si grande amitié par cette simple formule :

Parce que c’était lui, parce que c’était moi.

L’amitié s’approche alors de l’amour, par l’intensité du lien affectif. Et il arrive que l’amitié devienne de l’amour, si le désir de relation sexuelle vient se mêler à la relation affective. C’est ce qui arrive souvent dans les relations amicales entre jeunes gens, entre garçons et filles, mais aussi entre garçons ou entre filles, selon l’orientation sexuelle des intéressés. Inversement, l’amour qui a lié les partenaires d’un couple peut devenir, avec le temps, un lien de tendresse où le désir sexuel a disparu. Le couple vit alors une sorte d’amitié avec la mémoire d’une relation amoureuse.

Mais l’amitié ne se limite pas aux relations interpersonnelles : le mot s’emploie aussi pour caractériser les relations de proximité entre deux peuples ou entre deux entités sociales plus petites, deux ethnies, deux tribus, deux clans, deux familles. L’amitié est alors moins un lien affectif qu’une relation pacifique de bonne entente. Cette amitié s’oppose au désir de domination, de conquête, et elle s’entretient par les échanges commerciaux. Le bouddhisme, avec le roi Ashoka, au 3e siècle avant notre ère, est la première sagesse à avoir introduit l’idée de substituer la relation commerciale à la relation guerrière où le plus fort absorbe les États voisins par la destruction et la soumission. A cette époque, la Syrie et l’Égypte se font la guerre pour dominer la province qui les sépare, la Koilè-Syrie, dont fait partie la Judée ; et la Judée rêve de conquérir la Samarie et la soumettre au culte de Jérusalem. Jusqu’au début du 20e siècle, les relations politiques seront essentiellement guerrières, le plus fort tentant d’étendre son territoire et le plus faible cherchant à conclure des alliances pour faire face et défendre son territoire. Mais les deux guerres mondiales ont fait naître le désir de cultiver entre peuples la relation pacifique sur la base de frontières admises et reconnues. La guerre froide a contribué au gel des frontières ; et la chute du communisme, au cours des années 1980, a remis à l’ordre du jour la question des frontières. D’autant que la mondialisation avait recréé un déséquilibre des relations internationales au profit des États les plus puissants. L’ère de l’amitié comme relation courante entre les peuples semble avoir fait long feu ; ce ne fut sans doute qu’une accalmie, et la lutte pour la domination a repris de plus belle.

L’amour fraternel

On ne peut conclure sur amour et amitié sans dire un mot du concept grec de l’agapê, qui se développe avec le christianisme. D’abord traduit par « charité », d’après le latin caritas, on emploie désormais le mot « amour » pour traduire la notion grecque de l’agapê. Avant le christianisme, le mot  caractérise l’accueil, l’hospitalité réservée aux étrangers de passage, qui est un devoir dans les diverses cultures méditerranéennes. Avec le christianisme, le mot en vient à exprimer la relation de fraternité qui lie ou doit lier les membres de la communauté ecclésiale ainsi que ces membres avec les personnes extérieures, dans la mesure où elles sont appelées elles aussi à entrer un jour dans la communauté. L’apôtre Paul consacre un chapitre à chanter l’agapê comme la plus belle des notions chrétiennes :

1 Co 13 : (1) Si je parle les langues des hommes et celles des anges, mais que je n’ai pas l’amour (agapê), je suis comme le bronze qui résonne ou une cymbale muette (…) (4) L’amour est patient, généreux ; l’amour n’est pas jaloux, il n’est pas prétentieux ni orgueilleux ; (5) il n’est pas sournois, il ne cherche pas son intérêt, il ne s’irrite pas, il n’est pas mal intentionné, (6) il ne se réjouit pas de l’injustice, il se réjouit de la vérité, (7) il excuse tout, il croit tout, il espère tout, il supporte tout (…) (13) Maintenant, trois choses demeurent, la foi, l’espérance et l’amour ; la plus grande des trois, c’est l’amour.

Quelle meilleure définition donner de l’amitié ?

Last Updated on Friday, 25 December 2015 20:23
 

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