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COMPTE RENDU DE L’INTERVENTION DE C. B. AMPHOUX ..« L’INCENDIE DE ROME » PDF Print E-mail
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Written by Christian Amphoux   
Tuesday, 15 February 2011 07:09

COMPTE RENDU DE L’INTERVENTION DE C. B. AMPHOUX A LA GARENNE A BEAUVOISIN LE 12 FEVRIER SUR L’APOCALYPSE, A PARTIR D’UNE SERIE TELEVISEE,

DE G. MORDILLAT ET J. PRIEUR, DIFFUSEE SUR ARTE EN 2008

« L’INCENDIE DE ROME »

 

 

Les auteurs de « Corpus Christi » et de « L’origine du Christianisme » (de l’an 30 à l’an 150) ont réalisé une nouvelle série télévisée, intitulée « L’Apocalypse » C’est une analyse historique de la christianisation de l’empire Romain, de la fin du I° siècle au début du V°. « Douze volets pour raconter comment une petite secte de disciples de Jésus ont donné naissance à la religion de l’Occident » (Télérama).

 

Les douze séances sont intitulées :

     1. La synagogue de Satan,

     2. L’incendie de Rome,

     3. Le sang des martyrs,

     4. La querelle d’héritage,

     5. La nouvelle alliance,

     6. La grande hérésie,

     7. Contre les Chrétiens,

     8. La conversion de Constantin,

     9. Le Concile de Nicée,

     10. La Cité de Dieu,

     11. L’an zéro du Christianisme,

     12. Après l’Apocalypse.

 

A noter que la troisième séquence ne sera pas traitée.

 

La séance visionnée en commun à La Garenne, proposée par C. Amphoux a, selon la règle du jeu, été précédée de la distribution du document joint (description des différentes séquences et noms des intervenants) et suivie d’un échange avec l’assemblée.

 

L’introduction : cinq séquences dans le film : Le retournement de l’histoire, le mot « chrétien », Rome brûle, L’Apocalypse anti-romaine, la fin des temps.

 

L’échange :

 

CBA (Christian-Bernard Amphoux) :

           

-          Le film suscite beaucoup de questions. On est à une époque où on ne sait pas grand chose. Les chercheurs sont nombreux et leurs discours complémentaires, avec des nuances de temps en temps. Tout le monde ne présente pas les choses de la même façon. Cette série de 12 films s’appelle l’Apocalypse. Les deux premiers parlent de l’Apocalypse et tous les autres parlent de la suite de l’histoire du christianisme. Ceux qui sont venus pour voir des images de l’Apocalypse en seront pour leurs frais.

 

C’est une transition avec le II° siècle. Comment va se développer cette Eglise paradoxale qui dit que la fin du monde arrive et qui grossit de gens qui ne la voient pas arriver. Quelles sont vos questions ?

 

Q (question ou intervention). Pourquoi à cette époque là croyait-on si fort que le royaume de Dieu allait revenir et maintenant on le croit, mais de manière moins forte ?

 

CBA : On peut dire que la première question que pose ce film est celle du royaume de Dieu et celle de la fin du monde. Qu’est-ce que cela veut dire ? Je ne sais comment vous vivez cette affirmation, à la fois comme chercheur avec un regard d’historien. Est-ce que c’est quelque chose qui vous interpelle dans votre vie de foi ou c’est quelque chose de plus simple ? La fin du monde, nous la vivons dans l’Eglise comme quelque chose d’unique et pourtant ce n’est pas quelque chose d’unique. Je vis l’expression royaume de Dieu/fin du monde, dans le Nouveau Testament, comme le discours de n’importe quelle campagne électorale. On est devant des gens qui vous disent simplement dans leur langage métaphorique : « Demain si vous m’élisez ce sera mieux ». Alors c’est évidemment le même discours, car ce sont les mêmes personnes. On sait bien que dans chaque campagne les promesses n’engagent que les gens qui les croient. On est ici sur un sujet sérieux, mais le schéma est le même. Le messianisme est apparu dans le judaïsme vers – 150. Le messianisme est représenté comme quelque chose d’extraordinaire, qui va révolutionner le monde, comme une météorite qui va changer le cours de l’histoire.

