La partition du Soudan PDF Print E-mail
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Written by Léosthène   
Saturday, 08 January 2011 21:23

 




La lettre de Léosthène, le 8 janvier 2011, n° 632/2010
Cinquième année. Bihebdomadaire. Abonnement 350 euros.
http://www.leosthene.com/






La partition du Soudan, comme un cauchemar


Les populations du sud du Soudan qui se sont inscrites à cet effet au mois de décembre sous la tutelle du programme des Nations Unies pour le développement (PNUD) sont appelées, à compter du dimanche 9 et jusqu’au 15 janvier, à exprimer leur volonté (1) : rester unies dans le cadre fédéral d’un immense pays (4 fois et demi la France, 26 Etats depuis la constitution de 1994) ou faire sécession. Six à dix millions d’habitants, 15% de la population soudanaise vit dans les dix Etats du Sud. Le Soudan rassemble diverses ethnies (19 groupes principaux et 597 sous-groupes) dont la plus importante est celle des Arabes (40?%), suivie des Dinkas (12?%), des Béjas (7?%) qui pratiquent plusieurs religions présentes partout, l’islam plus répandu au nord mais présent au sud plutôt chrétien à côté de religions animistes variables avec les traditions des groupes ethniques.


La partition est donnée comme acquise par les médias. L’unité du Soudan est donc bien en cause, elle intéressait déjà l’une des toutes premières lettres de Léosthène, en juin 2004 (n° 41, le pétrole et l’unité du Soudan). “ Dans les vieux manuels de géographie de l’époque coloniale ”, écrivions-nous, “ on trouve, du Soudan anglo-égyptien, la description suivante : « Les populations blanches, plus ou moins métissées font place peu à peu aux Noirs. Au nord, la Nubie désertique prolonge les paysages d’Égypte. Au centre, on cultive le coton entre le Nil et le Nil bleu, grâce au barrage de Sennaar sur le Nil bleu ; plus à l’est, les savanes du Kordofan et du Darfour sont des pays d’élevage. Au sud, les rivières descendues des hauteurs du Congo français affluent dans les immenses marécages du Bahr el-Ghazal (…) » ". Rien n’a changé.

Complexité ethnique et géopolitique (« 70 % des Etats arabes se trouvent en Afrique et 20% des Etats africains sont arabes?» rappelait le président égyptien Hosni Moubarak lors du sommet arabo-africain tenu à Syrte (2)), trésors des réserves stratégique de l’eau du Nil pour l’Egypte et la région (Ethiopie, Erythrée, Ouganda, Congo), Nil dont les deux branches, Nil blanc et Nil bleu, se rejoignent à Khartoum, des richesses du sous-sol (or, argent, cuivre, étain, nickel, zinc et fer, mais aussi cobalt et uranium sans oublier les marbres, gypses et granits) et bien entendu de l’or noir, découvert dans le sud du pays en 1979 par la compagnie américaine Chevron – tout était là. Les conflits aussi, l’administration coloniale anglo-égyptienne, contrainte d’administrer différemment le nord et le sud, les a légués à l’indépendance (1956). Avec des trêves et des accès de fièvre, le Soudan a vécu un demi siècle de guerres civiles (3). Jusqu’en 2005.

Le PNUD travaille en effet sur les bases d’un “accord de paix” prévoyant un référendum d’autodétermination en 2011, accord signé en 2005 entre le président soudanais el Bechir et la rébellion sudiste, incarnée alors par celui qui s’était imposé comme son fédérateur, John Garang, lequel devenait le 9 juillet 2005 vice-président du Soudan avant de disparaître le 30 juillet, dans un accident d’hélicoptère. “ Pour soutenir l'effort des Nations Unies relatif au référendum, le PNUD a contribué à établir et équiper près de 3.000 bureaux d'inscription, et à former plus de 8.000 personnes chargées de leur gestion. Outre la fourniture et l'équipement des bureaux situés dans les zones les plus reculées, inaccessibles en voiture, le PNUD a participé à l'approvisionnement des kits du référendum à l'ensemble des bureaux électoraux au Sud-Soudan ”.

Selon le centre d’actualités de l’ONU, “ il en a résulté que plus de 3,5 millions d'électeurs se sont inscrits sur les listes électorales dans le sud et le nord du pays, ainsi qu'en Australie, en Egypte, en Éthiopie, au Kenya, en Ouganda, au Royaume-Uni et aux Etats-Unis ”. Imaginons que le taux de participation, le dépouillement, le résultat soient acceptables par tous. Reste que la question de la région pétrolifère d’Abyei, enclavée entre le nord et le sud, et qui devait choisir parallèlement si elle souhaitait se rattacher à Khartoum ou Djouba, au nord ou au sud, n’est, entre un millier d’autres choses, pas réglée – le référendum prévu est remis aux calendes et le remodelage des frontières proposé par la Cour d’arbitrage de la Haye (rattachant la région pétrolifère du Heglig au nord) ne fait pas l’unanimité. Rien n’est simple. Et rien ne peut être simple dans un pays où vivent ensemble sédentaires et nomades selon des traditions séculaires. Un exemple ?

