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Notre Alep, si particulière, si attachante par Simone Lafleuriel-Zakri PDF Print E-mail
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Written by Simone Lafleuriel-Zakri   
Monday, 27 November 2017 14:35

 

Alep sous le neige juste Avant la destruction du Carlton

 

Depuis des mois les images qui nous arrivent de toute la Syrie mais plus particulièrement d’Alep, nous plongent dans une insondable tristesse, dont il bien difficile d’ailleurs de rendre ici l’exacte intensité

 

Douleur indicible

Mais ce que nous ressentons en plus de cette douleur constante qui s’éveille en même temps que nous, c’est un sentiment d’impuissance extrême qui suscite en nous, profondément, une colère tenace et une grande exaspération, c'est bien sûr la destruction systématique planifiée économique : artisanale, industrielle, et du secteur privé ou public…ainsi que le désarroi, la désorganisation,la souffrance quotidienne et la paupérisation si rapide de la majorité de la société syrienne. plus particulièrement le sort tragique, la lente agonie d’Alep, cette ville une des plus anciennes de l’humanité avec Damas, et de sa population, atteintes dans toutes leurs composantes.

chaque nouvelle année, nous constations pourtant que la Syrie, avant ce drame, allait mieux, et même mieux et bien plus librement que ses voisins. Le pays tout entier se développait régulièrement, à défaut il est vrai, d’être dans un processus très égalitaire, et que l'économie se débarrasse d’une corruption récurrente, mais après qui sévissait comme partout dans le monde: un monde lui largement majoritairement inégalitaire. c’est malheureusement une triste évidence qui fait le titre incontournable, et depuis des années, de l’un des chapitres du manuel lycéen d’Histoire-géographie !

Les syriens pouvaient croire, surtout ces dernières cinq années, à un futur aussi paisible et sûr que dans, les dernières années , et qui verrait accourir chez eux, à la découverte des milliers de sites archéologiques, culturels, de leurs paysages et de leurs divers quartiers historiques, toujours plus de touristes dans ces lieux de leur accueil toujours plus raffiné et chaleureux. ces lieux si variés, partout se multipliaient !

Mais ce que nous constations, aussi, c’était la modernisation de cette très active composante si jeune et très majoritaire de la société syrienne. Nous voyions ces syriens sortis tout juste de l’adolescence se mettre au travail avec tant de courage, de maturité et de compétences, le plus souvent acquises sur le tas y compris dans les domaines complexes des recherches scientifiques, du commerce international ou du secteur bancaire. ces toutes jeunes filles ou jeunes garçons étaient impeccables dans leur travail, courageux et toujours souriants quand nous les découvrions par exemple à l’oeuvre derrière leurs bureaux très modernes des banques, dans le secteur hôtelier ou dans la restauration ou les services divers en pleine expansion.

 

Le lycée français fin 2010 juste avant les vacances.

 

 

 

Exaspération

 

La raison de notre exaspération est autre. elle naît du spectacle par nos médias interposés et si complaisants de ce déferlement sur la Syrie et surtout du passage obligé dans tout le nord du pays et à Alep, de journalistes et de photographes. totalement étrangers à la région et ignorants de ce qu’était, et est la Syrie, tout juste débarqués, ils se targuent en prime de nous expliquer ce qui s’y passe avec la complicité des opposants les plus fanatisés.

Peu de ces reporters sont régulièrement encartés et ont un média attitré qui les envoie ou pour lequel ils courent d’eux-mêmes, attirés par ces malheureux pays devenus champs de guerre, de destruction mais champs de manœuvres recherchés pour nos armées en manque de nouveau terrain d’expérimentation. Les autres, pour la plupart, sont à la recherche de piges alléchantes et de reconnaissance dans la très fermée sphère des informateurs eux de longue date patentés.

Tous se sont donc introduits dans le pays en électrons libres mais aussitôt à la recherche d’appuis logistiques des groupes armés, pour pénétrer là où leurs photos seraient les plus à même d’être retenues, achetées et bien payées !

