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conférence-dialogue à propos des films sur l'Apocalypse PDF Print E-mail
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Written by Marcel Bourrat   
Wednesday, 12 May 2010 13:05

Marcel Bourrat

184, rue de la Clastre

30640 Beauvoisin                                                                    Beauvoisin, le  18 mars 2010 

Tel. 04 66 01 93 83

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TRANSCRIPTION DE L’INTERVENTION DE J. PRIEUR ET DE C. B. AMPHOUX A LA GARENNE A BEAUVOISIN LE 12 MARS SUR L’APOCALYPSE, A PARTIR D’UNE SERIE TELEVISEE,

DE G. MORDILLAT ET J. PRIEUR, DIFFUSEE SUR ARTE EN 2008

« LA  NOUVELLE ALLIANCE »

 

 

Les auteurs de « Corpus Christi » et de « L’origine du Christianisme » (de l’an 30 à l’an 150) ont réalisé une nouvelle série télévisée, intitulée « L’Apocalypse » C’est une analyse historique de la christianisation de l’empire Romain, de la fin du I° siècle au début du V°. « Douze volets pour raconter comment une petite secte de disciples de Jésus ont donné naissance à la religion de l’Occident » (Télérama).

 

Les douze séances sont intitulées :

     1. La synagogue de Satan,

     2. L’incendie de Rome,

     3. Le sang des martyrs,

     4. La querelle d’héritage,

     5. La nouvelle alliance,

     6. La grande hérésie,

     7. Contre les Chrétiens,

     8. La conversion de Constantin,

     9. Le Concile de Nicée,

     10. La Cité de Dieu,

     11. L’an zéro du Christianisme,

     12. Après l’Apocalypse.


A noter que la troisième séquence n’a pas été traitée et que, pour des raisons exposées plus loin, le film 5 a été présenté ce soir à la place du 4.

 

La séance visionnée en commun à La Garenne, proposée par C. Amphoux a, selon la règle du jeu, été précédée de la distribution du document joint (description des différentes séquences et noms des intervenants) et suivie d’un échange avec l’assemblée.

 

L’introduction par Christian Bernard Amphoux (CBA): J’ai choisi ce soir de présenter le film 5 « La nouvelle alliance ». Nous devions voir « La querelle d’héritage ». Chronologiquement Marcion[1] est avant Justin[2]. Mais dans le montage qui a été fait, nous le verrons dans un mois, Justjn est avant Marcion. Car Justin conserve l’Ancien Testament (AT) et va même jusqu’à dire : « C’est nous les vrais Juifs, c’est nous le véritable Israël ». C’est le point de départ de l’antisémitisme chrétien. Il y a tout un débat sur l’intérêt de Justin. On va prêter à Justin des défauts qui apparaîtront beaucoup plus tard. Et puis on est avec Marcion, un tout petit peu avant Justin. Marcion rejette le judaïsme et propose d’en rejeter l’Ecriture (AT). Il appelle les écrits chrétiens qu’il réunit, un évangile de Luc expurgé de ses références au judaïsme et une collection de 10 épîtres de Paul (sans Hébreux ni les Pastorales) Nouveau Testament, c’est-à-dire « nouvelle alliance », avec la perspective d’en faire l’Ecriture des chrétiens.

 

Question (Q): Comment on se raccroche à l’Apocalypse ?

 

CBA : Très bonne question introductive. L’idée des réalisateurs n’est pas de faire une présentation du contenu de l’Apocalypse, mais au départ nous avons eu deux séances pour localiser l’écriture de l’Apocalypse et maintenant ils nous entraînent dans un parcours sur plusieurs siècles, du II° jusqu’au début du V° siècle, pour nous dire que l’Apocalypse a été vécue au IV° siècle, quand l’empire romain commence à devenir chrétien, comme un livre dont les prophéties se réalisent. Le sous titre, dont je ne me souviens plus[3], montre bien que leur projet est de montrer le rapport entre le point de départ, l’Apocalypse, et la réalisation de ce point de départ dans les siècles qui suivent.

 

L’échange :

 

CBA : Je vous présente Jérôme Prieur Il a accepté de prolonger son séjour à Montpellier. Je suis très content qu’il ait accepté de venir à Beauvoisin.

 

Q : Un point d’éclaircissement ? Au début du film on parle de deux dieux : le dieu créateur et puis quelque chose qui commence à ressembler à du gnosticisme et puis cela disparait. Où est Dieu ?

 

Jérôme Prieur (JP) : Historiquement ce que l’on peut dire c’est que Marcion, qui est le personnage essentiel évoqué dans la première partie de ce film, défend l’idée des deux dieux, le dieu d’amour révélé par le Christ, pour lui ce n’est pas Jésus, mais le Christ, personnage essentiellement spirituel, et le dieu créateur, dieu de justice, dieu aussi de colère des Juifs, qui est détrôné, mais qui ne disparait pas. Mais c’est une révolution. Comme le dit l’un des intervenants, si Marcion l’avait emporté, la querelle judéo-chrétienne n’aurait peut-être pas existé. Mais on entre dans l’histoire fiction... En même temps – et c’est la réflexion qu’on peut faire – est-ce que cette théorie de Marcion, qui a été jugée hérétique et repoussée par la grande Eglise, qui voyait bien là une source de grave conflit pour l’avenir, est-ce que cette théorie n’a pas prospéré malgré tout, bien qu’elle ait été considérée comme hérétique ? C’est une question qui est soumise à la réflexion de chacun. Je veux dire par là : est-ce que le monothéisme, dans la mesure où il s’exprime par différentes formes religieuses, le judaïsme, le christianisme et l’Islam, n’est pas un ferment de guerres de religion ? Tout le monde se revendique du même dieu. Mais s‘agit-il vraiment du même dieu ? Donc la position très originale et défendue par Marcion est aussi, sur le plan historique,  une façon de se sortir de ce guêpier.

 

Q : La religion de Marcion s’adresse surtout aux hommes, qui n’avaient pas le droit de se marier. Et les femmes ?

 

JP : Dans le christianisme, les communautés sont mixtes. Le mouvement marcionite est une forme de la grande nébuleuse gnostique. C’est un mouvement ascétique qui n’enseignait pas la procréation. Donc, on peut dire que, sur le plan sociologique, le marcionisme était voué à l’échec, mais ce n’est pas sûr.

 

Revenons à Jésus. Il n’a pas voulu inventer une nouvelle religion et pourtant ses disciples en ont inventé une. Entre le fondateur et ses disciples, entre Marcion et ses disciples, entre la prospérité des idées marcionistes et Marcion, il y a un fossé. L’hypothèse est une hypothèse d’histoire fiction encore une fois. En même temps rien n’interdit de se dire qu’effectivement, « si le christianisme avait été radicalement séparé du judaïsme », il aurait pu ne pas inventer une guerre fratricide  entre le judaïsme et le christianisme et en même temps – c’est bien pourquoi la grande Eglise a refusé les idées de Marcion – ôter au christianisme tout son héritage juif, tout ce qui fait que dans les textes du NT, rien n’est pensable quasiment en dehors des origines juives. On est dans un espèce de cadrature du cercle.