Un instant d’attention. Le quotidien algérien l’Expression décrit (4): “ La décision (de la Haye) a été acceptée par le Mouvement populaire de libération du Soudan (SPLM) à la tête du Sud-Soudan, les Dinka Ngok, et le Parti du congrès national (NCP) au pouvoir à Khartoum, qui rêvait de faire main basse sur le trésor pétrolier, mais a été rejetée par les Misseriya, tribu ayant combattu pour les Nordistes pendant la guerre civile (...). Cette tribu arabe nordiste migre chaque année pendant la saison sèche vers le Bahr al-Arab - la rivière Kiir pour les Sudistes - en quête de pâturage pour leur bétail, avant de s’enfoncer en territoire sudiste. Or, cette rivière serpente Abyei. Et puisque la loi référendaire accorde le droit de vote aux Dinka Ngok, mais pas aux Misseriya, ceux-ci craignaient de perdre l’accès à la rivière en cas de rattachement d’Abyei au Sud ”.

Ce qui implique ? “ « L’échec pour tenter de résoudre ce problème frontalier dans le cadre de l’accord de paix est révélateur. Cela a des conséquences tragiques pour la détermination de la frontière Nord-Sud, appelée à devenir une frontière internationale », résumait, récemment, le spécialiste Douglas Johnson (5). Car la délimitation de la frontière de plus de 2000 km entre le Nord et le Sud-Soudan n’est pas encore réglée. Outre Abyei, au moins cinq secteurs demeurent contestés. Les Misseriya, dont certains membres radicalisés ont récemment bloqué manu militari la route à des Sudistes et brièvement enlevé un employé chinois du secteur pétrolier, commencent normalement début janvier leur migration vers Abyei, date coïncidant avec le référendum au Sud-Soudan ”. On entend déjà des bruits de bottes.

Qui soutient donc la partition du Soudan ? Les Etats-Unis, d’abord, très présents au Sud – l’ancien candidat à la présidence John Kerry est sur place – et leurs alliés régionaux, Kenya compris, les Chinois aussi, ce qui suppose qu’un accord a été trouvé sur l’exploitation du pétrole dont ils sont les principaux acteurs, mais pas les Etats africains, ni la Ligue arabe. Rappelons-nous “ que le Soudan est sorti de l’anonymat avec la crise au Darfour, très relayée par les médias du monde entier ” écrit Aurore Lartigue pour La Croix. Les lobbys chrétiens et afro-américains, qui soutenaient la cause des chrétiens du Sud-Soudan, ont alors commencé à faire pression sur le gouvernement américain avec une stratégie médiatique très élaborée, explique William-Pierre Bouziges (chercheur à l’Iris et spécialiste de l’Afrique subsaharienne). Ils étaient très liés aux néoconservateurs américains, qui avaient une très forte influence sur le président Bush ” (6).

En réalité, les groupes de pression américains, qui voulaient attirer l’attention sur le sort des chrétiens au Sud-Soudan, ont caricaturé le conflit en un génocide du pouvoir arabe sur les ethnies noires du Darfour (...). Sous Bush, puis sous Obama, l’administration américaine a poursuivi la même stratégie diplomatique, maniant alternativement le bâton et la carotte ”. La carotte ? “ Les États-Unis ont notamment promis à Khartoum de retirer le Soudan de la liste des pays qui parrainent le terrorisme, sur laquelle il figure depuis 1993 ”. L’intérêt américain ? “ « La Chine est devenue le principal partenaire (du Soudan), explique William-Pierre Bouziges. Et les États-Unis veulent leur part du gâteau. Sachant que 70 % de la manne pétrolière se trouvent au Sud-Soudan, les Américains peuvent se dire qu’après la sécession, ils pourront plus facilement exploiter le pétrole dans la région » - entre autres ambitions, plus vastes, sur la région et le continent.

Rejoignant l’inquiétude de ceux des chefs d’Etat qui se sont exprimés, René Otayek, du Centre d’étude sur l’Afrique Noires à l’IEP de Bordeaux explique : “ Le Sud-Soudan est incontestablement un précédent. Il n’y a jamais eu de référendum dans un pays africain qui a permis à une partie de la population, à une région en particulier, de décider si elle avait l’intention de rester dans le cadre d’un Etat unitaire ou au contraire de faire sécession ” (7). Roland Marchal, chargé de recherche au CNRS/CERI (Centre d'études et de recherches internationales) et rédacteur en chef de la revue Politique africaine ajoute : “ En terme légal, le référendum se fait dans les règles prescrites du droit international, avec l’accord de la capitale (Khartoum) et une supervision internationale qui doit en attester la crédibilité. Mais en terme de perception, cela montre qu’il est possible d’obtenir la sécession. Et donc puisque c’est possible, on peut se battre pour elle ”.