Certains rentrent en Syrie pour devenir journaliste-grand reporter comme le titrait l’un de ces personnages en mal de passage dans un de ces grands magazines - photos qu’on lit chez le dentiste ou le coiffeur. tous cherchaient d’abord la bonne affaire et l’occasion enfin présente, comme l’explique clairement dans son ouvrage Edith Bouvier exfiltrée de Homs, de devenir grand reporter de guerre et de réaliser enfin de ces reportages dont ils rêvent tous– c’est encore elle qui le souligne – et qui, chèrement négocié, les propulsera à la une de la presse.

 

…. _»Florence AuBenas : "Les rebelles syriens n’ont Aucun doute : ils vont gAgner"_

 

Pendant plusieurs semaines, la reportrice du "Monde" était en Syrie pour couvrir le conflit. elle a répondu aux questions des internautes lors d'un chat, jeudi 16 août. _ en savoir plus sur

http://www.lemonde.fr/proche-orient/article/2012/08/16/florence-aubenas-les-rebelles-syriens-n-ont-aucun-doute-ils-vont-gagner_1746955_3218.html

En réalité tous viennent avides de clichés sinistres. ils achètent au prix fort leurs passages en Syrie du nord par la Turquie. ce passage est taxé au minimum deux mille euros pour un seul aller - par les plus fanatiques de ces bandes de djihadistes qui ont fondu en masse sur ce malheureux pays ! ils s’y ajoutent les frais de leurs guides, les véhicules et le prix de leurs quelques jours et nuits de séjour. une maison volée proche d’Alep, raconte l’un d’eux, est ainsi réservée à ces reporters étrangers dont des européens. Aucun ne manifeste jamais de gêne à s’installer chez des habitants syriens chassés eux de leur intime et précieux domicile !

Ces voyeurs sont doublement étrangers à la Syrie car ils n’avaient auparavant, pour la plupart, jamais mis les pieds dans ce pays que nous, nous avions appris à aimer depuis si longtemps. ils n’avaient jamais exprimé aucun intérêt ni pour les sites antiques et ni la vie quotidienne et actuelle du peuple syrien, qu’il soit citadin ou paysan ou bédouin descendant d’une de ces tribus célèbres qui parcouraient depuis toujours la badia syrienne, mais en bien moins grand nombre qu’autrefois. Pourtant l’existence de ces tribus itinérantes ou semi sédentaires qui foulent le sol syrien depuis des millénaires et du grand sud et des profondeurs de l’Arabie jusqu'aux confins de l’Anatolie au nord, attiraient depuis trois siècles au moins, et avant tout autres multiples et si riches intérêts de ce pays, d’innombrables voyageurs européens, archéologues, historiens, marchands ou aventuriers.

D'ailleurs ce bédouin témoin incontournable d’un authentique Bilad ash sham et tellement enraciné dans la terre de ses parcours ancestraux, accueillait depuis toujours l’étranger parcourant sa région en solitaire, ou en famille et très souvent en groupe !

Il lui ouvrait très chaleureusement la tente largement ouverte vers le sud et les premiers rayons du soleil levant qu’il était facile de repérer très facilement, le plus souvent installée dans un champ ouvert sur l’horizon, sans arbres ni buissons, et plantés de luzernes, de lentilles, de coriandre ou de fèves récemment récoltées ou de céréales, odorant de ce blé qui venait d’être sur le pré, brûlé-grillé pour le friké. En quelques pas dans une terre hérissée d’épis ras et encore drus piquetant les sillons de terre rouge, tout aussitôt entouré du groupe d’enfants le visiteur ravi atteignait la campement. Non loin, assises en rond à même le sol, et après leurs travaux de la matinée, les femmes à foulards bariolés et larges robes qui tenaient conseil s’empressaient de le rejoindre, lui saluant déjà les hommes ! dans la steppe, le thé de l’hospitalité était aussitôt offert à ce visiteur touriste toujours bienvenu. Celui-ci gardait des clichés haut en couleurs et le souvenir ému de l’accueil de toute une famille accourue, à sa rencontre, toujours souriante et volubile, de sa visite impromptue à leur hivernage près de Palmyre et dans les environs de Homs, ou à leur estivage obligatoire, dès le printemps installé, déjà bien ensoleillé et chaud, près des vergers d’agrumes et les étroites plaines bien cultivées qui s’étirent jusqu’aux rives paisibles de la Méditerranée.

