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Non, Jésus n'est pas né au bord du Tibre!Amin Maalouf PDF Print E-mail
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Written by Anna Lietti   
Friday, 01 April 2011 09:51

Le Temps (15 mai 2009) : Non, Jésus n’est pas né au bord du Tibre!Amin Maalouf

 

 

Entretien avec Amin Maalouf vendredi15 mai 2009

 

Non, Jésus n’est pas né au bord du Tibre!

Propos recueillis par Anna Lietti

La disparition annoncée des chrétiens d’Orient suscite l’indifférence des Occidentaux, comme si ces derniers

s’étaient approprié le christianisme et que le reste n’était que folklore archéologique. Amin Maalouf s’en indigne.

Dans son dernier livre, il avertit: la tragédie des chrétiens d’Orient est exemplaire de la difficulté des humains à

gérer leur diversité. Notre avenir à tous dépend de notre capacité à relever ce défi.

Y aura-t-il encore des chrétiens au Moyen-Orient dans vingt ans? Bien des observateurs en doutent. Tous les

chrétiens ne risquent pas leur vie à rester chez eux, comme en Irak. Mais partout la situation devient pour eux de

plus en plus inconfortable (LT 13.05). Nous allons donc probablement assister à ce spectacle inouï: la disparition,

presque d’un seul coup, dans le berceau même du christianisme, de communautés qui ont résisté à tout depuis deux

mille ans.

Dans son dernier livre?*, Amin Maalouf, le magistral passeur entre Orient et Occident, analyse les causes

de cette accélération de l’Histoire. Il affirme aussi que la tragédie des chrétiens d’Orient est exemplaire du mal qui

menace notre espèce: soit l’humanité apprend à mieux gérer sa diversité, soit elle va à sa perte.

 

Le Temps: L’exode des chrétiens irakiens se poursuit. L’archevêque chaldéen de Kirkouk accuse l’Europe, en les

accueillant, d’encourager un mouvement qui aboutira à vider sa terre de toute présence chrétienne. Le terme

d’«épuration ethnique» n’est pas prononcé, mais c’est tout comme. Que faire? Faut-il fermer la porte aux réfugiés?

Amin Maalouf: Ce qui arrive aux chrétiens d’Orient m’attriste profondément. Je respecte infiniment l’attitude des

prélats qui restent là-bas et qui disent à leurs ouailles: notre devoir est de ne pas quitter la terre de nos ancêtres.

Mais je serais outré si les Européens disaient à ceux qui sont persécutés: ne venez pas chez nous, votre devoir est

de rester sur place. Les personnes ne sont pas la propriété de leur communauté. Y appartenir est pour elles un droit,

pas un devoir. Et si elles éprouvent le besoin de demander l’asile, le devoir des pays occidentaux est de les

accueillir. D’autant plus que la responsabilité de l’Occident est lourde dans l’accélération du processus de disparition

de ces communautés.

– Vous pensez à l’Irak?

– C’est là que la situation des chrétiens est la plus critique. Les premiers responsables de la tragédie irakienne sont

bien sûr ceux qui exercent ou attisent la violence sur place. Mais le comportement des Etats-Unis a été désastreux d’un

bout à l’autre. Les Irakiens, j’en suis convaincu, désiraient ardemment la démocratie, mais les Américains ont été

incapables de la leur procurer. C’est le grand paradoxe: on accuse l’Occident de vouloir imposer ses valeurs, mais

la véritable tragédie, c’est son incapacité à les transmettre.

– Une des grandes erreurs des Américains a été d’instaurer le communautarisme au sein même des institutions, écrivez-vous.

– Il est vrai qu’en Irak le risque potentiel de conflit communautaire violent existe depuis longtemps. Mais il en est ainsi

dans de nombreux pays à travers le monde. L’art de gouverner, c’est d’éviter que ces conflits latents n’éclatent.

Les Américains ont instauré des quotas communautaires dans les instances gouvernementales. Or ce système, qui

permet à première vue de respecter les minorités, est générateur de violence. J’en sais quelque chose en tant que Libanais…

– L’extinction des chrétiens d’Orient est-elle inéluctable?

– Plutôt que de faire des pronostics déprimants, je préfère dénoncer une évolution inquiétante et essayer de faire en

sorte qu’on l’évite. Mais je ne suis pas optimiste. Et je ne cacherai pas mon indignation face à l’indifférence que

suscite le sort de ces communautés. Lorsqu’on mentionne les Chaldéens, les Assyriens, les Syriaques, les Maronites,

les Melkites ou les Coptes, c’est, à chaque fois, un pan d’histoire fascinante qui est évoqué. Mais l’Occident

s’en désintéresse. On a parfois l’impression que les Occidentaux se sont approprié une fois pour toutes le

christianisme, comme si Jésus était né sur les bords du Tibre, et qu’ils se disent: les chrétiens, c’est nous, et le reste

n’est qu’une survivance archéologique vouée à disparaître. Les menaces qui pèsent sur le panda suscitent bien plus d’émoi.

– Vous êtes né chrétien au Liban...

– Ma famille est melchite. C’est une toute petite communauté, grecque catholique, très éparpillée, qui ne cultive

pas spécialement de sentiment communautaire… Mais le fait même d’appartenir à une telle minorité confère une

certaine attitude dans la vie. On a conscience d’être une goutte dans l’océan des hommes, et l’on n’a jamais la tentation

de considérer que son propre univers est le seul au monde. On peut se sentir d’un pays, mais pas trop.