 

Q : Il y a un point qui n’a pas été dit en ce qui concerne Marcion et qui me parait essentiel, c’est qu’en ignorant l’AT, il ignore la Genèse et en particulier le rôle joué par Adam, qui ne se trouve ni dans le judaïsme, ni dans l’islam. Pourquoi, parce que la façon avec laquelle le christianisme va fonder la valeur essentielle de Jésus, c'est-à-dire la valeur du rachat par la mort de Jésus. C’est ce qui fonde la différence entre le judaïsme et le christianisme, seule religion monothéiste qui n’a pas cette notion de rachat, alors que ces religions ont aussi la notion de salut. La position de Marcion va forcer les chrétiens à se doter d’un canon scripturaire précis et original. Sans lui, cela n’aurait pas existé.

 

J.P. : Sur ce dernier point c’est bien ce qu’on a essayé de montrer. C’est le rôle de carrefour de Marcion. A la fois moteur et mis à la marge. Bien que ses idées aient été mises à la marge, parce que considérées comme déviantes par rapport à la doctrine qui se mettait en place, son œuvre oblige l’identité chrétienne à s’affermir et donc, notamment, à constituer un corpus de textes de référence et à créer un nouveau testament, dont Marcion est le point d’origine. Si vous voulez, globalement, pour élargir le champ au-delà de ce film, le grand problème que nous avons rencontré, au fur et à mesure de ces trois séries, a été de trouver un découpage sous forme d’épisodes qui étaient des points d’éclairage suffisamment riches pour faire des impasses, pour montrer les moments de rupture. On peut nous reprocher de ne pas avoir tout dit. On est loin d’avoir tout dit ou, d’en avoir la prétention. Il y a résolument la volonté de choisir, de n’éclairer que certains aspects d’une période historique. La série couvre une période de temps beaucoup plus longue que la première série. « Corpus Christi » tourne autour des versets de la passion, six versets de la passion de l’Evangile de Jean (19,16-22). Cela permettait d’aller très loin, de partir de la naissance de Jésus et de sa transformation en Christ, jusqu’à la fin du premier siècle. Cette série-là part de la fin du premier siècle de notre ère et va jusqu’à Théodose et, même, après, jusqu’au sac de Rome (410).

 

C.B.A. : Je voudrai ajouter un mot sur un point. Vous évoquez la question du péché originel. Alors  je ne crois pas que Marcion, en supprimant l’AT, supprime la question du péché originel, parce qu’elle est très présente dans les épitres de Paul. Le mythe d’Adam est éliminé comme l’est le mythe d’Abraham ou celui de la traversée du désert etc… Toutes les histoires de l’AT sont éliminées pour des raisons théologiques et non pas pour des raisons littéraires, évidemment, qui font qu’on va vers la constitution d’une loi, dont la conséquence est de créer une situation qui aboutit à la mort, puisque personne ne peut observer constamment toute le Loi. Donc, Marcion construit son système à l’envers en disant : «Nous n’avons plus besoin de tous ces mythes qui construisent la Loi, nous avons besoin au contraire de réunir tous les textes qui montrent comment se profile petit à petit le discours d’un sauveur parmi les hommes ». Opposer un Dieu juste à un Dieu bon, cela ne veut pas dire que le Dieu juste est injuste, mais cela veut dire qu’on arrive à un échec, c'est-à-dire à quelque chose qui ne suffit pas. Tu as dit tout à l’heure quelque chose et cela fait trente ans que j’enseigne le contraire. Donc je le souligne, mais tu as peut-être raison, que Marcion fait partie de la mouvance de la gnose. Pour moi il ne fait absolument pas partie de cette mouvance, mais il a été assimilé à cette mouvance. Cette mouvance est, à l’époque, bien représentée par Valentin[4], c'est-à-dire des gens qui vont construire un langage qui nous parait allégorique ou ésotérique, qui construit une vérité sur un Dieu sauveur. Alors que Marcion cherche à simplifier le langage de l’orthodoxie qui le précède. On n’est pas encore dans les développements du langage gnostique qu’on trouve à Nag Hammadi[5], par ex. dans l’Evangile de Philippe, qui a été cité. C’est un petit peu plus tard. Mais il y a déjà un langage très complexe, Je crois qu’on a déjà eu l’occasion d’en parler ici et Marcion veut simplifier. On est alors au carrefour de deux cultures grecques : l’une a été assimilée par le temple de Jérusalem, c’est la culture judéo-hellénistique, une culture savante ; l’autre est plus ouverte à la foule, par le biais de la prédication, c’est la culture gréco-romaine, celle dont nous sommes les héritiers. On y appelle un chat un chat, et on n’aime pas trop qu’à travers le chat s’exprime telle ou telle chose etc…ce qui est le cas du langage de la culture précédente. Marcion me paraît avoir un rôle de simplificateur et en ce sens il a réussi. L’Evangile, après lui, va être lu d’une manière simplifiée, pour éviter la polémique avec ceux qui ne veulent plus de la culture précédente. Alors que chez les gnostiques, c’est le contraire qui se produit, on va vers un langage de plus en plus complexe. Certains d’entre vous se sont peut-être passionnés pour la découverte de l’Evangile de Juda, ils y ont peut-être mis leur nez. Eh bien, dans cet écrit, on a un langage d’une grande complexité. Il y a toute une mythologie qui nous échappe, avec des dieux, dont les figures nous échappent complètement.

 

On connait le système des trente éons[6] de Valentin par Irénée[7], qui le tient de son disciple Ptolémée et qui le réfute. Valentin invente un système d’une complexité allégorique qui nous dépasse et qui dépasse les esprits simples parmi nous, comme le mien. Alors que Marcion, au contraire, est clair. Il est simple, abordable. Il veut faire passer un message qui a peut-être des apparentements avec le message gnostique, mais il veut le faire passer en des termes simples.

 

Q : Sur le document que vous nous avez distribué tout à l’heure, il y un point 6, qui s’appelle « La grande hérésie », est-ce que cela fait partie d’une autre conférence ou est-ce dans celle-ci ?

 

C.B.A. : Non, aujourd’hui, c’est simplement le point 5. L’abrégé du point 6, je ne l’ai pas développé, car il n’y en a pas l’usage cette année. Si vous insistez ce sera la première conférence de l’an prochain.

 

Q : Vous connaissez la définition du gnosticisme qui est l’accès à Dieu par la connaissance. Je crois que ce sera intéressant de creuser cette question. Est-ce que le mouvement gnostique ne remonte pas un peu plus loin ? Vers 1400 AC, dans l’Egypte antique – la XVIII° dynastie. On a trouvé des inscriptions pré-gnostiques.

