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L'Egypte, l'Algérie et la Tunisie vivent sous le joug de la "sécuritocratie" PDF Print E-mail
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Written by Bassma Kodmani   
Wednesday, 12 January 2011 17:20

http://www.lemonde.fr/idees/article/2011/01/11/l-egypte-l-algerie-et-la-tunisie-vivent-sous-le-joug-de-la-securitocratie_1464007_3232.html

Il a fallu un drame comme l'attaque le 1er janvier de l'Eglise copte d'Alexandrie pour qu'enfin on prenne la mesure de la régression que connaissent les institutions politiques et sociales de l'Egypte, ce que nombre d'Egyptiens décrivent comme un effondrement - le mot est sur toutes les lèvres -, dont les tensions entre musulmans et coptes ne sont qu'un aspect.

L'Egypte souffre de bien des maux, et ce dernier est des plus graves, car ses conséquences sont du domaine de l'irréparable. La dérive sectaire et communautariste de la société est un phénomène lent et imperceptible que le tabou et la crainte de l'ingérence étrangère interdisaient d'aborder de front.

Elle participe d'une évolution paradoxale du pouvoir politique, qui, tout en renforçant son emprise autoritaire, cultive l'irresponsabilité chez ses citoyens.

Tout se passe comme si le pouvoir politique voulait gouverner le moins possible. Les véritables gestionnaires de la société égyptienne aujourd'hui sont les institutions religieuses d'une part et les institutions de la sécurité d'autre part, un partage des rôles et des responsabilités qui explique pour une large part la remarquable stabilité du régime d'Hosni Moubarak.

Celui-ci se posait en protecteur des chrétiens. Il vient de perdre un nouveau pan de sa crédibilité.

L'establishment religieux musulman d'Al-Azhar a l'immense avantage de ne pas afficher de velléités politiques et partant de ne pas empiéter sur le pré carré du pouvoir. Cet apolitisme lui vaut une liberté quasi totale pour déployer son influence et investir l'espace public dans tous les domaines : l'éducation, la culture, les médias, la finance et bien sûr les questions de société. Que lui importe le politique dès lors qu'il contrôle les coeurs et les esprits et détient le monopole de la moralité ?

Dans cette relation entre autorité politique et establishment religieux, la première garde en apparence la haute main puisqu'elle nomme le grand cheikh d'Al-Azhar et paye les salaires des imams au même titre que les fonctionnaires de la bureaucratie. Dans la réalité, le pouvoir a le plus grand mal à contrôler les mosquées, l'université et les instances du fiqh (l'interprétation des textes sacrés) et compte sur le grand cheikh pour dominer le bouillonnement de l'institution religieuse, où prospère la pensée fanatique.

A ce titre, le grand cheikh est, avec le président de la République et les chefs de la sécurité, un des personnages-clés de l'Etat. Il existe certes une collusion entre pouvoir politique et autorité religieuse et une stratégie concertée fondée sur l'intérêt partagé à préserver la léthargie de la société. Mais il se joue en sous- main une épreuve de force larvée, dans laquelle les concessions et accommodements mutuels doivent sans cesse être renégociés.

L'affrontement ouvert est toujours évité, car les deux parties savent qu'elles en sortiraient perdantes. Mais les compromis se font immanquablement aux dépens de la société, qui paye un prix sans cesse plus élevé en termes de restrictions dans la liberté d'expression et de pensée, de renforcement du discours moral, d'emprise accrue des hommes sur les femmes et de réduction de l'espace de diversité dans lequel vivent les minorités. Les coptes d'Egypte se sentent encerclés et manquent d'oxygène. En parallèle, l'Eglise s'est vu confier des prérogatives sur ses fidèles, qui vont bien au-delà du domaine religieux et qui ressemblent à une prise en main de l'ensemble des affaires de la communauté.

Dans cet espace public investi par le discours islamique, les chrétiens sont absents de l'univers mental des Egyptiens musulmans. Tout comme le nationalisme arabe niait les différences ethniques et culturelles, l'islam tel qu'il est porté par les institutions religieuses ne fait aucune place à la diversité religieuse.

Nombreux intellectuels, universitaires, romanciers, artistes, mais aussi des figures religieuses libérales qui ont eu maille à partir avec l'institution religieuse, dénoncent depuis plusieurs années la mainmise de celle-ci sur l'espace public et soulignent le lien entre la brutalité du discours religieux et le passage à la violence de groupes qui se considèrent investis d'une mission purificatrice.

Cet islam qui se dit apolitique, avec son discours vague et irresponsable sur le bien et le mal, les ennemis de l'islam et la perversité de l'Occident chrétien, se révèle bien plus dangereux que l'islamisme politique.

Ce dernier, lorsqu'il entre dans le champ de la compétition des partis et des jeux d'alliances, est contraint de formuler des positions responsables sur les grandes questions de la société. Les Frères musulmans, qui envisagent de former un parti politique, se sont empressés de déclarer au lendemain de l'attentat qu'ils comptaient supprimer de leur programme l'article indiquant que la présidence de la République doit nécessairement être tenue par un musulman.

Les Egyptiens musulmans ont fort heureusement pris conscience de la dérive et se sont mobilisés en masse pour exprimer leur indignation. Les coptes avaient besoin de ce témoignage de fraternité, mais les forces de l'ordre (elles se montent à plus de 1,3 million de membres en Egypte, sans compter l'armée) ont cherché à empêcher les rassemblements au nom de la sacro-sainte sécurité, laquelle se réduit au maintien de l'ordre, l'ordre aux dépens de l'expression de la volonté de vivre ensemble.

On ne peut demander aux forces de l'ordre de concevoir la sécurité autrement. Leur tâche est très lourde, car c'est sur elles que repose de plus en plus la gestion des tensions et de l'agitation, tandis que le pouvoir politique est consumé par l'échéance de la succession.

De fait, l'exécutif a cédé de larges pans de son pouvoir aux institutions sécuritaires, qui s'affichent désormais sans complexe. C'est avec elles que les organisations de la société civile, les partis politiques, les syndicats et les étudiants négocient directement la mise en place d'une manifestation ou la tenue d'une réunion, et c'est contre elles que se retournent les manifestants lorsqu'ils demandent la démission du ministre de l'intérieur, celui-là même qui fut le grand ordonnateur de l'opération électorale de novembre 2010. En Egypte comme en Algérie, en Tunisie ou en Syrie, on vit en sécuritocratie.

On attend du gouvernement qu'il mette en place de nouvelles dispositions juridiques et des politiques publiques adéquates pour garantir le statut des coptes, mais un traitement de fond du problème ne peut plus être envisagé sans ouverture démocratique.

Cette dernière tragédie porte en elle l'évidence que le droit des minorités est un absolu préalable à la transition -démocratique et non sa consolidation a posteriori.

 

 

Bassma Kodmani, directrice de l'Arab Reform Initiative, un consortium d'instituts de recherche du monde arabe Article paru dans l'édition du 12.01.11

 

 

 

Last Updated on Sunday, 12 June 2011 11:36
 

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