 

Depuis – 150 le Temple à un grand-prêtre qui n’est pas légitime aux yeux de tous. La légitimité, c’est aujourd’hui le peuple qui la donne, depuis le milieu du XIX° siècle. Mais dans l’antiquité, la légitimité vient de Dieu. Mais Dieu ne s’exprime pas d’une manière directe, il passe par un intermédiaire, à savoir le prêtre : le grand-prêtre, le pouvoir sacerdotal. La légitimité du lendemain est donnée par le pouvoir sacerdotal et ici le pouvoir sacerdotal est occupé par quelqu’un d’illégitime. C’est une question que l’on peut se poser dans l’Eglise catholique aujourd’hui. On a un pape dont la parole n’est pas légitime pour tout le monde, qui trouble les consciences. Contrairement au précédent, qui ne plaisait pas non plus aux protestants, mais qui était très légitime dans l’Eglise catholique.

 

Donc c’est un peu cette situation qu’on avait et de plus sa nomination par une autorité humaine (Hérode) n’était pas conforme à la tradition, qui voulait une nomination par Dieu, c'est-à-dire sous forme dynastique. A l’époque asmonéenne, vers – 150, le grand-prêtre se met en place lui-même. C’est un guerrier et une nouvelle dynastie se met en place avec son fils qui lui succède. Mais au départ il n’a pas été choisi par Dieu comme cela a été fait, parait-il, vers – 500, pour le premier grand-prêtre après l’exil, qui s’appelait Josué, c'est-à-dire Jésus.

 

Plus encore après les Asmonéens, on a un grand-prêtre illégitime ; le messianisme, dans ces conditions, c’est d’abord l’aspiration au retour à un grand-prêtre légitime ; le « messie », c’est celui qui a reçu l’onction. On est donc, à partir de – 150, dans un contexte de campagne électorale ; tous ceux qui soutiennent le rétablissement du grand-prêtre légitime disent : « Avec lui, ce sera mieux ». Avec lui, c’est Dieu qui règnera et ce sera la fin des temps difficiles. On l’entend tout le temps à chaque campagne. Le Royaume de Dieu, c’est un mot très chargé, que j’ai mis beaucoup de temps à comprendre historiquement, en abandonnant le sens qui lui est donné dans l’enseignement  religieux chrétien. Jésus est arrivé. Il y avait eu bien d’autres messies avant lui. . Dans l’enseignement chrétien il est l’unique Messie. La gnose en fait un personnage cosmique, « le Christos », mais au départ, il s’agit simplement de celui qui a reçu la légitimité, donnée autrefois par Dieu, aujourd’hui par le peuple.

 

Victor Hugo mettait le peuple au dessus de tout : « le peuple océan ». Donc vous avez, dans cette notion de fin des temps, quelque chose de très important, mais de plus concret qu’on ne le pense.

 

L’Apocalypse, alors, c’est la révélation de ce qui va se passer quand l’Elu de Dieu sera (re)venu.  Elle l’évoque par des visions – et certains d’entre vous seront frustrés qu’on ne parle pas de ces visions de cavaliers de l’Apocalypse ou des sept sceaux, on y fait une toute petite allusion. Toutes ces visions se terminent par quelque chose d’extraordinaire : « Il y eut un silence d’une demi-heure ! » C‘est le dépassement des catastrophes du monde, le retour à l’équilibre. Vous avez cette Jérusalem, dont l’auteur prend bien soin de préciser qu’il s’agit de la Jérusalem céleste et non pas d’annoncer que la Jérusalem de demain sera meilleure que celle d’aujourd’hui.

 

Je vais vous poser une question : Est-ce que ceux d’entre vous qui ont lu l’Apocalypse et qui ont des souvenirs précis, ont été frappé par ce que dit Pierre Prigent ; « Un brûlot contre Rome ». Est-ce que vous avez senti l’hostilité contre Rome ?

