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Plaidoyer pour la réconciliation par Christian Amphoux PDF Print E-mail
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Written by Christian Amphoux   
Friday, 13 May 2016 14:04

Plaidoyer pour la réconciliation

La guerre qui sévit en Syrie et en Iraq doit prendre fin. Une guerre entre plusieurs pays se termine généralement par un traité ; mais quand il s’agit d’une guerre civile, opposant plusieurs forces d’un même pays, comme c’est le cas en Syrie plus encore qu’en Iraq, la réconciliation est nécessaire. Il n’y a pas un vainqueur et un vaincu, il n’y a que des perdants, affaiblis, discrédités auprès des populations qui comptent et pleurent leurs morts. Il faut alors reconstruire et surtout se réconcilier. Mon propos est de rappeler le sens fort de ce mot « réconcilier » et de l’illustrer par l’œuvre exemplaire de Nelson Mandela.

La réconciliation

On comprend bien, intuitivement, ce qu’est la réconciliation, à partir de l’expérience personnelle maintes fois répétées de querelles qui prennent fin entre deux personnes ou deux groupes. Mais qu’est-ce que la réconciliation au niveau de pays entiers ravagés par la guerre civile ?

Pour donner à ce mot toute sa force, je reviens un instant sur son emploi dans une phrase d’une exceptionnelle importance dans le monde chrétien, car elle contient le seul principe législatif retenu par la chrétienté de tout le Nouveau Testament : à la différence du judaïsme et de l’islam, en effet, le droit dans les pays chrétiens ne vient pas des textes sacrés et de la tradition religieuse, mais il est celui de l’empire romain avant sa christianisation, sauf sur un point, le principe exprimé dans la phrase de Paul que je vous propose d’examiner, car il contient la notion de réconciliation.

Le propos de Paul est le suivant :

« Aux gens mariés, je recommande – non pas moi, mais le Seigneur – que la femme ne se sépare pas de son mari, et si elle se sépare, qu'elle reste seule ou se réconcilie avec son mari ; et que le mari ne renvoie pas sa femme[1] » (1 Co 7,10-11).

Cette phrase est à l’origine du principe législatif qui rend possible le divorce, mais interdit le remariage, il est encore en usage dans l’Eglise catholique et dans certaines législations des pays de tradition chrétienne. Mais replacée dans son contexte, la phrase de Paul a un sens beaucoup plus large.

Nous sommes à Ephèse, en l’an 56. L’apôtre Paul, qui s’est converti au christianisme naissant sur le chemin de Jérusalem à Damas en l’an 32, est en mission dans le monde grec, autour de la Mer Egée, depuis le début des années 50. Lors d’un premier voyage, il a surtout séjourné à Corinthe et y a fondé une nouvelle communauté, en restant fidèle à la prédication des apôtres et des frères de Jésus, qui dirigent l’Eglise de Jérusalem. Un second voyage, commencé en 55, l’amène alors à préciser sa pensée, car les règles suivies à Jérusalem ont provoqué à Antioche la division de la communauté en deux parties, selon que l’on est d’origine juive ou non. Paul veut éviter cette scission. Venant d’Antioche, il traverse l’Anatolie, arrive à Ephèse et y découvre un autre enseignement que celui des apôtres de Jérusalem, qui se réclame aussi de Jésus : cet enseignement est celui des Hellénistes, qui sont entrés en dissidence en l’an 32, juste avant la conversion de Paul, et sont allés fonder leur école à Alexandrie. Ils n’ont pas le goût de la prédication, qui vise une conversion de masse, mais ils cherchent à faire la synthèse entre la philosophie et l’enseignement des paroles de Jésus. En particulier, ils retiennent une parole qui vient de lui et qui traite de la « réunion » du masculin et du féminin :

Le royaume de Dieu viendra « Lorsque les deux seront un, l’extérieur comme l’intérieur, et que le masculin sera avec le féminin comme s’il n’y avait ni masculin ni féminin[2] » (2e épître de Clément de Rome, 12,2 [début 2e siècle]).

Et ils l’interprètent comme un principe central prônant le dépassement des passions et des pulsions qui nous attirent vers les uns ou vers les autres, et ils en font un idéal de détachement des autres et du monde en général, pour atteindre un état de contemplation proche de celui des philosophes.

