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Un pigeon à Amsterdam PDF Print E-mail
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Written by Tahar Ben Jelloun   
Wednesday, 27 April 2011 13:33

Il aimait se mettre à la terrasse d'un café, quand le soleil n'est pas trop envahissant,

fermer les yeux et penser à des histoires sans intérêt. Il commandait un jus d'orange frais

qu'il dégustait lentement. Il aimait ces petits plaisirs et se disait que le Maroc était tout

compte fait un pays merveilleux. Ses oranges étaient sucrées, restées naturelles ; les

serveurs aimables et gentils. Il fut réveillé de ses rêveries par une voix chaude, celle

d'une jeune femme brune à la beauté énigmatique. Elle lui demanda s'il l'avait reconnue.

Bien sûr, c'était l'amie de son dentiste qu'il avait rencontrée dans une fête à Marrakech

après une exposition d'un peintre irlandais. Il se souvenait de cette femme qui avait perturbé

tous les hommes présents par sa manière exceptionnelle de danser sur des rythmes orientaux.

Sous les applaudissements elle était montée sur une table et était entrée en transe, jouant

avec sa longue chevelure, avec sa poitrine et ses yeux qu'elle fermait puis ouvrait pour faire

quelques clins d'œil. Elle n'était pas professionnelle ; elle était bien mieux : elle avait la danse

dans le sang, et d'après les regards hallucinés des hommes, on pouvait imaginer ce qu'elle

faisait de cette sensualité dans l'intimité.

Il l'invita à s'asseoir et lui recommanda l'orange pressée. Elle lui dit qu'un verre de vin blanc

aurait été mieux. Mais une femme buvant du vin à la terrasse d'un café de Casablanca ne

peut être qu'une putain ou une touriste occidentale. Donc va pour l'orange ou le citron pressé.

Ils parlèrent de tout et surtout de choses anodines. Tout d'un coup, elle rompit le rythme

et lui dit : « Nous avons une conversation bien convenue. Nous parlons comme si nous étions

dans un feuilleton égyptien ou marocain, d'ailleurs ça revient au même, ils battent le record

du néant et de la vulgarité. Et les gens aiment ça.

- Je ne sais pas si les gens aiment ça ou bien si l'on considère qu'ils ne méritent que ça et

on le leur fabrique. »

Il l'invita à déjeuner. Elle n'était pas libre mais lui promit de le rappeler avant la fin de la

semaine. Quand elle partit, il la regarda s'éloigner et l'imagina toute nue sous sa robe

printanière. Il avait envie d'elle et cela, elle le savait dès qu'elle s'était adressée à lui.

Simple intuition. Elle savait qu'elle dégageait un érotisme certain et troublant. À trente ans,

elle était parvenue au sommet de sa beauté et en jouait avec une maestria héritée

probablement de sa mère ou d'une de ses tantes connue pour avoir été la maîtresse

d'un personnage important de l'État. Il était content, curieux et inquiet. Il savait que ce

genre de femme se joue des hommes avec cynisme et sans scrupule. Il se dit, elle doit

être vénale.

Il ne connaissait ni son nom ni son prénom. Il décida de l'appeler Pandora en hommage

au personnage joué par la sublime Ava Gardner dans le film d'Albert Lewin. On se souvient

que cette belle femme, de par sa magie et son érotisme, détruisait tous les hommes qui

l'aimaient. Elle était d'une autre planète et appartenait au fameux Hollandais volant qu'elle

rejoignait sur son bateau à la fin de l'histoire.

La Pandora marocaine n'avait certes pas cette magie ni cette poésie qui rendaient la destruction

de ses amants inéluctable parce qu'elle appartenait à une légende et les hommes ne le savaient

pas. La Marocaine était bien faite, une brune animée par l'amour d'elle-même, et décidée à en

jouer jusqu'à faire baver les hommes et les mettre à genoux tout en pillant leur compte en

banque. Mais cela il ne l'avait pas vu ni deviné. Ils dînèrent le samedi suivant au restaurant

La Mer à la corniche de Casablanca. Elle était arrivée accompagnée d'une jeune étudiante en

biologie qu'elle présenta comme sa meilleure amie. Elle n'était ni belle ni laide. Une fille

quelconque, servant de faire-valoir à une femme qui avait encore besoin d'affirmer sa beauté.