 

Des journalistes en terre syrienne massacrée

 

Non, ces actuels étrangers à la Syrie vraie, authentique, enracinée dans sa terre millénaire ne sont jamais venus, eux, en touristes et la rencontre de son peuple ! leurs arrivées en terre syrienne aujourd’hui massacrée se multiplient à l’envie ces derniers temps. Elles ont pour but de ramener ces reportages bien payés par leurs commanditaires et bien orientés selon la demande de ces bande très armées et jamais pacifiques qui les accueillent et les promènent là où elles le veulent. leurs « témoignages » ne font donc que présenter à l’envie sur les écrans ou dans les pages des magazines, les seuls faits et gestes de ces « opposants » en brigades aussitôt grassement rémunérées par les puissances extérieures et ex-mandataires. ils ne relateront rien, par contre, des exactions contre la population syrienne et commises par de plus en plus de combattants mercenaires accourus d’Afghanistan, de Libye, de Tunisie, de Tchétchénie, d'Europe même, et d’ailleurs ou tout simplement de la frontière turque au nord et toute proche.

Ces publicités à la gloire de ces rebelles qui les ont commandées, ne sont pas anodines. les photographies étalées sur deux pages dans l’un de nos quotidiens, des rues d’un quartier populaire d’Alep que je connais bien, près de la citadelle, un jour de pluie, étaient à dessein rendues plus sombres les unes que les autres ! elles sont destinées à nous mettre en condition, nous les citoyens de France pour la plupart ignares de ce que sont les vraies raisons de la complexe géopolitique de la région, d’une histoire toujours tragique et qui toujours témoigne d’une ingérence étrangère permanente.

Il leur fallait donc ces mises en scène très orientées, montées avec la plus grande partialité, pour ne retenir le spectacle horrible de ce qu’est devenu l’ensemble du pays, et cette ville : notre Alep, si particulière, si attachante où nous résidions avec bonheur depuis tant d’années. non, ils ne se sont pas empressés en Syrie pour témoigner de la détresse d’une population terrorisée, désormais en survie ; de ses sentiments amers ou de ses questionnements angoissés sur ce que lui réserve l’avenir, ni sur l’immense et lente tragédie que tous les syriens, sans exception, vivent à tous les niveaux sans exception de leur société.

Alep et l’incrédulité

 

C’est aussi, et d’abord, un sentiment d’incrédulité qui s’ajoute à notre peine quand, sans cesse Alep se rappelle à nos innombrables souvenirs. Un doute nous réveille encore et taraude nos esprits à peine éveillés et c’est cette phrase qui aussitôt s’installe et tourne en boucle dans notre esprit : « Non ce n’est pas possible, Alep ce n’est pas cela ! » les images se superposent alors en permanence de l’Alep que nous connaissions si intimement mais qui, aujourd’hui, est devenue à tant de nous inaccessible. elles gravent, dans notre mémoire stupéfaite, et contre notre volonté révoltée, les clichés pris par ces étrangers qui ont pris possession, un jour récent, de mon quartier et des quartiers de la vieille ville, et tout récemment, d’une Alep à terre ! non ce n’est pas possible, Alep ne peut être cela pourtant cela ne peut pas être ces ruelles alépines, ces chaussées dévastées du souk où je me rendais quotidiennement ! non impossible ce ne sont pas d’Alep les artères que bordaient il y a encore un an ces magasins où s’entassaient tant de marchandises variées et aujourd’hui trous béants, aux fils pendants, aux rideaux de fer défoncés. il nous faut découvrir, atterrés, ces avenues d’habitude si animées et aujourd’hui vidées de passants et jonchées de détritus, encombrées de monceaux de pierre et de béton, devenues impraticables, ces immeubles effondrés aux façades criblées et noircies, ravagés par le feu, dévastés et pillés. Non ce ne sont pas ces Alepins toujours affairés que nous croisions toujours en mouvement, mais qu’ils ont photographiés, eux ces voyeurs étrangers, en files pitoyables d’hommes aux visages si fatigués. sous la glaçante pluie d’hiver, ils attendent la distribution d’un ou deux rifs de pain chèrement payés !