On peut se battre pour elle : le Secrétaire général de l’ONU, Ban Ki-moon, qui plaidait encore en 2010 pour l’unité du Soudan (8) est certainement conscient que s’ouvre là un cauchemar géopolitique qui servira de modèle à de multiples revendications sur le continent et au-delà – le même Ban Ki-moon qui a été étonnamment conciliant sur la fin du dépeçage de la Yougoslavie et la sécession unilatérale du Kosovo. Outre que le nouvel Etat serait quasiment mort-né (il “ figurera immédiatement au dernier rang de tous les classements internationaux. 90 % de la population vit avec moins de 1 dollar par jour, un enfant sur dix meurt avant 5 ans, la mortalité maternelle est la plus élevée au monde, l'illettrisme est la règle, la moitié des fonctionnaires ne sont jamais allés à l'école primaire ” rappelle le Point (9)), combien d’Etats se verront déstabilisés en leur sein ? Pour quel bénéfice en matière de paix ? Ou plutôt pour combien de conflits ouverts, de guerres meurtrières, instrumentalisées par les plus puissants au nom de leurs intérêts ?

“ La construction d'une nation, nous, la communauté internationale, nous n'avons jamais vraiment su faire..." reconnaît, réaliste, Lise Grande, fonctionnaire onusienne responsable de la mission locale de l’ONU.

Mais alors, pourquoi jouer les apprentis sorciers ?

Hélène Nouaille



Carte :

Le Soudan, la délimitation Nord Sud, la région d’Abyei, les proposition de la Commission d’arbitrage :
http://www.africa-confidential.com/uploads/content/sudan_abyei_map3_COL_08.jpg


Notes :

(1) Centre d’actualités de l’ONU, 28 décembre 2010, Le PNUD livre les bulletins de vote pour le référendum au Sud-Soudan
http://www.un.org/apps/newsFr/storyF.asp?NewsID=24068&Cr=Soudan&Cr1=

(2) Les Afriques.com, octobre 2010, Sommet de Syrte?: la partition du Soudan s’invite dans les retrouvailles arabo-africaines
http://www.lesafriques.com/actualite/sommet-de-syrte-la-partition-du-soudan-s-invite-dans-les-retrouvailles-arabo-afric.html?Itemid=89?articleid=262

(3) Chronologie établie par le quotidien La Croix (de 1820 et l’invasion de l’Egypte ottomane à avril 2010) :
http://www.la-croix.com/Histoire-du-Soudan/article/2451404/55351

(4) L’Expression, le 6 janvier 2011, Abyei, un cocktail explosif
http://www.lexpressiondz.com/article/5/2011-01-06/84614.html

(5) Douglas H. Johnson : Universitaire, spécialiste de la région, impliqué dans la Commission sur les frontières d’Abyei (Abyei Boundary Commission) et conseiller du Sud Soudan sur la délimitation des frontières nord sud.

(6) La Croix, le 6 janvier 2011, Aurore Lartigue, Le Soudan reste une priorité pour Washington
http://www.la-croix.com/Le-Soudan-reste-une-priorite-pour-Washington/article/2451416/55351

(7) Angola Press, le 5 janvier 2011, Le Sud-Soudan, remise en cause des frontières coloniales en Afrique
http://www.portalangop.co.ao/motix/fr_fr/noticias/africa/2011/0/1/Sud-Soudan-remise-cause-des-frontieres-coloniales-Afrique,c8b8eca8-c124-461b-9235-b6eb50e7c495.html

(8) Cyberpresse.ca, le 30 janvier 2010, Emmanuel Goujon, Ban Ki-moon plaide pour l’unité du Soudan
http://www.cyberpresse.ca/international/afrique/201001/30/01-944697-ban-ki-moon-plaide-pour-lunite-du-soudan.php

(9) Le Point, le 6 janvier 2011, Nicolas Hénin, Sud-Soudan, le vertige de l’indépendance
http://www.lepoint.fr/monde/sud-soudan-le-vertige-de-l-independance-06-01-2011-127344_24.php

Léosthène, Siret ?453 066 961 00013 FRANCE ?APE 221E ?ISSN 1768-3289.
Directeur de la publication : Gérald Loreau
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Directrice de la rédaction : Hélène Nouaille ( This e-mail address is being protected from spambots. You need JavaScript enabled to view it )
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Last Updated on Monday, 04 July 2011 10:04
 

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