 

C.B.A. : Pour des raisons d’ordre, on ne va pas parler maintenant de la conférence de l’année prochaine. La gnose est un point tout à fait essentiel. Il y a une séance entière qui lui est consacrée. Si vous êtes vraiment impatient, on a convenu avec Claude Reynaud que je ferai cette année quatre séances et l’on pourrait convenir d’une cinquième au mois de mai, qu’on consacrera à la gnose. Si vous pouvez attendre l’an prochain, on commencera par celle-ci.

 

Je crois qu’il y a des problèmes essentiels qui sont évoqués autour de Marcion. Je préfère aujourd’hui qu’on en reste à lui. La prochaine fois on passera à Justin. J’ai inversé le 4 et le 5, mais le 4 est un tout petit peu après le 5, car Marcion est exclu de l’Eglise en 144, comme le rappelle Cerbelaud. Justin écrit une œuvre majeure, le Dialogue avec Tryphon[8], dans la décennie suivante. Donc ce n’est pas très grave d’inverser les deux. A Montpellier on a eu d’abord Justin, puis viendra Marcion. Ici c’est l’inverse.

 

J. P. : Juste un mot dans le dialogue avec Christian : je disais peut-être imprudemment – mais je ne voudrai pas me faire brûler vif -  qu’il fallait inscrire Marcion dans la nébuleuse gnostique. C’est peut-être un peu imprudent, mais ce que je veux dire par là, je voudrai le rajouter maintenant : Marcion, ou le christianisme Marcionite, est aussi intéressant pour montrer qu’il y a des courants qui habitent le christianisme des premiers temps, que ce n’est pas du tout un christianisme organisé, monolithique. Le NT en est bien la manifestation. Il atteste différentes formes de christianisme qui s’expriment et qui s’opposent. Ces oppositions et ces tensions, elles vont continuer à se manifester, jusqu’à ce qu’une orthodoxie se mette vraiment en place, et cela va prendre plus de temps que le passage du I° au II° siècle. Marcion est intéressant au-delà de ce qu’on a pu dire à l’instant et de ce qu’on a pu dire dans le film, car il illustre une tendance lourde, profonde, du christianisme antique qui est une tendance à l’ésotérisme. Il y a cette dimension ésotérique dans le christianisme marcionite. Même si la doctrine marcionite est exprimée d’une façon simplifiée, en même temps ce christianisme-là s’adresse à des initiés qui ont la révélation, alors que tous les efforts de la Grande Eglise, qui n’existe pas en tant que telle, mais qui se constitue en même temps que les choses se font, vont être d’élargir le plus possible et d’échapper à la tentation de l’ésotérisme.

 

Q : Je me demande pourquoi il y a quatre évangiles. Pourquoi pas 5 ou 6 ? Comment Irénée a-t-il pu les imposer ?

 

C. B. A. : Votre question est très bonne ; Mais je vous dis tout de suite que la réponse que donnent les exégètes aujourd’hui est totalement insatisfaisante. La théorie en cours qui a été évoquée ici, n’est pas explicative. C’est ce que l’on dit, faute de savoir le pourquoi et le comment.

 

Il y a un foisonnement de textes que l’on réunit sous le nom d’« évangiles apocryphes » et ceux que nous connaissons ont un genre littéraire différent des évangiles canoniques. On y trouve des textes beaucoup plus compliqués (comme les traités gnostiques dont nous venons de parler), un recueil de paroles de Jésus (l’EvTh), des récits sur la naissance de Jésus (le Protévangile de Jacques, aussi appelé Nativité de Marie). Peut-être y avait-il déjà un récit sur la passion (l’Evangile de Nicodème date de la fin du 4e siècle, mais repose sur des Actes de Pilate plus anciens). En somme, rien qui ressemble au mélange de formes littéraires que présentent les quatre évangiles. Moi j’ai une autre théorie – elle serait dans le film si vous aviez eu la bonne idée de m’inviter à l’exprimer –. Selon ma théorie, les quatre évangiles sont arrivés à leur rédaction finale ensemble, au début du II° siècle, donc avant Marcion et ils représentent à ce moment-là un aboutissement. Le personnage qui est derrière, c’est Polycarpe[9], lui-même successeur d’Ignace d’Antioche[10]. Je ne veux pas entrer dans les détails car ce serait un peu long, mais en gros, ce sont des personnages qui travaillent entre 100 et 120/130, soit quelques années avant ce qu’on verra la prochaine fois, à savoir l’échec de la deuxième révolte juive, la défaite de Bar Kokhba[11], en 135 à Jérusalem. Donc dans la période qui précède et dans la culture judéo-hellénistique, dont je parlais tout à l’heure, qui se distingue de la culture grecque que nous connaissons, la culture gréco-romaine. Dans cette culture-là, on a eu l’idée de réunir deux traditions narratives, celle qui vient d’Antioche et qui s’appelle à ce moment-là l’Evangile selon les Hébreux, et la tradition qui vient d’Ephèse et qui est probablement réduite à dix entretiens de Jésus, qu’on trouve maintenant dans l’Evangile de Jean. Bref, une tradition qui ressemble à un embryon des trois synoptiques, d’un côté, et à une première forme de l’Evangile de Jean, de l’autre, sans partie narrative. Ces deux documents, Ignace d’Antioche a l’idée de les réunir pour en faire, non pas deux livres, mais les quatre évangiles. Toute une équipe a travaillé à cette hypothèse, à Lunel, Denise Rougier en particulier. Nous lisons cela dans la première épitre d’Ignace d’Antioche et avons écrit récemment un article à ce sujet. Ignace en conçoit le projet, qui sera réalisé par Polycarpe. Pour cela, Polycarpe constitue, à partir de cette documentation de départ, quatre livres qui associent ces deux évangiles primitifs et plusieurs écrits antérieurs. Les chrétiens ont écrit, avant de faire les évangiles que nous connaissons, pendant environ 80 ans. Nos quatre évangiles sont l’aboutissement d’un long processus narratif et d’un long processus rédactionnel. Ils sont faits pour être étudiés ensemble. Quand on les prend dans l’ordre dans lequel ils étaient à ce moment là : Mathieu, Jean, Luc, Marc – on a encore un manuscrit qui conserve cet ordre et on y lit probablement encore le texte d’origine – les évangiles se complètent mutuellement. Les évangiles sont complétés d’un épisode central (la Femme adultère, en Jn 7,53-8,11) et d’un épisode final (la Finale longue, à la fin de Marc).