Dans les quartiers de l’est d’Alep où les guides- gardiens de leurs déplacements, les ont entraînés, ces reporters ont fixé pour leurs vidéos, ces carcasses pitoyables de voitures, de ces suzuki toujours surchargés, d’autobus qui à mon dernier séjour, étaient encore tout neufs et confortables. ils desservaient très bien tous les quartiers d’Alep. je les découvrais en nombre débarquant ou reprenant au pied de la citadelle, une foule de travailleurs ou familiers des souks et des fabriques proches. il y a aussi ces ambulances de la croix rouge syrienne, que j’aperçois sur mon écran, criblées d’impacts de balles et laissées, épaves pitoyables abandonnée, en travers de la chaussée.

Une photographie que je reçois d’Alep montre, elle, la nef de cette église arménienne devant laquelle je passais toujours en remontant à pied des rues si passantes d’Azizié, vers les hauts du quartier où se trouvait la caserne des pompiers. je ne l’identifie pas tout d’abord. L’édifice est dévasté, vandalisé, brûlé ! c’est avec la même incrédule et douloureuse interrogation que je découvre le cliché de ce qui reste d’un des premiers restaurants et hôtels proche de la place de jdaidé aux boutiques d’antiquaires. Le dar Zamaria et sa spacieuse terrasse, autrefois soigneusement restauré et au décor raffiné est méconnaissable ! je ne reconnais pas non plus dans une autre photographie la salle célèbre du restaurant sissi. En scrutant le cliché je sais enfin que c’est bien là l’intérieur de ce chaleureux restaurant. du rez-de-chaussée, il ne reste rien d’autre que des amas de débris qui encombrent le sol. Mais oui, ces quelques détails du haut de la façade intérieure à peu près et seule intacte, me confirme que c’est bien ce qui témoigne encore du raffinement de l’endroit il y a un an encore si convivial. Il s’y rendait dès le printemps, des groupes de touristes de toutes nationalités. Mais toute l’année les résidents étrangers d’Alep, étudiants ou chercheurs, archéologues ou gens d’affaires y retrouvaient régulièrement des artistes et passants des deux sexes. C’était aussi le lieu de rencontre, les veilles et jours de congés de familles souvent arméniennes du quartier ou de bandes d’amis.

Un soir pas tout à fait comme tant d’autres soirs, une quarantaine de joyeux convives d’un mariage décontracté avait occupé tout l’espace du rez-de- chaussée. nous y avions, mes filles venues pour des vacances très ensoleillées et moi, l’habituée aux trois saisons agréables de l’année, difficilement trouvé alors une place alors que, considérées comme de très fidèles clientes, le joli coin un peu sombre, et bordé d’une courte balustrade en bois (les habitués situeront l’endroit ) nous était pratiquement réservé. Non loin du bar établi à l’entrée côté place et non côté ruelle. casées quand même à notre table habituelle, nous observions l’assemblée mixte, hommes et femmes ensemble bien sûr, et comme il est habituel dans ces familles chrétiennes.De notre poste un peu surélevé nous admirions les élégantes toilettes ! très vite mais comme il est normal en cette Syrie réputée pour son ouverture et sa générosité.Nous étions invitées à participer aux toasts. nous entonnions avec entrain les chansons proposées à la compagnie par le jeune dj. Nous avions gardé de cette très joyeuse et très décontractée soirée de mariage, un très vivant souvenir !