 

Q : Est-ce que la soumission de Paul à l’autorité romaine n’est pas cohérente avec son parcours, notamment son changement de nom. De Saül, il devient Paul, sous l’influence de Sergius Paulus[1], Proconsul de Paphos.

 

CBA : La soumission à l’autorité romaine est claire chez Paul, mais elle date d’avant lui et elle est très caractéristique du christianisme du I° siècle. Elle apparaît dans l’évangile comme le contenu de la parole de Jésus sur le tribut à César.

 

Q : J’ai lu l’Apocalypse un certain nombre de fois, j’ai lu un certain nombre de commentaires, j’ai vu des images, notamment des illustrations espagnoles « Beatus », qui sont magnifiques. Ce qui me frappe c’est avant tout leur caractère intemporel. Ce qui me gêne dans le film c’est qu’on est dans l’historicité, ce qui est un peu réducteur. Plus précisément je pense qu’il n’y a pas forcément hostilité contre Rome, mais que c’est un brûlot contre l’autorité temporelle. C’est quelque chose qu’on retrouve aujourd’hui, quand un chercheur indique que Rome a profité de sa puissance économique et politique pour corrompre le monde - je ne citerai personne – mais aujourd’hui on est dans un processus tout à fait similaire. Ce qui est intéressant aux chapitres 17 à 19, c’est la chute de la Grande Babylone. En Apoc 18, on parle de tous ceux qui ont accumulé des richesses, qui ont égorgé les peuples pour s‘enrichir et en une heure leur tour est détruite. Je ne dis pas à quoi cela peut renvoyer.

 

CBA : Revenons à cette question des rapports avec Rome. Soulignons que les deux films qu’on a vus n’abordent pas du tout les visions de l’Apocalypse. Ils traitent des questions périphériques, alors que l’Apocalypse, ce sont des visions avec des personnages très forts, très choquants, des couleurs. Il y avait un livre illustré par Dali qui a fait fureur il y a quarante ans ; c’était le plus cher du monde. L’Apocalypse est le livre le plus populaire de la Bible. Dire que l’Apocalypse a été écrite contre Rome est une constante chez les intervenants, même si ce n’est pas explicite. Je pense que Rome n’est pas visé en tant que pouvoir politique, mais comme suzerain. Jérusalem fait partie de l’empire romain. Auparavant, elle a fait partie des royaumes grecs issus de l’empire d’Alexandre. Encore avant, elle avait fait partie de l’empire Perse. Jusqu’en 70 et jamais depuis – 586, date de la prise de Jérusalem par Babylone, jamais elle n’avait été détruite par le suzerain. Celui-ci a souvent réglé les conflits d’une manière brutale et énergique, mais jamais de cette manière destructrice. Cette fois, non seulement on détruit la ville, mais on s’en prend au Temple. La question est de savoir s’il y a un rapport entre la destruction de Jérusalem et l’Apocalypse. Pour moi, oui. Ce n’est pas la thèse la plus répandue aujourd’hui. Un des intervenants indique sans explication que l’Apocalypse a été écrite en 96, c’est-à-dire au temps de la persécution de Domitien, deuxième fils de Vespasien, qui est nommé empereur en 69, alors qu’il fait le siège de Jérusalem ; il quitte Jérusalem pour rejoindre Rome en laissant son fils Titus lui succéder et terminer la guerre. Vespasien règne jusqu’en 80, puis Titus lui succède pendant un an, puis Domitien à partir de 81 jusqu’en 96. A la fin du règne de ce dernier, il y a une persécution systématique des chrétiens.