 

Pour l’instant l’exégèse, qui a peu tenu compte des variantes, n’a pas pris conscience que ces livres sont beaucoup plus liés entre eux que des livres d’origines différentes, qui auraient été tout d’un coup réunis. Alors, quand le travail de vérification des hypothèses que j’ai écrites sera fait, il y aura un débat autour de cette question et tout ou partie des hypothèses que j’aurai faites sera retenu. En somme, les évangiles ne sont pas quatre livres choisis parmi beaucoup d’autres, mais on a élaboré en quatre livres un message qui a une telle force dans son langage d’origine qu’après les travaux des écoles romaines on est revenu à eux et ils vont subir des révisions pour être compréhensibles dans le monde gréco-romain. Cela sera dans les années 175-180 ; à ce moment là, on a les quatre évangiles dans l’ordre Mathieu, Marc, Luc, Jean. Ce n’est encore qu’une hypothèse et je ne veux pas mettre dans la tête des gens trop d’hypothèses. L’idée dominante, c’est que ce sont des livres choisis parmi d’autres, qui, depuis, ont disparu. C’est toujours facile d’évoquer des livres disparus, mais ceux dont on a quelques traces ont un niveau littéraire et théologique qui n’est pas comparable à celui des quatre évangiles. Donc rien ne confirme qu’on a là un choix. Je pense qu’il faut partir vers une autre hypothèse.

 

J.P. : Je ne suis pas tout à fait d’accord. Cette théorie est tout à fait intéressante. C’est vrai que beaucoup de textes ont disparu. On sait qu’ils ont disparu. Ce qu’on ne sait pas, c’est à quoi ils ressemblaient, pour la plupart. Et pourquoi ne le sait-on pas ? C’est le problème des écrits apocryphes, qui ne sont pas mystérieusement cachés dans les caves du Vatican, sur ordre de je ne sais qui. Ce sont des textes qui n’ont pas bénéficié de la canonisation et qui, du coup, n’ont pas été recopiés et qui ne nous ont pas été transmis. Beaucoup de textes ont disparu, simplement parce qu’ils ont cessé d’être reproduits. Mais, parmi ces textes, certains - il y en a quelques uns qui sont connus seulement depui peu, à partir de la fin du XIX° siècle - comme l’Evangile de Pierre, qui est un texte extrêmement élaboré sur le plan littéraire et sur le plan théologique, même s’il est plus tardif que les quatre évangiles ou tout au moins que celui de Jean. Le fragment que l’on connaît, la fin de l’évangile, est un texte très élaboré. L’Evangile selon Thomas a été découvert en 1945. On n’est pas à l’abri d’une nouvelle découverte archéologique de textes, comme les manuscrits de Qumran qui, sans concerner directement le christianisme, ont révolutionné l’étude de la littérature juive. Les petits fragments des évangiles des Ebionites[12] nous montrent que la forme littéraire des évangiles n’était effectivement pas homogène, pas organisée. Partons de ce résultat : on connaît aujourd’hui quatre évangiles qui sont associés dans le NT et qui comportent des différences importantes. Et ce qui est intéressant, au-delà de leur réunion, c’est qu’ils conservent des différences, à l’intérieur des synoptiques, et plus encore entre l’évangile de Jean et les synoptiques. On a finalement conservé ces textes, malgré les tentatives de les harmoniser, alors même qu’ils contenaient des propositions théologiques ou des formulations de type historique parfois antagonistes. Par exemple, la date de la mort de Jésus, sur le plan historique ; et, en ce qui concerne le contenu, il y a des théologies très différentes qui s’expriment dans ces textes, s’exprimant ainsi à l’intérieur du NT. La théologie des Actes des Apôtres n’est pas la même que celle des épitres de Paul, même si Paul est un personnage important dans les Actes, par exemple. C’est ce foisonnement et cette acceptation de la contradiction qui me paraissent très importantes dans la littérature chrétienne des premiers temps. Après l’effort de réaliser un projet littéraire, un projet d’édition et d’organisation des textes, le résultat aussi est tout à fait intéressant. Mais je pense qu’il y a plusieurs niveaux d’examen des textes.

 

Q. : Si j’ai bien compris, à la fin du II° siècle, ce n’est pas encore un canon, mais un noyau. Sait-on pourquoi et qui est à l’origine de la jonction avec l’AT et surtout des écrits du NT entre eux ? Plusieurs siècles séparent les rédactions extrêmes. Il n’y avait pas a priori de raisons pour les regrouper. Est-ce qu’il y a une théologie particulière derrière ?

 

C.B.A. : Là, il y a d’avantage d’unité. Je suis sur ce point-là davantage d’accord avec l’exégèse, sur l’autre partie du NT. Les évangiles posent un problème. Pour les épitres de Paul, il y a un corpus qui se forme progressivement au cours du II° siècle et on en a des traces dans les tout premiers textes, dès la fin du I° siècle, dans la grande lettre de Clément de Rome[13]. On a deux quasi citations de deux épitres fondamentales de Paul (I Corinthiens et Romains). Dans la première lettre d’Ignace d’Antioche il y a un groupement de quasi citations de cinq lettres de Paul (1 Co – Ro – Eph – 1 Th – Col), puis il y en a deux autres qui apparaissent dans la même correspondance d’Ignace (2 Co, Phl). Chez Marcion, vers 140, on a un groupement de dix lettres de Paul (+ Gal, 2 Th et Phm) et on voit que sur certains points le texte n’est pas le même que le nôtre aujourd’hui. Il y a probablement une inflexion de la part de Marcion, mais pas grand’chose dans les épitres de Paul, à coté de ce qu’il a fait dans l’évangile de Luc. Donc on voit petit à petit les épitres se réunir. A la fin du II° siècle on a deux courants, un courant qui rajoute à ces dix épitres les trois Pastorales (1-2 Tim – Tit) et un autre courant qui ne les ajoute pas, mais qui intègre Hébreux. Soit, d’un coté 13 et de l’autre 11 épitres. Puis, à partir du IV° siècle, il y a toujours 14 épitres de Paul réunies (ainsi en est-il, dans le Codex Sinaïticus, copié vers 330, et le Vaticanus, de peu postérieur). Donc on a vu tout à l’heure un document qui vous a peut-être intéressé, un papyrus Bodmer (collection conservée à Cologny, près de Genève), qui présente une 3° épitre de Paul aux Corinthiens. Elle fait partie d’un recueil factice comprenant les papyrus Bodmer 5 à 12. Voilà un document qui pose la question : « Est-ce qu’il y a de lettres de Paul qui ne font pas partie du canon ? » Probablement ! Le canon s’est constitué à partir, notamment, des lettres de Paul, mais nous n’avons pas les lettres autographes elles-mêmes. Je dirai qu’il y a deux pôles dans l‘Ecriture, et là je suis totalement d’accord avec ce qui a été dit dans la séance d’aujourd’hui, le pôle des évangiles et celui des épitres de Paul. ils apparaissent dès la première lettre d’Ignace d’Antioche, avec deux écrits dont il préconise de faire quatre livres et avec un premier groupement de lettres de Paul suggéré par des citations. J’interprète ce groupement comme étant la volonté d’Ignace d’adjoindre aux évangiles, trop difficiles à comprendre dans la lecture qui est à faire, des lettres qui vont en orienter l’interprétation. Au fond, Paul arrive comme un maître à penser pour guider la lecture d’écrits très difficiles qui peuvent se prêter à plusieurs interprétations. Jérôme parlait, tout à l’heure, de l’évangile de Pierre. Cet évangile n’est pas en concurrence avec les autres. Ce n’est pas sa faiblesse littéraire qui l’exclut, c’est le fait qu’il ait choisi de représenter le Christ ressuscitant et non, comme dans les évangiles – il y a un accord sur ce fait –, le Christ ressuscité ; c'est-à-dire qu’on voit Jésus mourir, être mis au tombeau et, quand on arrive au tombeau, celui-ci est vide. Alors que, dans l’évangile de Pierre, on a l’impression d’être devant la lampe d’Aladin : Jésus ressuscitant se déploie comme le génie de la lampe. Il prend une dimension cosmique. On est alors dans une autre culture. Il ne semble pas qu’il y ait une rupture culturelle entre les quatre évangiles. Même si Jean est un peu à part, il a de grandes affinités avec le tronc commun des synoptiques. Donc je crois que, sur ce plan-là, la discussion doit continuer. D’ailleurs si nos étions d’accord il n’y aurait plus de raisons de manger ensemble. Comme nous ne sommes pas d’accord sur un certain nombre de points – Jérôme a subi l’influence des exégètes, à force de les interroger. Nous avons beaucoup de plaisir à nous voir, un peu comme Laurel et Hardy. Je défends ce point de vue…