A vrai dire, pendant toutes ces années heureuses et paisibles où je retrouvais Alep, la petite place de jdaidé n’était jamais exactement la même. comme dans d’autres quartiers anciens ou plus modernes, Alep était en peine évolution !

Elle s’apprêtait même à être très visitée. Mais comme tous les autres quartiers, à devenir de plus en plus familière à toute cette population alépine qui aimait tant sortir, s’installer en famille ou en couple ou entre amis, partout où il était possible de passer tranquillement la soirée. jusque très tard dans la nuit, une foule venue de tous les quartiers y compris les plus excentrés aimait venir profiter de la fraîcheur dans les parties les plus boisées ou les plus à la mode, en couple ou en groupe, laisser les enfants jouer librement dans ces espaces sans voiture qui se multipliaient, bavarder en buvant un thé ou une boisson achetée dans le kiosque rapidement installé tout près et observer les va et vient de toutes sortes de promeneurs.

Qui est donc cette syrienne qui avait choisi de vivre aux états-unis et n’avait depuis longtemps semble –t-il, pas eu envie ou l’occasion de visiter sa ville ; et qui racontait dans une sorte de poème prétentieux traduit en français que la ville multimillénaire était immuable, qu’Alep ne changeait pas d’un iota et ne changerait jamais ! Alep, au contraire n’arrêtait pas de s’adapter aux nouveaux besoins d’une population qui voulait vivre, et profiter aussi agréablement que possible et comme partout, de ce qu’ elle croyait être les plaisirs de la vie d’ailleurs dans ce monde occidental hélas si souvent factice, amis qu’elle découvrait sur les incontournables écrans des télévisions internationales.

De BAB Qinesserin à cHez moi mais quand de nouveau ? Lisant il y a peu de temps, avec attention, un de ces textes, étalé là sous mes yeux, sur deux pages d’un quotidien connu et illustré de photographies très lugubres, j’imaginais avec colère cette journaliste inconnue des habitants de mon quartier et qui venait d’en parcourir les ruelles avec ces hommes armés et tous barbus !

Cette rue aux pavés centenaires qui m’était si familière, en trois coudes brusques va de Bab Quinesrin à la citadelle. elle me ramenait régulièrement et en toute sécurité, à toute heure du jour ou de la nuit, chez moi, dans notre demeure qui a été occupée par un groupe de djihadistes libyens. elle était vandalisée, pillée, défigurée. elle a été violée !

Même sans avoir besoin de fermer les yeux, depuis des jours, sans cesse, je m’obligeais à retrouver très précisément tous les détails de ce chemin afin de ne rien oublier ! Mais je découvrais, par quelques informations données en toute méconnaissance des lieux, que sans aucun doute cette journaliste avait emprunté ce même itinéraire, en compagnie de ses guides et d’un photographe. Il était là pour prendre, par exemple, et sur sa route le cliché pitoyable de l’ancienne chaleureuse petite boutique de mon voisin coiffeur, à l’entrée du souk du coton. Assis à l’intérieur, un pauvre homme âgé - un de mes voisins d’avant -pleurait en racontant sa maison, elle aussi perdue et pour ce qui lui reste à vivre : rien, il est ruiné ! cette étrangère, ces jours tout juste passés, allait, ainsi, chez nous, là où nous étions si tranquilles et vivant tous ensemble en toute confiance. Elle allait en aveugle soigneusement encadrée, guidée par ces hommes armés qu’elle avait payés mais pour qu’ils racontent en France, ce qu’ils voulaient qu’elle écrive sous leur contrôle !