 

Il me semble que la critique de Rome dans l’Apocalypse a plus à voir avec le fait qu’elle s’attaque au symbole même du judaïsme, c'est-à-dire le Temple, qu’avec le moment où elle s’acharne avec sauvagerie contre les chrétiens. C’est une idée qui a été un peu reléguée. Aujourd’hui il y a un accord des exégètes, des biblistes sur la date de 96. Si on voit l’Apocalypse comme une série de visions vécues par un prêtre qui décide les mettre par écrit après l’évènement qui a provoqué ces visions, alors on comprend bien que cet ensemble a à voir avec ce qui s’est passé en 70. Je ne trouve pas qu’on a affaire à une polémique anti romaine, mais toute la polémique tourne autour du fait que le suzerain est devenu l’ennemi. Cela s’est produit avant l’exil – c’est ce qui a provoqué l’exil – et cela ne s’est pas reproduit depuis. Il y a en effet quelque chose de choquant pour l’élite juive dans le fait que le suzerain s’est permis de devenir l’ennemi. Une guerre entre le suzerain et son vassal doit se terminer par la punition des rebelles et non par la destruction du temple. Du point de vue des Juifs et des chrétiens, qui à ce moment là, font encore partie du judaïsme, cela a été jugé comme une réponse inadaptée à la situation.

 

Q : Je vais sortir du sujet, tout en y restant en remontant un peu plus loin. Depuis longtemps on pensait qu’un roi rétablirait le royaume. Pas de chance, il y a eu Nabuchodonosor et la déportation à Babylone. D’où l’importance symbolique donnée à Babylone. Bien sûr, après l’édit de Cyrus en 538, les Juifs sont revenus à Jérusalem et le temple a été reconstruit. Jésus est venu et a toujours prétendu que son royaume n’était pas de ce monde. L’image symbolique de la Jérusalem céleste  correspond parfaitement à l’idée de Jésus. Le royaume n’est pas de ce monde, puisque le temple a été détruit une première fois, une deuxième fois... L’Apocalypse est, pour nous chrétiens, d’un symbolisme fabuleux. Quant aux interprétations historiques de savoir si c’est un combat contre Rome, cela m’intéresse relativement peu. Je regrette simplement que le film ne parle pas du fond.

 

CBA : Là je crois effectivement qu’en voyant les deux films, on ne sait pas grand’ chose de plus sur l’Apocalypse et bien des choses que l’on sait ne sont pas en débat. Donc derrière le mot Apocalypse, il faut lire le sous titre qui est l’intention des cinéastes de dire que les prédictions qu’ils voient dans l’Apocalypse vont se réaliser avec la venue de Constantin au IV° siècle et la destruction de Rome, la nouvelle Babylone, au début du V° siècle. Leur idée est de traiter le sujet en allant de la rédaction du livre de l’Apocalypse jusqu’à la destruction de Rome en 410. Le fil conducteur c’est que la venue de Constantin et la destruction de Rome par Alaric – qui viendra par la suite dans le sud de la France (montagne d’Alaric, près de Carcassonne) – réalise parfaitement les prédictions du livre. Je conteste complètement cette thèse. Pour moi l’Apocalypse n’est pas une prédiction des évènements qui vont se produire ensuite, même si des gens en ont vu un accomplissement au moment de la venue de Constantin et le sac de Rome ; je pense que ce lien vient de l’intuition des cinéastes qui, avant leur travail, ont organisé la présentation d’une certaine manière et qu’une fois entrés dans le sujet ils se sont aperçus qu’il y avait bien d’autres fils, mais ils n’ont pas pris le temps d’exploiter ces autres fils conducteurs.

Ce fil se sent au point de départ, on le retrouvera quand il s’agira de Constantin et la séance finale, qui est la chute de Rome. Il y a un projet historique chez eux qui est d’essayer de voir comment va évoluer le christianisme entre le tenant (l’Apocalypse) et l’aboutissant (la venue de Constantin et la chute de Rome).

 

Q: Dans sa toute puissance, Constantin reconnaît, au dessus de son pouvoir d’empereur, le Dieu des chrétiens. avec lequel il a un rapport de soumission.

