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Bernard Lewis et le gène de l’islam PDF Print E-mail
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Written by Alain Gresh   
Monday, 28 March 2011 08:42

Son nom était inconnu du grand public et le serait sans doute resté sans le fameux plombier polonais. Devenu en quelques semaines la personnalité la plus controversée en France, M. Frits Bolkestein, puisque c’est de lui qu’il s’agit, est commissaire européen au marché intérieur, auteur d’une fameuse directive permettant à un travailleur slovaque, employé en France par une entreprise slovaque, d’être payé comme... un Slovaque. Ce texte fut présenté par certains partisans du « oui » comme une forme de solidarité avec les travailleurs de l’Est, et ceux qui le refusaient furent stigmatisés comme des adeptes d’un chauvinisme étroit. M. Bolkestein a sans doute été surpris de se voir identifié à l’internationalisme prolétarien, lui qui fut le premier responsable politique des Pays-Bas, un pays jusque-là réputé pour sa tolérance, à déclarer incompatibles au début des années 1990 les valeurs des immigrés musulmans et celles de son pays. Evoquant récemment le projet d’adhésion de la Turquie à l’Union européenne et la « pression migratoire », il mettait en garde : « Si cela devait arriver, la libération de Vienne, en 1683, n’aurait servi à rien  (1).  » Nous « les » avions arrêtés à Poitiers... Nous « les » avions arrêtés devant Vienne... Nous « les » arrêterons encore... Pour renforcer sa démonstration, il citait l’historien Bernard Lewis : « L’Europe sera musulmane d’ici à la fin du siècle. » Il n’était ni le premier ni le dernier responsable politique à se parer de l’aura scientifique de Bernard Lewis pour lever l’étendard de la résistance face aux nouvelles invasions barbares.

Comme Janus, le dieu romain, Bernard Lewis a deux visages. Universitaire britannique installé aux Etats-Unis en 1974, spécialiste reconnu de la Turquie, il a publié d’innombrables ouvrages sur le monde musulman. D’autre part, il est un intellectuel engagé depuis très longtemps dans le combat politique. Il s’est distingué par son soutien sans faille à la politique israélienne, par les mille excuses qu’il a trouvées aux généraux turcs au temps où ils monopolisaient le pouvoir à Ankara, par sa négation du génocide arménien – pour laquelle il a été condamné en France. Depuis l’accession de M. George W. Bush à la présidence des Etats-Unis, Bernard Lewis est devenu un conseiller écouté, proche des néoconservateurs, notamment de M. Paul Wolfovitz. Celui-ci, alors qu’il était secrétaire d’Etat adjoint à la défense, lui rendait un vibrant hommage lors d’une cérémonie tenue en son honneur à Tel-Aviv, en mars 2002 : « Bernard Lewis nous a appris à comprendre l’histoire complexe et importante du Moyen-Orient et à l’utiliser pour nous guider vers la prochaine étape afin de construire un monde meilleur pour les prochaines générations (2).  »

Un an plus tard, Bernard Lewis « guidait » l’administration vers sa « prochaine étape », en Irak. Il expliqua que l’invasion de ce pays ferait naître une aube nouvelle, que les troupes américaines seraient accueillies en libératrices, que le Congrès national irakien de son ami M. Ahmed Chalabi, exilé véreux et sans grande influence, reconstruirait un nouvel Irak.

Ce combat de Bernard Lewis, les comptes-rendus de ses œuvres en français le passent souvent pudiquement sous silence (3). Pourtant, sans réduire ses recherches à ses engagements, les unes comme les autres sont traversés par un fil rouge : le monde musulman est pétrifié dans une opposition fondamentale à l’Occident. Dès 1957, il « découvre » le choc des civilisations : « Les ressentiments actuels des peuples du Moyen-Orient se comprennent mieux lorsqu’on s’aperçoit qu’ils résultent, non pas d’un conflit entre des Etats ou des nations, mais du choc entre deux civilisations. Commencé avec le déferlement des Arabes musulmans vers l’ouest et leur conquête de la Syrie, de l’Afrique du Nord et de l’Espagne chrétiennes, le “grand débat”, comme l’appelait Gibbon, entre l’islam et la chrétienté s’est poursuivi avec la contre-offensive chrétienne des croisades et son échec, puis avec la poussée des Turcs en Europe, leur farouche combat pour y rester et leur repli. Depuis un siècle et demi, le Moyen-Orient musulman subit la domination de l’Occident – domination politique, économique et culturelle, même dans les pays qui n’ont pas connu un régime colonial (...). Je me suis efforcé de hisser les conflits du Moyen-Orient, souvent tenus pour des querelles entre Etats, au niveau d’un choc des civilisations (4).  »

Nous sommes au lendemain de la guerre de Suez, et le Proche-Orient est en ébullition. Le nationalisme arabe s’affirme partout avec force. L’islamisme politique est marginal. Pourtant Bernard Lewis voit la volonté des peuples arabes de se libérer de la présence occidentale non comme un fait politique, mais, déjà, comme une hostilité à la culture occidentale.