Sans doute encore était-elle passée, cette femme, devant ma demeure désormais interdite, mais, elle, en ignorante complète et totalement indifférente de ce qui se cache de raffinement derrière les hauts murs de pierre de ces antiques maisons d’Alep. Ces gens qui racontent notre ville, veulent pourtant se faire passer pour des habitués et de fins connaisseurs des lieux qu’ils ne furent jamais et dans nos ruelles familières, aujourd’hui tout autant méconnaissables et elles aussi, profondément salies, dévastées ! sans doute sont-ils passés sans même un regard apitoyé, devant ma maison et devant d’autres de ces anciennes demeures, certaines du 17e ou 18e siècle, aujourd’hui dévastées, meurtries, vandalisées, ou plus simplement occupées par la force, habitées par ces soudards sans foi ni loi qui n’ont aucun respect pour l’intimité de ces maisons arabes qui savaient autrefois si bien la préserver.

Occupées, donc, nos belles demeures à cour ombragée de vignes, de plantes en pots au parfum de menthe, de basilic, de géraniums odorants et même de bougainvilliers récemment installés. Aujourd’hui tout est complètement desséché ! occupées donc, nos maisons rafraîchies d’un antique bassin de simples pierres soigneusement ajustées ou taillé dans le marbre ou d’une fontaine toujours bruissante : une mélodieuse salsabil ! Que pouvait-elle cette visiteuse étrangère connaître de leurs beautés d’avant le séisme, elle pour qui ces maisons n’avaient jamais daigné aux temps paisibles, ouvrir leur basse, étroite et unique petite porte pour qu’elle puisse découvrir tout leur charme ?

Inconsciente déjà des outrages subies ces temps par tous ces murs pétris d’histoire très ancienne, cette étrangère savait–t-elle alors, passé le court couloir qui y mène presque en secret, de la quiétude de la cour où il débouchait soudain ? elle qui ne racontait que le désespoir et la misère, pouvait-elle expliquer à la France, que, spacieuses ou juste réduites à un mouchoir de poche, ces cours sont toujours bruissantes de l’eau jaillissante de l’incontournable « berké » ; que pour les plus vastes, elles sont ombragées de jasmins denses, de citronniers, d’orangers ou de bigaradiers chargés aux premiers mois de l’hiver de fruits par centaines !

Mais peut-être sont-ils ces jours de grand froid abattus et détaillés, pour servir de combustible à des chauffages improvisés pour des Alepins désormais transis. Abattus et sacrifiés mais comme tous les arbres des jardins publics, les grands eucalyptus ou les centaines de pins d’Alep de la ceinture verte qui séparent avec une double avenue, l’Alep des années plus lointaines à celles assez récentes de ces nouveaux quartiers dont ceux de l’Alep nouvelle, ou Al Za’ara de temps à autre, au cœur des attentats aveugles ou des combats.

 

Refaire sans cesse mon parcours pour ne jamais oublier !

 

Ce parcours esquissé par la journaliste est celui que je m’obstine le plus souvent à refaire en pensée à toute heure de la journée, comme pour reconstituer obstinément le lien que nous avions construit ensemble, ma rue et moi. Mon cheminement à moi vers mes retrouvailles journalières avec ma maison n’avait rien d’une aventure dangereuse ! Bien au contraire ! j’étais arrivée chez moi quand je descendais du taxi qui devait sur le terre- plein devant la porte de Quinessrin, et faute de pouvoir poursuivre dans la vieille ville son périple, se délester de ces passagers. Passée la haute porte fortifiée et l’habituel coude voûté franchi, le jeune handicapé sur son fauteuil roulant proposant au passant des boîtes de mouchoirs et le vendeur de fruits, dûment salués - ce dernier souvent voulait que son fils m’aide à porter mes paquets - j’allais, un peu en boitillant ou en choisissant les pierres ou poser mes pieds à cause des anciens pavés disjoints et irréguliers. Je connaissais chacune des boutiques ouvertes à toute heure : celles de pâtisseries fraîchement sorties du four et dans laquelle l’artisan avait déjà aligné sur des plateaux ronds, des croissants bien dorés et tout gonflés de thym ou de chocolat, celle des narguilés colorés et de charbon de bois ou celles des rouleaux de tissus et celles à peu plus loin des épices et des fruits légumes frais.