 

CBA : Je ne dirais pas de soumission. Je dirai, parce qu’à ce moment là l’empereur est le chef de la religion, qu’il y a plutôt annexion du Dieu des chrétiens, au détriment des autres dieux qui sont entrain de perdre la partie. Constantin continue à pratiquer le culte de l’empereur, celui de Jupiter, tout en ayant un regard bienveillant sur les chrétiens et en mettant sur ses armées la croix, élément auquel il va attacher la victoire. Il parlera de victoire due à la présence d’un signe.  On voit bien qu’il y a une annexion du christianisme pour accroitre son pouvoir. C’est plus une utilisation qu’une soumission.

 

Q : Pour revenir à Antioche, ce qui m’a toujours interrogé, c’est cette notion d’incomplétude du christianisme primitif. Le règne de Constantin a été marqué par tout un ensemble de conciles. Cela a duré un siècle avec des débats sans fin entre les exégètes, pour savoir ce qu’il fallait retenir de tout cela. L’histoire ne commence pas en 50 PC. On peut même penser que le grand schisme de Rome a été un aboutissement. Cela n’a pas cessé depuis : les Vaudois, les Cathares, le protestantisme. Mais toujours sur le sujet de l’incomplétude, Justin, cité dans le film, avait une notion de la divinité complètement différente que celle revendiquée par Rome. Vraisemblablement Rome l’a emporté pour des raisons politiques. Ce n’était pas des notions toutes simples. Justin pensait, par exemple, à une notion d’un dieu émanateur. C’est quelque chose de fondamental. Ce n’est pas un dieu, principe unique, qui a tout créé, ex nihilo, d’un coup de baguette magique, mais un dieu duquel émane le principe, duquel émanent les genres, les formes, finalement jusqu’à l’homme. Ce principe de réflexion de la lumière est un concept différent de celui qui est véhiculé bien souvent, notamment pas l’Eglise Catholique. Ceci m’a toujours beaucoup interrogé et je me demande si le prix fort qui a été payé par le christianisme, ce n’est pas sur ces impressions.

 

CBA : On est quand même très loin de l’Apocalypse. On aura en mars une séance sur Justin. Le film suivant sera sur Marcion. Donc on aura deux séances sur les problèmes centraux du II° siècle. L’an prochain on prendra peut-être les quatre films suivants ou un autre sujet. On verra cela en avril. Sur la création on aura une séance à Sommières le 24 avril, sur « créationnisme et Darwinisme » On célèbre les 200 ans de la naissance de Darwin.  Ce sera l’occasion de dire que jamais les Grecs n’ont pensé à une création ex nihilo. C’est une idée purement latine. C’est une chose qui s’est développée dans la latinité, en lisant les textes grecs. Les Grecs ont toujours considéré que la matière était là au départ et que la création, c’était l’organisation de la matière. La Bible dit même que la création, c’est une séparation. Dans le monde latin on va développer le concept de la création ex nihilo, mais si Justin, qui est un Palestinien de langue grecque, installé à Rome, n’a pas cette notion, c‘est normal, car je ne sais pas si elle existe à Rome vers 150. Revenons un peu à ce que nous avons vu aujourd’hui, car c’est un monde très riche.

 

Q : A la lecture de l’Apocalypse il n’y a pas de nom de martyr sauf un. Mais on parle de chiffres et de l’opposition de chiffres et de noms, l’agneau par exemple.

 

CBA : le chiffre est intéressant. Je vous fais remarquer que le 665 (route de Mende) tient au nom du chiffre de la bête, 666. Le Centre 665 s’est donné son nom en disant que ce n’est pas tout à fait la « bête »... Le Centre 665 va, dans deux ou trois ans, disparaître ; c’est un centre pour étudiants qui est prêt de la Fac des lettres à Montpellier.

 

Q : Mais il n’y a pas que ce chiffre dans l’Apocalypse.