 

Q. : Pour revenir à Marcion, il a été suggéré par un intervenant qu’il y avait dans le monde plus de crypto-marcionites qu’on ne le croit. Alors en dehors des traités allemands qui étaient plus que crypto-marcionites, même véritablement marcionites, car ils éliminaient tout ce qui était juif, où est-ce que vous voyez des mouvements crypto-marcionites ?

 

C.B.A. : Il y a un exemple que je vais vous donner et que tout le monde peut retenir, c’est dans le « Notre Père ». Quand il est question de ce que l’on traduit par : « Ne nous laisse pas succomber à la tentation », on rectifie une demande très dérangeante dans le NT, qui dit : « Ne nous conduis pas dans l’épreuve ». Alors laissons « épreuve » et « tentation », ce dernier venant de l’influence du latin. Mais est-ce que Dieu conduit dans l’épreuve ? Question ?  L’épitre de Jacques dit non : « Dieu n’est pas accessible à l’épreuve (ou à la tentation) et il n’éprouve (ne tente) lui-même personne » (Jc 1,13). C’est écrit en toutes lettres. Dans le « Notre Père » il y a donc ce problème et, du coup, quand on a fait la traduction œcuménique – avant on disait un peu comme on voulait – on s’est dit qu’il était nécessaire de trouver un verbe qui ne traduise pas le texte, car il y a une contestation sur le contenu théologique de cette affirmation qui l’atténue, sans l’éliminer. On aime quelques fois quand on fait la synthèse trouver des solutions mi figue mi raisin. C’est de la diplomatie. Alors on dit : «  ne nous soumets pas ». Cela ne veut rien dire mais cela peut être interprété comme une atténuation de « ne nous conduis pas ». Or Marcion avait corrigé et avait écrit : «  Ne nous laisses pas être conduits.. ». Cela va donner : «  Ne nous laisses pas succomber à la tentation.. ». Alors, voilà un marcionisme, mais il y en a beaucoup d’autres. Mais cet exemple, vous le retiendrez, car il est encore dans la prière la plus dite par les chrétiens. Alors, on vous l’a dit, Marcion va éliminer le judaïsme de l’évangile de Luc et il y avait fort à faire. Il n’a pas tout enlevé mais il l’a enlevé chaque fois que cela lui semblait nécessaire. Il enlève la parole sur le signe de Jonas (Lc 11,29-32). Il enlève les récits de la naissance, dont les cantiques qui sont très judaïsants (Lc 1-2). Donc Marcion enlève beaucoup de choses et il a quelques idées qu’il veut mettre en place. Dans le « Notre Père » (Lc 11,2-4), il y a un exemple tout à fait  saisissant.

 

Il faut voir qu’à Alexandrie à la fin du II° siècle, les marcionismes, on va les retrouver dans les leçons choisies par le réviseur, qui va aboutir au texte alexandrin, celui qui est à l’origine du texte grec actuel du NT. Eh bien, on trouve souvent une leçon qui vient de Marcion. Mais du point de vue des idées, je crois que l’exemple du « Notre Père » est plus caractéristique.

 

J.P. : Pour répondre à Madame plus directement encore sur le crypto-marcionisme, il me semble qu’il s’est répandu dans certains milieux chrétiens qui voyaient dans le dieu chrétien un dieu tout autre que le dieu juif, en considérant que le NT était en rupture totale avec la tradition juive et que l’AT ne devait pas être un guide qu’il fallait lire librement. Cette séparation-là entre le judaïsme et le christianisme provient du marcionisme. Donc c’est aussi du marcionisme sans le savoir, sans parler des formes les plus extrêmes, les plus effrayantes du siècle passé.

 

Q. : Je reviens sur cette question. Comment et à quel moment on a pris la décision de rattacher l’AT au NT ? Finalement tous ces chrétiens n’étaient pas juifs et il a bien fallu prendre une décision. A quel moment cela s’est-il fait et pourquoi ?

 

J.P. : Jusqu’au II° siècle pour les chrétiens qui sont juifs, être chrétien est une forme d’expression de la foi juive. Mais ensuite, quand le christianisme va s’éloigner de la foi juive – et dans les premiers temps, le seul livre de référence c’était la Bible hébraïque ou la Septante, sa version grecque –, c’est l’idée de réunir un corpus de textes chrétiens que l’on va appeler Nouveau Testament  et qui va amener, par contrecoup à ne pas se désolidariser des racines juives, des racines textuelles. Ce livre constitue la bible, pour que le christianisme repose sur deux pieds. Ce que finalement Marcion aurait récusé s’il l’avait emporté, c’est le rapport aux origines, le rapport à l’héritage, c’est à dire l’AT. Pour Marcion, le NT périmait de fait l’AT et il le laissait aux juifs. Pour les chrétiens, à partir du moment où il y a la volonté de ne pas rompre avec la tradition et tout ce qui fait le corps du texte dans les évangiles et la plupart des textes réunis dans le NT. De ce fait on ne peut pas se séparer de la bible. Le fait qu’il y ait un deuxième texte, le NT, de fait, par contre coup, le premier tome va s’appeler l’AT.