A peine passée l’entrée de l’impasse au fond de laquelle s’ouvre la maison d’un musicien connu mitoyenne d’un khan où séchaient des herbes médicinales prêtes à être expédiées enfermées dans de grands sacs de jute bien renflés et juste de l’autre côté, l’étroit couloir menant à gauche à la porte minuscule du vaste et luxueux hôtel Mansouria - toutes ces deux très belles demeures qui ont été occupées, vandalisées - je devais prendre à ma gauche la rue qui en serpentant allait m’amener chez moi. Au passage, bien sûr, je guettais l’ouverture de la toute petite échoppe du vendeur de la meilleure poudre de thym, d’une longue lignée de vendeurs Alepins de l’indispensable zaatar, de celui qui se déguste sur un rif de pain arrosé de bonne huile d’olive ! s’il était là, je faisais provision de sachets que je livrais plus tard chez mes amies des quartiers plus chics ! j’ai appris depuis que son père ou lui-même avait été agressé par des voleurs ou des ravisseurs et était mort !

Bien vite j’atteignais le niveau de la menuiserie très encombrée d’outils et de planches taillées et de bois à dégrossir. un vieil homme qui semblait vivre sur un amas de copeaux, semblait surveiller la rue qui à son niveau se partageait, un léger coude vers la gauche puis un franc coude à droite et la haute façade de ma maison s’imposait qui semblait barrer le passage. Nous avions flanqué la modeste entrée de deux grands bidons remplis de terre. des lierres chétifs s’efforçaient d’y croître et même de se lancer à l’assaut des étages, de recouvrir peut-être les pierres du haut mur. Ces « tanakés » étaient là pour décourager les innombrables voitures qui amenaient les habitués des souks de se garer juste à la porte, au point de nous empêcher d’entrer ! nos ruelles étaient toujours encombrées mais se vidaient au soir, à peine le souk vidé de ses occupants et laissé aux ébats nocturnes de dizaines de chats.

Je veux retrouver aussi la profonde complicité qui s’était établie entre ma demeure alepine et moi. A notre première visite, elle avait dû rester totalement indifférente à ces français soupçonneux qui se permettaient de lui faire passer un examen en règle et sans chaleur de son intimité. elle avait même manifesté son mécontentement d’être ainsi dérangée après tant d’agréables années de solitude. ses tourterelles s’étaient levées dans un claquement très sec de leurs ailes, des nids de deux légers rameaux croisés et posés en équilibre instable sur le rebord d’une fenêtre aux volets délabrés. des dizaines de passereaux habitués à se brancher au crépuscule dans les branches denses de deux hauts et très âgés pamplemoussiers, s’étaient bruyamment envolés. Devenue nôtre enfin, et lentement et soigneusement restaurée, la grande maison dont la terrasse fait face aux hautes murailles de la citadelle, s’était très vite accommodée de nos arrivées devenues de plus en plus fréquentes.il est vrai qu’elles correspondaient à une rigoureuse remise en beauté d’où elle ressortait toute fraîche, parfumée, parée ! Rassurés, les pauvres jasmins aux tiges si grêles d’avant, s’étaient même jetés, pleins de sève, à l’assaut des étages élevés et avaient en peu de temps, étendu leur voile verdoyant et bien fourni en étoiles jaunes ou blanches, au-dessus de tout l’espace de la cour.Très vite, ils avaient atteint la terrasse et avaient croisé dans leur vigoureuse ascension, les branches noueuses d’une vigne qui auparavant s’était contenté de végéter. et en peu d’années la vigne, elle aussi demeurée si malingre, avait soudain pris son envol. Elle s’en était allée à une vingtaine de mètres plus haut pour devenir treille installée sur un berceau de roseaux d’où elle avait enfin décidé de laisser pendre, à l’été finissant, de grosses grappes bleutées !