 

CBA : Il y en a des tas. Par exemple il y a les quatre animaux qui forment la base du trône du Seigneur et il y a les 24 anciens, tout autour. Les quatre animaux qui sont caractérisés par leur visage vont devenir les symboles des quatre évangiles. Mais ils n’ont pas été choisis indépendamment et ils forment une structure : très probablement ils représentent les quatre évangiles qui ont été ajoutés à la Bible juive. Les 24 anciens forment également une structure : ils représentent l’Ancien testament, retenu par les Chrétiens. Vous savez, dans l’antiquité on ne comptait pas les livres comme des objets séparés, mais on réunissait ce qu’il fallait réunir et on les groupait de telle façon qu’on arrive à 24. Quand on nous dit que la Bible contient 22 ou 24 livres – cela dépendait – un accord existe sur ce nombre (double), mais le contenu varie. On est dans une culture qui fonctionne différemment de la nôtre, la culture gréco-romaine qui ne commence que vers 200. Le christianisme, comme le judaïsme, sort d’une autre culture, la culture judéo hellénistique. La transition se fait entre 150 et 200 et cela explique que nous lisons des textes qui ont été écrits dans la première culture. Les Pères de l’Eglise fondent une lecture qui est la nôtre aujourd’hui, mais les textes viennent d’une culture antérieure et le 2e siècle forme une transition sur laquelle beaucoup de monde travaille actuellement. La première chose est de bien reconnaitre ce qui appartient à chacune. Le travail sur la Septante, c'est-à-dire sur la Bible grecque, pour l’Ancien Testament, c’est la même chose. La Septante est la traduction d’écrits qui appartiennent à la première culture. Mais tous les manuscrits sont de la seconde. On ne connait la Septante que par des copies faites dans la seconde culture. L’Apocalypse a été écrite dans la première, avec des images savantes qui vont régaler le Moyen Âge. Ce ne sera jamais un livre aussi important qu’au Moyen Âge. Le Tarot est en grande partie inspiré par l’Apocalypse. Vous avez toute une dimension culturelle très importante. Avec ce fil on s’est intéressé à tout autre chose. Ce qui m’intéresse, c’est toute la dimension historique. Mais l’histoire, ce n’est qu’un aspect des choses, fondamental, mais qui n’est pas l’essentiel. C’est un questionnement de départ. Ensuite, il y a l’œuvre et on peut faire beaucoup de choses.

 

L’Apocalypse, les uns s’en souviennent, aux autres je le leur rappelle, est composée de trois parties : le chapitre 1 est un prologue ; les chapitres 2 et 3 sont formés des sept petites lettres adressées aux sept villes de l’Asie romaine, ou partie occidentale de la Turquie actuelle  Le reste du livre, les chap. 4 à 22, ce sont les visions qu’a reçues l’auteur. Les sept petites lettres ont comme premier intérêt d’être au nombre de sept et de nous situer le destinataire dans cette région de la proximité d’Ephèse et de Smyrne. Smyrne sera un centre très important à partir du II° siècle. Le contenu des lettres est d’annoncer la circulation du livre et éventuellement de stigmatiser certains courants de la communauté, en particulier à Ephèse le courant paulinien. Mais pour l’essentiel, il s’agit d’indiquer que le livre qui suit est destiné à certaines communautés. Ce n’est pas un livre catholique, c'est-à-dire adressé à l’ensemble de la communauté chrétienne.

 

On rajoutera ces lettres à la rédaction initiale, alors que pour les évangiles, les lettres qui devaient les accompagner n’ont pas été intégrées, mais ont été mises de coté. Je pense que les lettres non pauliniennes du NT ont été d’abord des lettres d’accompagnement des premiers écrits évangéliques, à savoir : Hébreux, Ephésiens, Jacques, I Pierre, I Jean, peut-être II Pierre. Ce sont des lettres d’autorité, tandis que les lettres de Paul sont des lettres de circonstance, qui interviennent dans un débat à un moment donné pour apporter une parole forte. Les premières n’interviennent pas. Elles essayent de donner autorité à l’écrit qu’elles accompagnent. La lettre d’autorité ressemble à nos préfaces. La lettrs de circonstance, cela serait plutôt une lettre ouverte. Francis Jeanson avait fait une lettre ouverte à Dieu et il disait que c’était difficile : «  Si je crois pas à son existence, comment puis-je m’adresser à lui ? »

 

Q : J’ai lu l’Apocalypse. Je n’ai pas vu Rome. J’ai vu le « septième sceau » de Bergman. La question que je me pose, c’est ce que vous avez entendu des théologiens qui faisaient le rapprochement entre l’Apocalypse et Rome. Est-ce qu’on n’aura pas d’autres théologiens qui auraient un autre type d’approche ?