Après le dîner, ils allèrent dans une boîte de nuit à la mode. Il détestait ce genre de lieu, mais

il tenait à ne pas contrarier Pandora qui lui donna le bras en marchant de manière à ce qu'il

sente sa poitrine, ferme, contre lui. Tout d'un coup elle lui demanda : « Pourquoi tu ne t'es

jamais marié ? 

- J'ai été marié, mais ça ne m'a pas réussi. Le mariage est un drôle de contrat ; tout le monde

le signe et puis le trahit. C'est le plus grand malentendu de l'histoire de l'humanité. » Elle éclata

de rire.

Vers deux heures du matin, il n'en pouvait plus. À cinquante-huit ans, il n'avait plus d'énergie

pour ce genre de soirée. Il leur proposa de les raccompagner. Pandora fit la moue puis se leva

suivie de sa copine. Elle insista pour qu'il les dépose près d'une station de taxis. Il comprit

qu'elle ne voulait pas qu'il sache où elle habitait. Il se dit, elle doit avoir honte de son

quartier. Il n'insista pas. En partant, elle lui fit la bise en effleurant ses lèvres. Il était si fatigué

que de toute façon il valait mieux que la soirée se terminât ainsi. Ils échangèrent les numéros

de téléphone. Pandora lui murmura dans l'oreille : « Une fois qu'on a fait l'amour avec moi,

on ne désire plus aucune autre femme ! »  Elle partit en courant pendant qu'il se demandait

pourquoi elle lui avait dit cela.

Durant plus d'un mois, elle fut injoignable. Il laissait des messages mais elle ne rappelait pas.

Il décida de ne plus lui téléphoner. Un soir, juste avant minuit, elle appela : « J'étais en voyage

pour la société dans laquelle je travaille. » Il comprit que c'était un mensonge. Elle ne travaillait

pas. Il le savait par déduction. Elle lui proposa de prendre un verre le lendemain. Il insista pour

qu'elle vienne le prendre chez lui. Elle arriva accompagnée d'une autre fille, cette fois-ci plus jolie

que l'étudiante en biologie, elle s'appelait Ibtihage et disait faire des études de notariat. Après

tout pourquoi pas ? C'était plausible. Alors qu'il était dans la cuisine en train de préparer le

plateau des apéritifs, Pandora le rejoignit, se colla légèrement à lui. Il lui demanda pourquoi

elle venait chaque fois avec une copine. Elle éclata de rire : « Mais c'est plus marrant à trois ! »

Puis après un instant, elle dit : « Ne va pas t'imaginer des choses ! Nous sommes sérieuses ! ». 

Il décida de jouer le jeu jusqu'au bout en se faisant passer pour le pigeon idéal. Pandora

sortit un moment pour aller acheter des cigarettes. Elle tarda ; Ibtihage l'invita à danser.

Il comprit que c'était une invitation à passer à d'autres plaisirs. Son amie ne revint pas. Il coucha

avec sa copine qui était experte en acrobatie sexuelle. Il se dit : il n'y a que des Marocaines

pour être aussi libres, aussi sensuelles ; sous des dehors de petite sainte préparant le concours

de notariat, Ibtihage est un ouragan !  Au moment de partir, elle lui demanda s'il pouvait

l'accompagner en voiture, ajoutant : « À cette heure-ci les taxis ne sont pas sûrs. »  Il

s'habilla et remarqua que la fille attendait quelque chose. Il refusait de croire qu'une

étudiante en notariat arrondirait ses fins de mois en se prostituant. Non. Pas d'argent. Il lui

promit de lui faire un cadeau. Dans la voiture, elle n'ouvrit pas la bouche. Il la déposa dans

une rue déserte et la vit courir avant d'entrer dans une maison.

Plus de nouvelles de Pandora. Il prit l'habitude de ne pas s'en offusquer. Sa copine disparut

aussi. Des mois plus tard, il reçut un appel de Pandora qui était au chevet de sa mère

hospitalisée dans une clinique de Casablanca. Elle se plaignait de la politique de la santé au

Maroc, que seuls les riches pouvaient se faire soigner, que sa mère avait dû vendre des bijoux

pour avancer le prix de l'opération. Il comprit qu'il fallait mettre la main à la poche et lui

proposa de passer le voir. Il lui tendit un chèque de dix mille dirhams libellé au nom de

la clinique Assalam. Elle lui dit : « Tu sais, ils sont pourris, ils n'acceptent pas les chèques, ils

exigent des espèces ». Il le déchira et lui donna un autre chèque « au porteur ». Il comprit le

petit manège, se dit que tirer un coup pour dix mille dirhams, c'était beaucoup.

