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Position poétique/politique de Jean Genet & de Amin Elsaleh PDF Print E-mail
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Written by Brigitte Brami   
Friday, 23 June 2017 14:17

Allocution – non finalisée – en vue du colloque

Du 30 mai 2016

 

 

–Prémisses sensibles en guise d’introduction

La pièce Monsieur K d’ Amin  Elsaleh nous  fait réfléchir :

l'interprétation au Théâtre de Ménilmontant était magistrale, de très belle facture

est son écriture; ce théâtre est très politique, on n’y voit pas du tout aux premiers

abords éléments constitutifs du théâtre dit de l’absurde dont un des noms majeurs est :

Eugène Ionesco. Avec ses références kafkaïennes et sartriennes, ses questionnements

sur le bien et le mal, cette pièce devient nécessaire.

L’auteur nous dit pourtant qu’elle appartient au théâtre de l’absurde.

Equation quasiment intenable à la théâtrologue que je suis, mais mon travail depuis

le milieu des années 90  sur Jean Genet me fait pencher  sur l’affirmation questionnante

du dramaturge ElSaleh. Sans doute que le miracle de la poésie genetienne qe j’ai déjà

développé dans mon livre : Miracle de Jean Genet (L’Harmattan, 2015) répondra à nos interrogations respectives.

 

 

1- Donner un sens politique au théâtre : le refus de Genet

« On accomplit de petites révoltes quotidiennes dès qu’on met un tout petit désordre,

autrement dit dès qu’on fait son propre désordre singulier, individuel, on accomplit

une révolte » (Jean Genet, in L’Ennemi déclaré »)

Jean Genet a toujours refusé donner un sens à son théâtre, et il a même contesté

farouchement l’efficacité d’un théâtre politique à finalité politique, en général,

se considérant lui-même avant tout comme poète.

Genet ira jusqu’à affirmer :

«  Brecht ne dit que des conneries  (…) Galileo Galilei me cite des  conneries

que j’aurais découvertes sans Brecht »

Ce que reproche Genet à Brecht c’est de ne pas avoir réussi à sortir du cercle de la

dialectique du pouvoir et du contre-pouvoir.

Genet ne se retrouve pas dans la figure de l’intellectuel engagé incarné par exemple

par Sartre et son théâtre de situations. En effet, pour l’auteur du Balcon :

«  La représentation fictive d’une action, d’une expérience, nous dispense généralement

de tenter de les accomplir sur le plan réel et en moi-même »

In : Avertissement Le Balcon –.

Il y a  en effet chez Genet un profond désamour du théâtre occidental,

de divertissement, psychologique, mais également du théâtre purement politique

et/ou didactique.

Cependant et bien que n’étant pas d’abord politique, le théâtre de Genet n’en demeure

pas moins un théâtre dans lequel le pouvoir est interrogé.

2- L’ambitieuse tentative de redéfinition du théâtre de l’Absurde par  Amin  Elsaleh

La pièce Monsieur K veut-elle renouer avec la tradition genetienne ?

En effet, le verbe genetien dans ce qu’il a de très spécifique permet de mieux

comprendre l’insaisissable  soulèvement qui est avant tout un événement ;

l’avènement poétique hors du monde et de la logique du Bien et du Mal,

du Pouvoir et de la Révolution.

Amin Elsaleh se propose carrément de redéfinir le concept du théâtre de l’Absurde !

Ceci est une véritable gageure. J’y vois quant à moi la tentation de faire exploser

les frontières entre le politique et la poésie, ce qui ouvrirait littéralement le champ

des possibles, car « Le mot frontière est un mot borgne et l’Homme a deux yeux

pour regarder le monde » (Paul Eluard).

3 – Une poésie efficace politiquement parce que  non soumise à l’intention politique

Entre la tension jamais stabilisée existant entre la politique et de la poésie, se retrouve

cet élan, cette échappée durant laquelle s’annule majestueusement et comme par magie

le devoir d’écrire politique et la fierté d’avoir fait montre de création artistique.

Un devoir citoyen, une fierté de dramaturge : deux pièges, en réalité !

