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A Jaffa, les absents ont toujours tort PDF Print E-mail
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Written by Benjamin Barthe   
Wednesday, 23 June 2010 14:17

 

Le Monde du 23 Juin

La famille Shaya risque l'expulsion de sa maison construite, en 1920, par l'archimandrite grec orthodoxe Salim Khoury Shaya. AHIKAM SERI POUR " LE MONDE "

A Jaffa, les absents ont toujours tort

Le procès, ouvert à Tel-Aviv, de la maison Shaya attise le contentieux immobilier entre Juifs et Arabes, commencé après l'exode de 1948

C'est une demeure aux murs blancs, nichée sur une colline de Jaffa, sur laquelle plane le fantôme de la Nakba, l'effacement de la Palestine en 1948 lors de la création d'Israël. La " maison Shaya ", du nom de la famille arabe qui l'habite depuis neuf décennies, est au coeur d'un procès emblématique, qui s'est ouvert le 16 juin à Tel-Aviv.

Une décision favorable au plaignant, la société de gestion immobilière Amidar, pourrait conduire à l'expulsion des propriétaires. Ce développement ne manquerait pas d'attiser la colère des Palestiniens de Jaffa, convaincus que, dans ce faubourg mixte de Tel-Aviv, " la Nakba continue " sous couvert d'aménagement urbain. " Ce procès touche au péché originel d'Israël, dit Hisham Shabaïta, l'avocat de la famille Shaya. Un Etat normal ne chercherait pas à rouvrir ce dossier. Mais dans l'Israël d'aujourd'hui, avec la droitisation de la société et l'arrivée au pouvoir d'une génération qui n'a pas connu 48, la honte est en passe de disparaître. "

L'affaire a débuté il y a deux ans lorsqu'un avis d'impayés de 237 000 shekels (50 000 euros environ) parvint à la maison Shaya. Fadwa, 70 ans, la doyenne, comprit que le cauchemar juridico-immobilier qui hante la famille depuis 1948 allait redémarrer. " Je suis veuve, j'ai élevé mes quatre enfants quasiment seule, et maintenant l'Etat veut me prendre ma maison au nom d'une obscure histoire ", dit-elle, sous un portrait de son beau-père, l'archimandrite grec orthodoxe Salim Khoury Shaya. C'est lui qui avait fait bâtir la maison à la fin des années 1920.

Avec ses vastes pièces ornées d'icônes et sa cour intérieure protégée par un haut portail, l'endroit devint un point de rassemblement de l'aristocratie chrétienne. Mais au printemps 1948, Jaffa s'effondre. Les milices juives pilonnent le centre-ville au mortier, les combattants arabes refluent et la population prend la fuite. La " Fiancée de la mer " comme on la surnommait, capitale de l'intelligentsia palestinienne et verger de la Terre sainte, se transforme en une cité fantôme. Des 80 000 habitants d'avant-guerre, 4 000 sont restés. Tandis que l'armée les cantonne dans le quartier d'Ajami, sur le littoral, les émissaires du premier gouvernement israélien s'emparent des maisons abandonnées en vertu de la loi des Absents. Voté en 1950, ce texte place sous la tutelle de l'Etat les biens des propriétaires en exode.

La maison Shaya a tenu bon. En dépit des explosions, quatre des sept enfants du patriarche Salim sont restés dans les murs. Trois fils, partis au Liban, avant les hostilités, sont bloqués là-bas. Cet élément n'échappe pas aux enquêteurs de la Custode des Absents (un organisme public qui gère les biens abandonnés par les Palestiniens durant la guerre de 1948 ou celle de 1967), dont Amidar est le bras armé. " Ils ont calculé qu'il y avait trois absents sur sept dans la maison et que, par conséquent, l'Etat possédait 40 % de sa superficie ", raconte Sami, l'un des fils de Fadwa. C'est ainsi que les Shaya se sont retrouvés locataires à 40 % de la maison.

Pendant vingt ans, Georges, l'époux de Fadwa, bataille contre l'intrusion de l'Etat dans le foyer familial. Il embauche les plus grands avocats d'Israël, produit des certificats de ses frères au Liban, attestant qu'ils ont cédé leurs parts à ceux restés à Jaffa et refuse d'acquitter le moindre loyer.

Depuis la cour de la maison, la famille entend le fracas des bulldozers qui s'activent dans Ajami, le quartier voisin. Dans les années 1960 et 1970, profitant de la précarité du statut de " locataire protégé " conféré aux Arabes relogés dans les biens des Absents, Amidar fait raser plusieurs milliers d'habitations. " C'est l'époque où le maire de Tel-Aviv-Jaffa, Shlomo Lahat, proclamait ouvertement qu'il voulait judaïser Jaffa, explique l'avocat Hisham Shabaïta. Il suffisait de dire que la maison était vétuste ou bien d'accuser l'occupant d'y avoir mené des travaux, ce qui lui était interdit, pour déclencher une démolition. "

Georges Shaya décède en 1973. Il n'a rien obtenu d'Amidar, mais, dans les années qui suivent, le contentieux semble s'éteindre. Cette accalmie coïncide avec l'arrêt des destructions de maisons d'Ajami, ordonné par la Cour suprême d'Israël à la fin des années 1980. L'offensive reprend quinze ans plus tard. Jaffa, qui passait pour un quartier coupe-gorge devient le pôle d'attraction des bobos israéliens. Flambée du foncier, ruée des promoteurs, exode des classes les plus pauvres." En 1948, ils nous ont chassés par les fusils, aujourd'hui c'est avec les dollars ", dit Jamal Aghbariya, représentant des habitants d'Ajami. Propagande, réplique Gilad Peled, le responsable de l'aménagement de Jaffa : " L'embourgeoisement du quartier profite à tout le monde. Nous venons d'ouvrir une superbe école pour la communauté arabe. Je préférerais que les prix ne montent pas autant. Mais c'est le marché qui décide. Nous ne sommes pas dans un pays communiste. "

Calcul ou coïncidence, c'est le moment qu'a choisi Amidar pour rouvrir le dossier de la maison Shaya. Arriérés de loyer à l'appui, la société exige une rupture du partenariat 60-40 qui pourrait déboucher sur l'expulsion de la famille. Ni l'avocate d'Amidar ni sa porte-parole n'ont accepté de répondre aux questions duMonde. " Au procès, j'entends dénoncer l'usage malhonnête qui est fait de la loi des Absents, qui est déjà en soi une loi très discriminante, annonce Hisham Shabaïta. Pourquoi Israël permet-il aux juifs de retourner dans les propriétés qu'ils ont abandonnées durant la guerre de 1948, comme on le voit à Jérusalem-est, et ne le permet-il pas aux Arabes ? " L'avocat veut que la justice autorise ses clients à racheter à un prix raisonnable les parts qu'Israël s'est attribuées en 1948. Faute de réunir une famille disloquée par l'Histoire, les Shaya espèrent au moins recoller les morceaux de leur foyer.

Benjamin Barthe

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Last Updated on Sunday, 12 June 2011 18:05
 

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