En fait, l’environnement dans lequel on se sent le moins minoritaire, c’est la démocratie, et ce sont les sociétés

plurielles. Nous sommes, par nécessité, par vocation, des conciliateurs.

– Dans votre livre, vous parlez de «minorités d’Orient», de «cultures millénaires». Rarement de «chrétiens». Ce qui

vous intéresse dans la religion, c’est la culture?

– Oui. Mon inquiétude est de voir menacée la diversité culturelle du monde. Et je ne réserve pas mon indignation pour

les chrétiens. Récemment, je me suis mobilisé pour dénoncer le sort fait aux Mandéens, qui ne sont pas chrétiens.

– Mais n’y a-t-il pas contradiction entre s’inquiéter de l’exacerbation du communautarisme religieux et se battre pour la

survie d’une communauté religieuse?

– Il y a effectivement une contradiction, mais elle n’est qu’apparente. Il faut que les diverses cultures soient préservées,

dans un environnement de sérénité. Parce que les identités meurtries ont tendance à devenir meurtrières.

– Les chrétiens d’Orient ont été les plus zélés promoteurs de l’arabité…

– Oui, le rôle des chrétiens a été important dans le nationalisme arabe. Ils ont toujours volontiers proclamé leur

fierté d’appartenir à cette civilisation et ont mis un point d’honneur à bien maîtriser la langue. Aujourd’hui, le

nationalisme arabe est en plein désarroi, et l’attitude dominante est de privilégier l’appartenance religieuse. De ce fait,

les chrétiens arabes se sentent souvent marginalisés par rapport à leurs peuples, mais ils ne se reconnaissent pas non

plus dans les attitudes occidentales…

– Comment, au niveau personnel, trouve-t-on une issue à un tel drame?

– On ne la trouve pas vraiment. On vit avec cette «intranquillité», comme aurait dit Pessoa, en s’efforçant de surmonter

son angoisse. Et l’on s’en prend aux deux mondes dont on se réclame. Moi-même, chaque fois que j’entends les Arabes

faire la leçon aux Occidentaux, ou l’inverse, j’ai envie de leur dire: et vous? N’avez-vous pas aussi votre part

de responsabilité? J’avoue qu’avec le temps la souffrance ne s’apaise pas, elle ne fait qu’augmenter. La colère de même…

– Le christianisme, dites-vous, est d’abord ce que l’Europe en a fait: les sociétés façonnent les religions bien plus

que l’inverse?

– J’en suis convaincu. Dire qu’une religion prêche la tolérance est aussi absurde que de dire qu’elle prêche la

violence. Dans les textes, on trouve de tout, c’est la manière dont on les lit qui fait la différence. Voyez le passage

des Evangiles où saint Paul incite les chrétiennes à se voiler (lire encadré ci-contre)…

– Le passage le plus ébouriffant de votre livre est celui où vous présentez le pape comme vecteur de progrès!

– Il l’a été, à son corps défendant! C’est un grand paradoxe historique. En Occident, le pape, par son autorité, a

contribué à limiter le pouvoir des princes, ce qui a permis l’émergence d’une société civile capable de se dégager, à terme,

de ces deux emprises. En islam, un peu comme chez les protestants, l’idée d’un clergé puissant a toujours été rejetée.

On a privilégié le lien direct avec Dieu. Paradoxalement, cette attitude qui aurait dû favoriser l’émergence d’une

société laïque a eu pour effet de diffuser le religieux dans le corps social. De plus, en cas de dérive fanatique,

aucune autorité musclée n’est en mesure de rappeler les égarés à l’ordre. Enfin, autre avantage d’une organisation

fortement hiérarchisée: lorsque, après avoir longuement tergiversé, le Vatican admet enfin la théorie de Darwin, ce

progrès est inscrit dans le marbre et on revient difficilement en arrière.

– Vous aspirez à une «solidarité indépendante des religions.»

– J’aspire à un monde où la religion retrouve son véritable rôle éthique. Et où les personnes ne sont pas acculées à

se servir de leur appartenance religieuse comme d’un bouclier ou d’une arme. C’est possible lorsqu’elles ont le sentiment

que leur dignité est préservée.

– C’est rarement le cas parmi les immigrés, d’où jaillit aujourd’hui la figure du terroriste suicidaire. Encore un

échec occidental?

– Je pense sincèrement que la question des immigrés est centrale pour notre avenir à tous. Beaucoup de pays d’Europe

n’ont pas réussi à gagner la confiance de leurs immigrés. Pour toute personne humaine, la dignité culturelle est un

besoin fondamental, que nous devrions nous efforcer de garantir. Par exemple, il faudrait faire en sorte que les

migrants parviennent à maîtriser la langue de leur pays d’accueil sans se détourner pour autant de leur langue

d’origine. L’avantage de la langue comme facteur d’identité, c’est qu’on peut en avoir plusieurs.

– Vous avez élaboré, avec un groupe de travail européen, le concept de langue personnelle adoptive. C’était en

2007. Qu’est devenue votre idée?

– L’accueil a été plutôt favorable au sein de la Commission européenne. Mais les idées novatrices ont besoin de temps

et de patience pour s’imposer.

*?Le Dérèglement du monde, par Amin Maalouf, Ed.?Grasset, 313?p.

 

Last Updated on Sunday, 03 April 2011 08:53
 

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