 

C.B.A. : Je vais vous donner quelques repères chronologiques qui vous montrent bien que je suis tout à fait d’accord avec Jérôme : (1) chez Clément de Rome, à la fin du premier siècle, la référence scripturaire, ce sont les Prophètes ; avant Clément de Rome, chez Jésus par exemple, la référence scripturaire c’est « la Loi et Les Prophètes » ; l’évangile cité par Clément renvoie à la personne de Jésus mais n’est pas encore une autorité scripturaire ; (2) après Clément de Rome… la théorie dominante affirme que les évangiles ont été écrits avant 95, et je ne pense pas que ce soit possible, l’hypothèse plausible, mais s’ils sont écrits avant 95, donc avant la lettre de Clément, cela veut dire qu’ils ne sont pas Ecriture ; ce sont des livres encore sans autorité scripturaire ; les chrétiens pendant un siècle, de 30 à 130 probablement, ont comme autorité scripturaire la Bible juive ; donc c’est à la génération d’Ignace d’Antioche au plus tôt – d’autres pensent que c’est plus tard (Ignace c’est vers 110, son disciple Polycarpe, de 120/130 jusqu’à 160) –, que le problème se pose de compléter l’écriture juive ; (3) dès les années 60, les chrétiens se sont posé la question du statut des paroles de Jésus mises par écrit sous la forme d’une collection : elles ne pouvaient être une simple exégèse de la bible, pour ceux qui considéraient Jésus comme Dieu. Le livre des paroles devait donc entrer dans l’écriture, c’est le problème qui se pose dès les années 60. Mais cette exigence n’aboutit pas aussitôt à une solution acceptée de tous. Les quatre évangiles sont réunis plus tard, sur une idée d’Ignace d’Antioche : peut-être est-ce alors la première fois que les écrits propres aux chrétiens deviennent une autorité scripturaire. (4) Vers 140, Marcion intervient à un moment où cette autorité scripturaire existe et il doit choisir entre ne garder que les écrits réunis, voire les réduire, et conserver le fond commun des juifs et des chrétiens, des pharisiens et des chrétiens. Lui fait le choix de ne prendre que les écrits chrétiens qu’il appelle « nouvelle alliance » – je vous rappelle que testament signifie « alliance » –, tandis que Justin, de l’école voisine, conserve la Bible juive. Les deux écoles étaient contemporaines ; on pense qu’elles dialoguaient d’abord entre elles ; mais le dialogue va mal tourner, car deux écoles vont se faire exclure. Au début, il y avait sans doute un dialogue, c’est la conviction d’Anne Pasquier qui est venue à Montpellier nous parler de l’Evangile selon Thomas. Mais Justin dit : « Non, nous avons de bonnes raisons de garder la Bible juive, c’est nous le vrai Israël». Donc l’idée de «verus Israel » va avec celle de conserver tout l’héritage et de le compléter avec les livres chrétiens. Petit à petit va se faire jour l’idée de l’AT. J’avoue que je ne sais pas quand apparaît la notion d’AT. Je ne sais pas si l’expression est courante au IV° siècle. Je ne sais pas si elle est chez Irénée. On parle plutôt de Septante et de NT, que d’AT et de NT. Donc il va y avoir cette articulation par décision ecclésiale qu’on ne rejette pas la Bible juive, mais qu’on l’intègre en atténuant peut être, du moins progressivement, l’affirmation brutale de Justin qu’on est le « verus Israël ».

 

Q. : Concernant Marcion, ses écrits disparaissent. Est-ce parce que ses écrits n’ont pas été réécrits ou bien c’est une décision autoritaire de les faire disparaitre ?

 

C.B.A. : Oui, on les fait disparaitre. Il est mis à la porte de l’Eglise.

 

Q. : Ils auraient pu perdurer.

 

J.P. : Ils ont perduré dans sa zone d’influence, mais ensuite ils n’ont pas été transmis, ni recopiés, mais surtout pas réécrits.

 

C.B.A. : Ce que tu dis pose le problème de la transmission des textes dans l’antiquité. Quand un auteur n’est pas reçu, ses oeuvres disparaissent, mais nous les connaissons quand même, s’ils ont des contradicteurs. Ainsi, l’œuvre de Marcion a disparu, mais Tertullien[14] a écrit un volumineux Contre Marcion, dans lequel il cite Marcion abondamment. De même on connaît l’œuvre de Celse[15], par le Contre Celse d’Origène[16] qui, sur les 800 pages de son livre, en consacre 100 à citer Celse. Mais on ne conserve pas les livres qui ne sont pas reçus. De même, au V° siècle, on va détruire l’harmonie des évangiles[17] écrite par Tatien, le Diatessaron, et qui forme alors une tradition parallèle. Les exemplaires sont brûlés sur la place publique. Vous direz que c’est stupide, mais c’est une stupidité courante dans l’Antiquité. On a continué à faire des autodafés pendant tout le Moyen Âge, notamment avec les livres des juifs, puis on le fera avec ceux des protestants ; et on n’a pas brûlé que les livres…Donc on a un usage des livres qui correspond à cette mentalité, très monothéiste, qu’il y aurait une seule vérité. Ceux qui contiennent une autre vérité doivent être détruits. Heureusement il y a des contradicteurs qui nous permettent de connaître malgré tout ces livres détruits. Moi qui ai beaucoup travaillé sur Marcion, je l’ai fait grâce au 4° livre du Contre Marcion de Tertullien, dans lequel les citations de son évangile sont très nombreuses. Ce sont des ouvrages très utiles et, bien sûr, ce sont des témoins indirects, qui peuvent avoir laissé de côté et déformé certains éléments. Les citations ne sont pas toujours fidèles.

 

Q. : D’après Google, Irénée parle de l’AT.

 

C.B.A. : C’est possible qu’il y ait chez Irénée l’expression d’AT. Mais l’AT c’est une manière, à nous, de nommer la Bible juive.

 

Q. : Au sujet des injures qu’on fait à Marcion ? Dans le Notre Père on essayé de simplifier la pensée ?

 

J.P. : L’expression « ne succombez pas à la tentation » vient de la philosophie marcionite. Dans la pensée de Marcion, l’expression « Dieu conduit à la tentation » est une anomalie.

 

C.B.A. : La simplification, on l’a dans le Notre Père sur un autre plan. Le NP est une construction numérique. Marcion va supprimer certaines phrases qui ne changent pas le sens de la prière, mais qui participent à la construction numérique. La construction numérique est un élément fondamental du langage de la culture judéo-hellénistique, mais le monde gréco-romain n’aime pas cet emploi compliqué des nombres. Le NP de Marcion va se perpétuer, dans la tradition dans l’évangile de Luc, sous une forme courte, par rapport au NP de Mathieu, en subissant une large influence marcionite. De ce point de vue, Marcion opère une simplification du langage. Mais vous comprenez bien que si Dieu conduit l’homme dans l’épreuve, on est devant le Dieu juste et non pas le Dieu bon. Donc, ce Dieu qui nous dérange aujourd’hui, puisque la traduction œcuménique ne traduit pas le texte, elle l’aménage, elle l’atténue, donc cela nous dérange encore aujourd’hui, Marcion avait trouvé une solution ; il avait corrigé un actif : « ne nous conduis pas », par un passif « ne nous laisse pas être conduits ». Je trouve que c’est un point très intéressant, car même si on a la même idée de Dieu, il y a des moments où la formulation prend une importance considérable. Si les gens continuent de rejeter cette formule « ne nous conduis pas », ils vont au bout d’un moment comprendre que Dieu provoque. Vous savez tous les horreurs des guerres, des inondations, des ouragans. Et si, tout d’un coup, vous aviez le sentiment que Dieu fait cela pour vous éprouver, qu’il a tué, tout d’un coup, tout le monde autour de vous, pour vous éprouver à la manière de Job : Il y aurait quelque chose d’insupportable dans cette philosophie, pour sa foi. En somme, Marcion résout le problème, d’une certaine façon.