Imperturbable, dédaigneux des changements qui bouleversent la région, il reprend son idée fixe de choc des civilisations, en 1990 (5), mais il laissera à un autre, Samuel Huntington, le soin de populariser cette formule. En résumé, « ils » ne nous aiment pas, non à cause de ce que nous faisons, mais parce qu’« ils » rejettent « nos » valeurs de liberté, parce que depuis deux siècles « ils » ont perdu leur puissance. Comment expliquer la nationalisation de la Compagnie du canal de Suez par Nasser en 1956 ? Par la haine musulmane de l’Occident... La chute du chah d’Iran et la révolution de 1979 ? Par la haine de l’Occident... Les révoltes répétées des Palestiniens face à la dépossession de leurs territoires ? Par la haine de l’Occident... La résistance en Irak ? La haine de l’Occident... Comment comprendre le conflit du Kosovo ou de Bosnie ? Par le refus des musulmans d’être gouvernés par des infidèles... Et voilà pourquoi votre fille est muette et pourquoi ils honnissent la démocratie...

« L’islam, qui est faible depuis deux siècles, assure Bernard Lewis, a toujours cherché des appuis pour combattre son ennemi – la démocratie occidentale. Il a d’abord soutenu les puissances de l’Axe contre les Alliés, puis les communistes contre les Etats-Unis : ce qui a abouti à deux désastres (6).  » L’alliance entre Riyad et Moscou ou entre l’islam et le communisme durant la guerre en Afghanistan avait échappé à la plupart des autres observateurs...

Etrange historien, dont les survols ignorent les faits concrets, le pétrole, l’exil des Palestiniens, les interventions occidentales. « Pendant des siècles, la réalité sembla confirmer la vision que les musulmans avaient du monde et d’eux-mêmes. L’islam représentait la plus grande puissance militaire », écrit l’auteur, qui précise : « La Renaissance, la Réforme, la révolution technique passèrent pour ainsi dire inaperçues en terres d’islam, les musulmans continuant à tenir les habitants des pays s’étendant de l’autre côté de leurs frontières occidentales pour des barbares plongés dans l’ignorance... » Evoquant le XVIIe siècle, Lewis poursuit : « Quoique n’éprouvant en général que mépris à son égard, les musulmans se rendaient compte que l’Occident infidèle possédait d’indéniables talents en matière d’armement et de conduite de la guerre (7).  » En quelques pages, l’auteur couvre près de dix siècles d’histoire, marqués par la multiplicité des centres de pouvoir dans le monde musulman, par des schismes et par des alliances (y compris avec des puissances chrétiennes), et il est capable de résumer ce que pensaient « les musulmans », élites et peuples, nations et classes, sunnites et chiites mêlés...

« Ils » sont foncièrement différents de nous. Ils rejettent même... la musique occidentale, insiste Bernard Lewis (8). Le touriste pressé qui s’est promené dans les rues du Caire n’a sans doute pas saisi des notes de Mozart ou de Brahms s’élevant des boutiques des souks. Mais les a-t-il entendues dans les cafés de Paris ou de Londres ? Edward Said, grand spécialiste de l’opéra et de la musique classique, s’indigne : « Plusieurs capitales du monde arabe ont de très bons conservatoires de musique : Le Caire, Beyrouth, Damas, Tunis, Rabat, Amman, et même Ramallah. Ils ont produit littéralement des milliers d’excellents musiciens de style occidental qui jouent dans de multiples orchestres symphoniques et opéras toujours pleins. Il existe de nombreux festivals de musique occidentale à travers le monde arabe (...). » De plus, poursuit-il, pourquoi Lewis utilise-t-il cette arme de la musique occidentale pour condamner l’islam ? Pourquoi ne prend-il pas en compte l’extraordinaire répertoire des musiques du monde musulman  (9) ?

« Le cœur de l’idéologie de Lewis à propos de l’islam est que celui-ci ne changera jamais, souligne Edward Said, (...) que toute approche politique, historique ou universitaire des musulmans doit commencer et se terminer par le fait que les musulmans sont des musulmans (10).  » Et sans doute quelque scientifique américain découvrira bientôt un gène de l’islam, gène qui expliquera ce qui « les » différencie du reste de l’humanité civilisée.

(1) Le Monde, 10 septembre 2004.

(2) Cité par Lamis Andoni, « In the service of empire », Al-Ahram Weekly, Le Caire, 12-16 décembre 2002.

(3) Lire, par exemple, Eric Conan, « Lewis, pilier de l’islam », L’Express, 23 mai 2005.

(4) Bernard Lewis, Islam, Quarto, Gallimard, Paris, 2005, p. 55.

(5) Bernard Lewis, « The roots of muslim rage », The Atlantic Monthly, septembre 1990.

(6) Jerusalem Post, 11 mars 2004.

(7) Bernard Lewis, Que s’est-il passé ?, Gallimard, Paris, 2002, citations p. 12, 14 et 20.

(8) Ibid., p. 177.

(10) Edward Said, cité par Shahid Alam, Counterpunch, 28 juin 2003.

http://www.monde-diplomatique.fr/2005/08/GRESH/12402

 

Last Updated on Sunday, 12 June 2011 11:21
 

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