 

CBA : Le principe est d’interroger des gens qui disent des choses différentes. Donc ils ont essayé de ratisser large et je peux dire que j’ai aidé les réalisateurs à trouver des gens qui soient en dehors des grands courants. Si vous avez l’impression que ce sont des gens qui disent un peu la même chose, c’est peut-être que l’éventail des questions était trop étroit. Jérôme Prieur, à qui on ne pourra pas reprocher d’avoir ratissé large, viendra à Montpellier le 11 mars au 665. Je ne pense pas qu’il pourra venir le lendemain à Beauvoisin.

 

Q : Que représente la femme dans l’Apocalypse ?

 

CBA : Laquelle ? Celle du chapitre 17. Celle qui est prête à accoucher (ch. 12) ? Cet enfant c’est quoi ? La femme c’est qui ? Il semble que pour un protestant la femme c’est Marie. Pour un catholique c’est peut être un principe divin qui va engendrer le Messie etc…

 

Q : Il y a des gens qui croient que c’est la figure d’un nouvel Israël.

 

CBA : Le sens des images, c’est un peu comme la structure de l’inconscient, une superposition de signifiés / signifiants, le signifiant étant l’image et le signifié, le sens de l’image. Les images que nous avons dans l’Apocalypse, comme dans les évangiles, sont un empilement de significations. Alors on peut s’arrêter au niveau de la femme. C’est ce que je ferai spontanément puisqu’elle enfante, donc c’est une représentation de la Vierge et de Jésus. Mais la Vierge et Jésus sont eux-mêmes des représentations de quelque chose d’autre. Qu’est ce que c’est que le nouvel Israël si ce n’est pas dans le I° chapitre de Luc, une jeune femme, opposée à Elisabeth, la vieille femme ? Le nouvel Israël, opposé à l’ancien. Donc constamment vous allez voir la superposition de plusieurs sens comme cela. L’Apocalypse ne peut se décrypter en disant : « telle image cela représente telle chose ». C’est une lecture latine. Il faut penser à cet empilement de significations et à chaque fois vous êtes sur un palier différent, à un autre niveau de la réflexion théologique.

 

En fait l’image a comme grand intérêt la multiplicité de significations. Tandis que les mots tranchent souvent. Par exemple le mot grec telos, qui veut dire la « fin », en vient à signifier, dans l’Epitre de Jacques (5,11) la « mort rédemptrice » de Jésus, parce que le mot signifie à la fois « l’impôt » que l’on paye à la frontière, la « mort » et la « perfection ». Il accumule tous ces sens. Un seul mot va signifier quelque chose d’aussi énorme que le concept de « mort rédemptrice ».

 

Q : Est-ce que les gens de l’époque comprenaient mieux que nous ?

 

CBA : C’était plus facile et ils étaient aussi instruits que nous. C’était plus facile car c’était encore leur culture. Regardez qu’il est plus facile pour nous de comprendre ce qui est dit dans notre propre langage. Combien c’est difficile de comprendre, pour un Japonais, pour un Chinois, qui arrive d’une tout autre culture. Nous de même, quand nous allons chez eux, nous avons de grosses difficultés au départ pour communiquer, parce que nous ne connaissons pas les codes.

 

Nous sommes donc devant des livres qui appartiennent à une autre culture et les gens auxquels ils étaient destinés  en avaient l’habitude. Ils ne comprenaient pas les détails, les lampes, les cavaliers, mais ils comprenaient comment il fallait lire cela.

 

 

 

 

 

Prochaine rencontre : le vendredi 12 mars 2010

« La querelle d’héritage»

 même lieu (La Garenne), même heure (19h)

 



[1] Actes 13, 6-13

Last Updated on Tuesday, 15 February 2011 07:33
 

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