Cette dernière année s’était pour cette belle demeure paisible passée en combats de plus en plus rapprochés, au bruit très insolite, de jour en jour plus gênant et enfin très inquiétant et dangereux. sa vigne avait quand même offert à un proche qui s’était réfugié avec toute sa famille entre ses murs si larges, plusieurs kilos de raisins très noirs et délicieux ! Mais la grande demeure avait déjà été séparée de nous qui ne pouvions plus la rejoindre.

 

Alep le souk dévasté

 

Alep : le souk dans ces dernières horribles années

Et puis il y avait eu en même temps que le malheur fondait sur tout le quartier, sur la ville et sur tout le pays, ce viol par cette quinzaine d’hommes armés étrangers : des fanatiques libyens sans loi ni morale, qui s’y étaient installés !

Alep ! il ne se passe pas de jours où nous nous interrogeons sur ce que va devenir notre ville ! nous sommes désormais malades de l’impuissance qui nous habite de ne pouvoir aller la soutenir dans cet incroyable malheur, d’aller secourir nos voisins, de savoir nos proches terrorisés, affolés, menacés, agressés affamés. Nous ne pouvons même pas savoir ce que sont devenus les gens de notre quartier de la citadelle, toujours coupé du monde.

Je regarde les clichés de ces quartiers dévastés, des ruelles du souk aux boutiques béantes. des commerçants très modestes nous disent au téléphone leurs biens pillés. Même les étagères vides où un ami autrefois disposait des produits de maison ou de toilette ont été arrachées ! les entrepôts qui regorgeaient de marchandises entreposées sous les immeubles des avenues proches de la grande Mosquée ont été les premiers dévalisés… et il y a enfin ces étrangers de tout poil, de toute origine qui disposaient de la ville, la martyrisaient, la pillaient, et la ruinaient et l’ont enlevé cyniquement à ses habitants de toujours et en toute impunité. et il y a ces voyeurs de chez nous, d’ici, qui s’arrogent le droit de nous raconter son infinie détresse mais complices de ses implacables bourreaux ! Alep suppliciée comme au temps des Mongols : de nouveau le chaos !

 

 

Alep une destruction qui ne semble jamais devoir finir

 

Alep : une rue

 

 

 

 

 

Alep : une rue

 


Alep quartier Azizié

 


Alep la population privée de  vie et plus d'enfance

Eté et Automne 2017 Après le chaos et l'immense espoir

 

Alep en renaissance

 

2017 concert à la citadelle

 

 

Mais voilà qu'Alep enfin renaît...Ces affreuses années ont pris fin et de nouveau Alep réapprend à vivre : les photos d'Alepins restés dans leur ville ou revenus nous apportent tous les jours des raisons d'espérer... Alep se restaure, efface ses plaies la population nettoie, soigne, éduque et par groupes attentifs sous la conduite de ces passionnés de leur ville, arpentent les ruelles des quartiers anciens, enregistrent les dégâts Alep veut effacer le drame. si horrible qu'il devenait impensable qu'on puisse lui survivre... et même s’ il nous semble que toujours la menace plane... Alep vit.

 

 

Alep de nouveau à l'école

 

 

 

 

Alep fin 2916 libérée


 

les artisans de nouveau dans les ateliers de la ville ancienne

 


 

 

Alep fin 2916 libérée

 

 

ET enfin Alep le grand jardin après le passage des jardiniers de la ville :

un grand moment de paix enfin retrouvée en automne 1917

 

 

 

 

 

les Alépins et  la remise en ordre de la ville. Tout le monde s'y met ..

 


 

 

 

les Alépins et  la remise en ordre de la ville

 


Alep tailleurs de pierres à la citadelle en restauration

 

 


 

 

 

Alep et les souks martyrs un premier essai de réouverture

 

Last Updated on Friday, 08 December 2017 10:03
 

Promotion 1963

MLFcham Promotion 1963

Giverny - Mai 2004

MLFcham Giverny - Mai 2004

Athènes - Oct 08

MLFcham - Athènes - Octobre 2008

Promotion 1962

MLFcham Promotion 1962