 

 

 

 

 

 

 

 

Prochaine rencontre : le vendredi 9 avril 2010

« La querelle d’héritage»

 même lieu (La Garenne), même heure (19h)

 

 



[1] Les notes sont du transcripteur ; elles sont empruntées à Wikipédia et complétées par CBA.

Marcion, originaire de Sinope, dans la province du Pont (au sud de la Mer Noire), a vécu de 85 ou 95 à vers 160. Il tient école à Rome, de 138 à 144, années au cours desquelles il prépare l’édition de Luc et des épîtres de Paul, donnant au tout le titre de « Nouveau testament », selon l’expression de Jérémie 31,31. Son projet est de rompre le lien entre le judaïsme et le christianisme, en s’appuyant sur la théologie de Paul. Condamné par l’autorité chrétienne de Rome (Pie I), il fonde une Eglise dissidente, qui lui survivra jusqu’au 5e siècle. L’œuvre de Marcion nous est connue par le Contre Marcion de Tertullien ; pour A. von Harnack, membre éminent du protestantisme libéral allemand, au début du 20e siècle, Marcion est le véritable créateur du Nouveau Testament. Mais CBA conteste ce point de vue et attribue cette création à Ignace d’Antioche et Polycarpe de Smyrne, entre 110 et 130.

[2] Justin, également connu comme Justin Martyr, est un philosophe païen devenu apologète et martyr chrétien, né en Samarie à Flavia Neapolis (actuelle Naplouse) entre 100 et 114, mort à Rome entre 162 et 168. Il tient école à Rome à partir de 140 environ. Son disciple le plus connu est Tatien, l’auteur du Diatessaron (harmonie des évangiles, modèle de beaucoup d’autres). Il fréquente à Rome le philosophe Celse, qui restera païen. Pour Justin, la philosophie véritable se trouve dans le christianisme. Il défend donc le droit des chrétiens à pratiquer leur religion, à condition de respecter la loi commune. A l’opposé de Marcion, il est partisan de conserver l’héritage du judaïsme, car il considère que le christianisme est le « verus Israël », le véritable Israël, faisant de la Bible juive la base de celle des chrétiens, qui devient dans cette perspective l’Ancien Testament.

[3] Sans doute « l’histoire du christianisme primitif »

[4] Valentin, fondateur d'une secte gnostique, vit dans la première partie du IIe siècle. Les mentions qu'on trouve sur lui, chez les anciens écrivains catholiques, sont confuses et contradictoires. Ce qu'on peut en déduire de plus vraisemblable, c'est qu'il naquit en Égypte, peut-être de famille juive, et qu'il étudia à Alexandrie. Vers la fin du règne d'Hadrien (117-138), il enseigne en Égypte et dans l'île de Chypre. Sous le règne d'Antonin le Pieux (138-161), il s'établit à Rome et tient école, à côté de Marcion et Justin. Se rattachant d’abord à l'Église catholique; il est excommunié trois fois, à cause de ses opinions. Il laissa de nombreux disciples, qui ont développé et remanié sa doctrine, sans l'altérer sensiblement. Parmi eux Prolémée (dont parle Irénée de Lyon) et Héracléon, auteur du premier commentaire de Jean, vers 160. L’enseignement de Valentain est à l’origine deux écoles : l'école anatolienne ou orientale et l'école italienne. 

[5] La bibliothèque de Nag Hammadi est un ensemble de treize codex de papyrus reliés en cuir, du milieu du IVe siècle. Retrouvés en 1945 dans la ville de Nag Hammadi au nord-ouest de Louxor par des paysans égyptiens, ils sont désormais conservés au musée copte du Caire. Ces codex sont parmi les plus anciens connus en langue copte. Ils contiennent une cinquantaine de traités, écrits ou traduits en copte, certains textes étant initialement écrits en grec ancien et datant vraisemblablement du IIe siècle au IIIe siècle. La majorité sont des écrits dits gnostiques, mais on trouve également trois textes de la tradition hermétique, dans la lignée du Corpus Hermeticum, et une traduction partielle de La République de Platon. La plupart de ces textes n'étaient pas connus par ailleurs, ou l’étaient seulement de façon fragmentaire. Le plus célèbre est sans doute l'Évangile selon Thomas, dont il subsiste trois fragments grecs découverts au début du XXe siècle à Oxyrhynque ; la bibliothèque de Nag Hammadi en contient le seul exemplaire complet.

[6] Le mot "éon" servait à désigner le temps de la vie ou une période définie plus longue : une ère. On distingue ainsi deux éons principaux : celui du temps présent et celui du monde idéal à venir (éternité). Pour Valentin et les gnostiques en général, un éon est un être idéal issu de la Source des sources, le Premier Père (Bythos). L'ensemble des éons constitue une harmonie unitaire indéfectible appelée Plérome. Leur nombre et leur " topologie " est référée à des considérations temporelles.

[7] Grec de naissance, Irénée est né à Smyrne en Asie Mineure vers 130. Il devient disciple de saint Polycarpe, qui lui-même aurait connu l'apôtre Jean. Envoyé par Polycarpe en Gaule vers l'an 157, il s'associa aux travaux de Pothin, évêque de Lyon. Quand Pothin périt victime d’une persécution de Marc Aurèle, Irénée fut choisi pour le remplacer, en 177.

La plus grande oeuvre de sa vie cependant fut son apostolat contre les Gnostiques de la secte de Ptolémée (disciple de Valentin), contre lesquels il écrivit son livre, intitulé: Dénonciation et réfutation de la gnose au nom menteur, qui, en plus d'une réfutation, est une synthèse des données fondamentales de la théologie chrétienne.