Paul s’oppose alors fortement à cet enseignement, qu’il semble ne pas connaître jusque-là. Et comme il se soucie de compléter et d’affermir la prédication de Jérusalem, il rédige une longue lettre qu’il destine aux gens de Corinthe : c’est sa Première lettre aux Corinthiens (1 Co), dans laquelle nous lisons son propos sur le divorce. Ainsi, Paul n’aborde pas directement la question de la « réunion » du masculin et du féminin, mais il le fait à travers cette parole, qu’il dit inspirée, sur la « désunion » du masculin et du féminin, lesquels prennent, dans ce contexte, un deuxième sens, celui de deux tendances conflictuelles que chacun porte en soi. Puis, au principe de s’abstraire du monde, il oppose le principe de la relation, par la foi à Dieu et par l’amour à l’humanité :

« Si j’ai toute la foi à déplacer des montagnes[3], mais que je n’ai pas l’amour[4], je ne suis rien » (1 Co 13,2).

Dans ces conditions, la désunion devient une rupture relationnelle ; et c’est à propos de cette rupture qu’il emploie le verbe de la réconciliation : ne pas s’attacher à un nouveau partenaire, mais rester seul ou revenir au premier. Mais pourquoi Paul parle-t-il d’abord et surtout de la femme et non, comme dans les reprises évangéliques de cette parole, d’abord de l’homme, puisque les sociétés juives et romaines sont patriarcales ? Il faut être attentif à ce renversement apparent de la priorité, car il donne accès à une autre partie du sens du propos.

La femme, dans la littérature biblique, n’est pas simplement un individu, c’est aussi l’image d’un peuple, d’une communauté. Ce sens métaphorique s’applique au propos de Paul. Pour lui, en effet, il y a un seul vrai Dieu, les autres, les dieux grecs en particulier, ne sont que des fabrications humaines. La règle de communauté qu’il établit, au premier sens, trouve ainsi sa raison d’être dans le couple humain conçu comme l’image du couple de Dieu et de son peuple, ce dernier étant représenté par la femme. La liberté lui est donc donnée de croire ou de ne pas croire, de rester ou non dans la piété de son Dieu, mais il lui est interdit de se tourner vers d’autres dieux, à savoir ceux des autres peuples. C’est dans ce cadre qu’intervient la réconciliation : « qu’elle reste seule ou se réconcilie avec son mari », autrement dit, qu’elle retrouve la condition de l’union qui s’est défaite.

La réconciliation consiste donc à revenir à une situation antérieure qui permettait la vie commune. Paul l’envisage pour la femme mariée, image de l’humanité croyante dans sa relation avec Dieu, et cela explique que dans la législation, l’homme ait moins d’importance, car il n’a pas une valeur métaphorique comparable. Avancer, dans la vie, c’est parfois en revenir à une situation antérieure et non partir à l’aventure vers l’inconnu. C’est aussi continuer de vivre malgré la faute qui mériterait le jugement et la mort. Paul se détourne ainsi du discours apocalyptique dominant de son temps, qui annonce la venue du jugement dernier.

L’exemple de Mandela

Dans l’esprit de la culture judéo-chrétienne, l’Occident a mis en place un tribunal international, pour juger les principaux responsables de crimes commis par des forces gouvernementales. Ainsi, ce tribunal entend juger les responsables de la guerre en Yougoslavie, pays qui explose après la mort de Tito, mais aussi le président déchu de la Côte d’Ivoire, qui a tenté de garder le pouvoir après sa défaite électorale. Le jugement est ainsi instauré par une force internationale qui s’impose de l’extérieur ; et la diplomatie occidentale semble songer à une telle solution, quand le conflit actuel au Proche-Orient aura pris fin. Mais en Afrique du Sud, Nelson Mandela a trouvé une autre voie pour clore la période d’injustices, celle de la réconciliation.