Genet aurait occulté volontairement le devoir politique et embrassé la poésie

sans complexe aucun. Pourtant, dans son mouvement d’écriture dramaturgique,

la victoire du verbe (« ma victoire sera verbale » Jean Genet) genetien a des

répercutions non négligeables dans la réalité du monde, l’observation du monde

par un poète équivaut à un changement de ce monde par la langue,

c’est le miracle de la poésie.

J’offre ici quelques concepts méthodologiques afin de vérifier si le théâtre d’Elsaleh

entre dans une définition politique et ou poétique :

Techniquement, l’œuvre de théâtre fait partie des textes aux échanges complexes.

La superposition des axes énonciatifs est systématique et crée une communication

hétérogène entre dramarturge et lecteur. Cette communication fonctionne à un

double niveau : celui de la lecture et celui de la représentation.

L’énoncé vient de différents personnages et s’adresse à d’autres personnages de la pièce,

avec comme destinataire principal et indirect le public.

Cette communication indirecte du dramaturge assure donc ainsi davantage de liberté

que celle, directe, du romancier.

Le théâtre a ceci de particulier : il permet à son auteur d’user d’une espèce de don

d’ubiquité habitant spirituellement, et tour à tour , chacun des protagonistes via

les interprètes de la pièce évoluant sur la scène.

Le poète dramatique possède donc l’avantage non négligeable de pouvoir regarder

le corps de son texte mis en bouche et en espace ; de promener ainsi sa pensée dans

chacune des voix et des actes respectifs de l’action projetée dans le réel concrétisé

matériellement pendant la représentation.

Le théâtre permet en particulier à l’auteur d’atteindre directement, de visiter

intérieurement et de vivre des expériences humaines dont les préoccupations,

les obsessions et les destins diversifiés ne sont pas les siens.

La dramaturgie étant un univers du système linguistique très différent du roman,

il permet à Amin Elsaleh d’entrer dans un art objectif puisque le narrateur est gommé,

et remplacé par la multiplicité des personnages – ici en l’occurrence Monsieur K.

et Monsieur S – L’absence de narrateur faisant porter la poétique du texte dramatique

sur la singularité de sa double énonciation : voix du lecteur et voix de l’auteur.

Il réside donc dans le théâtre de façon spécifique en tant qu’art vivant partagé ensemble

au même moment une double énonciation :

en premier lieu, les discours sont dits par les personnages entre eux, et leur sont

destinés (énonciation directe) et en second lieu, l’auteur Elsaleh parle à son

destinataire : le lecteur (‘énonciation indirecte).

C’est en étudiant la particularité de cette représentation chaque fois unique

et partagée que l’on s’achemine vers la réconciliation via le matériau théâtre ?

Entre politique et poésie, intrinsèquement liés ici.

En guise de conclusion : L’obsession d’Amin Elsaleh : transcender les genres

ou mieux : les redéfinir !

Le défi d’Elsaleh est donc dans cette perspective d’inventer de nouvelles conventions,

de brouiller les pistes et de créer des monstres théâtraux comme l’ont été les

chefs-d’oeuvre à l’instar du Soulier de Satin de Paul Claudel  par exemple.

Y réussit-il ? La déflagration ou la non déflagration du public nous le dira.

Brigitte Brami

Ecrivaine,

Diplômée d’Etudes théâtrales – Master 2 – en Arts du spectacle mention théâtre

(Paris 3)

Ancienne doctorante en littérature et civilisation françaises à la Sorbonne nouvelle.

Spécialiste de Jean Genet.

Auteure de :

Miracle de Jean Genet

(L’Harmattan, 2015)

La Prison ruinée

(Indigène éditions, 2011)

La Lune verte

(Saint Germain des près éditions, 1984)

A contribué à :

Des Solitudes

Actes du colloque des Forum des solitudes,

Coordonné par Maudy Piot,

(L’Harmattan, 2013)

Du corps imaginaire à la singularité des corps

Actes du colloque du 1 1 avril 2015

Coordonné par Maudy Piot,

(L’Harmattan, février 2016)

 

Last Updated on Tuesday, 04 July 2017 15:06
 

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