[8] Le “Dialogue avec Tryphon” de Justin.   Au milieu du IIe siècle, nous trouvons deux témoignages littéraires sur des disciples de Jésus qui n’ont pas rompu avec les pratiques juives. Ces témoignages sont d’autant plus intéressants qu’ils sont de nature différente. Le premier se trouve dans le “Dialogue avec Tryphon”, œuvre de Justin, un Père de l’Église …. Quoique d’origine païenne, Justin connaît fort bien le monde juif, comme le manifeste le « Dialogue avec Tryphon », écho littéraire de discussions qu’il aurait eu avec des rabbins au sujet de l’interprétation de la tradition d’Israël… 

[9] Polycarpe est le disciple de l'apôtre Jean, établi à Éphèse et exilé à Patmos. Nommé évêque de Smyrne, Polycarpe exerce ses fonctions pendant environ 50 ans (110-160). Certaines sources le désignent comme étant le père spirituel d’Irénée de Lyon, à qui il aurait transmis la tradition johannique. Il combat de nombreuses sectes hérétiques, en particulier celle de Marcion. Polycarpe accueille à Smyrne l'évêque d'Antioche, Ignace, condamné « ad bestias » (à combattre les bêtes, ce qui a probablement le sens métaphorique de combattre les hérésies) à Rome. Les deux évêques deviennent amis et Ignace d'Antioche lui écrira de Troas une lettre le remerciant de son accueil et en demandant à celui-ci d'envoyer des ecclésiastiques soutenir sa communauté à Antioche. C'est vraisemblablement grâce à Polycarpe que l'on a conservé le corpus des sept lettres d'Ignace, en les répandant dans les communautés d'Asie mineure. Lorsqu'éclate la persécution commandée par l'empereur et philosophe Marc-Aurèle, Polycarpe est très âgé. Il tient tête au proconsul qui l'interroge. Il est brûlé vif en 167 (ou 155).

[10] Ignace d'Antioche, né vers 35, d'origine syrienne, mort probablement en 107 ou 113, fut le troisième évêque d'Antioche, après Pierre, puis Evode, à qui Ignace succède vers 68. Ignace, qui se surnomme le « théophore » (celui qui « porte Dieu » en lui), avait été probablement un disciple des apôtres Pierre et Jean. Plusieurs de ses lettres nous sont parvenues. On le classe parmi les Pères apostoliques (les premiers des Pères de l'Église).

[11] Malgré la ruine dans laquelle les Romains avaient plongé le pays au cours de la première guerre judéo-romaine, une autre rébellion juive eut lieu 60 ans plus tard, malgré l'opposition d'une partie de la classe sacerdotale. Bar-Kokhba organise une armée, instaure un État juif indépendant en terre de Judée, projette de reconstruire le Temple, fait battre monnaie. Les Romains, faisant face à une force juive fortement unifiée et motivée, furent pris au dépourvu. L'annihilation d'une légion romaine avec ses auxiliaires obligea Rome à expédier 12 légions, ce qui représentait entre le tiers et la moitié de l'armée romaine, pour reconquérir la province rebelle. Désavantagés par le nombre et subissant de lourdes pertes, les Romains décidèrent de pratiquer une tactique de terre brûlée, qui décima la population judéenne et entama petit à petit leur moral et leur détermination à poursuivre la guerre. Bar-Kokhba se replia dans la forteresse de Betar, au sud-ouest de Jérusalem, mais les Romains finirent par la prendre, et massacrèrent tous ses défenseurs en 135. Simon bar Kochba était considéré comme le Messie par nombre de ses partisans, dont le plus célèbre est Rabbi Akiva. Suite à la défaite de Bar Kokhba, Jérusalem fut rasée par Hadrien, interdite aux Juifs, et une ville romaine, Ælia Capitolina, fut bâtie sur son site. L'école pharisienne de Jamnia émigre pour Pombitta, en Perse. D'après Dion Cassius, la fondation d'Aelia Capitolina est, à l'inverse, la cause de la révolte juive.

 

[12] Les Ébionites sont des Juifs disciples de Jésus qui étaient attachés à sa nature humaine et ne croyaient pas à sa divinité. Ils s’étaient dépossédés de leurs biens matériels (« ebion » (hb. ’bywn) veut dire « pauvre ») et vivaient en communautés religieuses. Sans preuve archéologique établie en faveur de l'existence des Ébionites, leur doctrine et leur histoire ne peuvent être reconstruites qu'à partir de références textuelles. Le peu que nous en savons provient de critiques rédigées par leurs adversaires de l'Église chrétienne, qui les considéraient comme « judaïsants » et « hérétiques »[5]. Cependant, d'après certains chercheurs modernes ayant étudié leur historicité, les Ébionites seraient plutôt des disciples de la première heure de l'Église de Jérusalem qui furent graduellement marginalisés par les disciples de Paul, en dépit du fait qu'ils pourraient avoir été plus fidèles aux authentiques enseignements du Jésus historique.

[13] Clément de Rome (en latin Clemens Romanus) est une personnalité du christianisme ancien issue du judaïsme hellénistique. Il est considéré par la tradition catholique comme le 4e évêque de Rome, aux alentours de la fin du Ier siècle, succédant à Anaclet. On le considère également comme l'un des Pères apostoliques. Depuis la seconde moitié du IIe siècle, la tradition lui attribue deux épitres anonymes adressées de Rome à la communauté chrétienne de Corinthe. La première lettre, considérée comme authentique, daterait de 95 ; la seconde lui est sans doute un peu postérieure. Un roman apocryphe, les Homélies pseudo-clémentines, se rattachent à sa tradition.

[14] Quintus Septimus Florens Tertullianus, dit Tertullien, né entre 150 et 160 à Carthage (actuelle Tunisie) et décédé vers 230-240 à Carthage, est un écrivain de langue latine issu d'une famille berbère romanisée et païenne. Il se convertit au christianisme à la fin du IIe siècle et devient la figure emblématique de la communauté chrétienne de Carthage. Théologien, père de l'Église, auteur prolifique, catéchète, son influence sera grande dans l'Occident chrétien. Il est cependant controversé : il lutte d'une part activement contre les cultes païens, est considéré comme le plus grand théologien chrétien de son temps (on lui doit le terme de trinité), mais il rejoint d'autre part le mouvement hérétique montaniste à la fin de sa vie.

[15] Celse, philosophe épicurien grec du IIe siècle, est l'auteur d'un ouvrage analytique et articulé, Discours véritable, rédigé vers 178. Il s'agissait d'un ouvrage où il attaquait le Christianisme naissant par les armes du raisonnement et du ridicule. Le texte original a été perdu et nous est parvenu par les extraits étendus cités par son grand contradicteur Origène dans son ouvrage La Réfutation. Celse était lié avec Lucien de Samosate, qui lui dédia son Alexandre ou le faux Prophète.

« Il est une race nouvelle d'hommes nés d'hier, sans patrie ni traditions, ligués contre toutes les institutions religieuses et civiles, poursuivis par la justice, universellement notés d'infamie, mais se faisant gloire de l'exécration commune : ce sont les chrétiens (...).

 

[16]  Origène est un Père de l'Église, né à Alexandrie v.185 et mort à Tyr v.253[1].

[17] Le Diatessaron, littéralement « à travers quatre », est l'harmonie des quatre Évangiles canoniques écrite, vraisemblablement en syriaque,  par Tatien le Syrien dans la deuxième partie du IIe siècle. Il est connu par l'ouvrage d'Éphrem de Nisibe, Commentaire de l'Évangile concordant, dont existent un texte original partiel mais aussi des traductions complètes, arménienne, arabe, et néerlandaise.

 

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