Libéré en 1990 après 28 ans passés en prison, Nelson Mandela accède à la présidence de son pays en 1995, sous la pression internationale qui conteste les lois de l’apartheid, favorisant les Blancs minoritaires qui dirigent le pays et imposant aux Noirs un régime d’oppression. Le danger est alors que les Noirs se vengent et répondent aux massacres qu’ils ont subis par de nouveaux massacres et que la crainte de ceux-ci n’entraîne les Blancs à utiliser préventivement les armes dont ils disposent. La fin de l’apartheid risque de mener le pays au bain de sang. Et le nouveau président a l’idée de créer la Commission de la Vérité et de la Réconciliation (CVR), dont le but n’est pas de juger et de punir, mais d’accorder une pleine amnistie aux crimes commis en échange d’une confession publique de la part de leurs auteurs.

L’idée de cette commission s’inspire d’un principe de sagesse qui vient de la culture bantoue et s’exprime par la notion d’ubuntu, mot formé sur la racine du mot qui signifie « homme » : l’ubuntu, c’est à la fois l’humanisme et l’humanité, au sens que partagent ces deux mots français de respect de la dignité et de la vie de tout être humain. L’ubuntu vise à la réconciliation entre les membres d’un même peuple ; mais cette réconciliation n’est pas l’oubli, le pardon ou l’amnistie générale des crimes commis, elle impose comme préalable la reconnaissance des lourdes fautes commises, avec leur confession publique. La mémoire en est ainsi préservée, écrite, elle s’inscrit dans l’histoire du pays, commune à tous. Les auteurs des massacres sont écartés du pouvoir, mais ils demeurent libres et en vie, le sang ne coule pas. Les forces qui se sont si durement affrontées apprennent à vivre ensemble, dans les respect des droits conquis par les uns et admis par les autres.

La voie choisie par Mandela n’a pas mis fin au racisme ordinaire, aux petits règlements de compte, à la corruption qui pèse sur la vie sociale. Mais elle a évité la guerre civile et permis le retour de l’Afrique du Sud dans le concert des nations. La réconciliation au prix de la vérité plutôt que de la justice a été admise comme un moindre mal, elle a ouvert la voie à la mise en place d’une démocratie s’appuyant sur la majorité des citoyens, avec des élections au suffrage universel, sans opposer ni séparer les électeurs. Les Noirs et les Blancs ont trouvé une forme de collaboration et construisent ensemble l’avenir de leur pays.

Perspectives

La voie de la réconciliation est-elle illusoire pour le Proche-Orient ? Les forces en présence qui se manifestent sont assez éloignées de l’esprit de l’ubuntu qui a guidé Mandela. Les fous de Dieu y sont divisés, puissants et destructeurs. Et les dirigeants qui n’épousent pas leur folie commettent des crimes plus grands encore contre leur propre peuple. Arrêter la guerre est nécessaire ; mais quelle suite donner ? Juger les auteurs de massacres affaiblira ces pays et les livrera à la domination étrangère. Il faut trouver une autre solution. Peut-on imaginer une réconciliation ? Un retour à une situation de paix, où la majorité décide librement de ses gouvernants, où la religion cesse d’être un instrument de domination et de mort, mais soit librement exercée par chacun, dans le respect des autres cultes ? Le chemin est sans doute encore long pour une telle paix, et des modalités nouvelles sont peut-être à trouver, sans suivre les modèles des autres pays.

La violence ne mène à aucun résultat. Nous le savons en Europe, après les affrontements qui ont duré des siècles et qui reprendront, si l’Europe se défait, comme elle en prend le risque actuellement. A la violence coloniale, Gandhi a répondu par la non-violence et il a obtenu l’indépendance de son pays, qui est en voie de devenir une grande puissance économique, étant déjà le berceau d’une des grandes sagesses de l’humanité. Le Proche-Orient doit trouver sa voie et construire un jour suivant son unité. Et pour cela, une forme de réconciliation est encore à inventer.

Christian Amphoux

Avril 2016



[1] Cette parole est reprise 4 fois dans les évangiles (Mt 5,32 et 19,9 ; Mc 10,11-12 ; Lc 16,18).

[2] Cette parole ne figure pas dans les évangiles du Nouveau Testament, mais elle est reprise dans l’Evangile selon Thomas, héritier de l’enseignement des Hellénistes, où elle forme une partie de la parole 22.

[3] Cette image est reprise 4 fois dans les évangiles (Mt 17,20 et 21,21 ; Mc 11,23 ; Lc 17,6).

[4] L’amour du prochain revient aussi 4 fois (Mt 19,19 et 22,39 ; Mc 12,31 ; Lc 10,27).

 

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