Il l'appela la semaine d'après, prit des nouvelles de la santé de sa mère qui s'était rétablie.

Tout allait bien. Elle revenait d'un petit voyage en Suisse où des amis l'avaient invitée à faire

du ski. L'envie de faire l'amour avec elle devenait obsédante. Il pensait à elle, voulait prendre

sa revanche. Il la voulait, la désirait, tout en sachant qu'il avait affaire à une perverse ou à une

femme dont la stratégie était basée sur l'intérêt, sur l'argent, le confort, le grand luxe.

Comment un homme averti allait-il tomber dans le panneau ? Il se disait : pas moi, non,

à d'autres, moi, je suis aussi malin qu'elle, elle ne m'aura pas ! 

La société Sofitel lui proposa de participer à un programme appelé « Escales littéraires ». Il était

invité à passer une semaine dans l'un de leurs palaces, n'importe où dans le monde. Il

suffisait de rédiger un texte pour un livre collectif. Aucun thème n'était imposé. Liberté totale.

Luxe et confort garantis. Il accepta d'aller au Sofitel d'Amsterdam. Il aurait pu choisir celui de

Hanoï mais il avait décidé de ne plus faire de longs voyages. Il se contentait de l'Europe.

Pourquoi Amsterdam ? Il avait un faible pour cette ville à cause de ses canaux, de ses vélos,

et d'une douceur de vivre qui le changeait des turbulences de Casablanca ou de Paris. Il l'aimait

aussi à cause de la chanson de Jacques Brel. Il la fredonnait souvent : « Dans le port d'Amsterdam,

il y a des marins qui chantent les rêves qui les hantent au large d'Amsterdam... »

Et puis il y a là le musée Van Gogh. Il l'appelait « l'ami Vincent, le frère à Théo ». Chaque fois

qu'il vient dans cette ville, comme un rituel, il faut qu'il rende visite à l'ami Vincent et chaque

fois il redécouvre les toiles japonisantes qu'on montre rarement. Il s'arrête longuement

devant les esquisses et imagine ce petit homme plein de détresse fermer les yeux et se

tuer à trente-sept ans. Durant les deux premiers jours, il fit son pèlerinage au musée Van

Gogh, au marché aux fleurs, au Jordaan, quartier romantique dont il aimait les petites

boutiques, les antiquaires et les charmants cafés.

L'hôtel était parfait. The Grand est une ancienne mairie transformée en palace par Sofitel.

Un bâtiment de 1578. Tout le monde était aux petits soins avec lui. Le directeur, un homme

grand et très avenant, l'accueillit chaleureusement. La chambre calme, spacieuse, le plafond

haut et la salle de bains simplement magnifique. Il était dans un confort dont il appréciait

chaque détail. Cependant, malgré le luxe, la solitude était là et devint peu à peu gênante, insupportable. Il se souvint d'une nouvelle qu'il avait lue racontant le suicide d'un parrain

repenti que la mafia italienne avait condamné à vivre dans le luxe et la solitude.

Il décida alors de faire appel à Pandora. Là, se dit-il, elle ne pourra plus jouer à cache-cache

avec moi ; elle aime le luxe, les privilèges, le superflu qui brille, l'excellence et le rêve tel

qu'elle le voit décrit dans les magazines où toutes les femmes sont belles et portent des

diamants. Grâce à cette invitation, je vais pouvoir lui offrir tout ça durant deux ou trois jours,

pas les diamants, mais au moins des moments hors du temps dans une suite faite pour l'amour.

Elle aimerait et en raffolerait. Elle serait contente et se laisserait aller à des jeux érotiques et

plus. Il les imaginait, les repassait dans sa tête comme un film remonté par ses soins. Elle se

refuserait un moment à lui, ensuite s'abandonnerait avec volupté, charme et amour.

Il la voyait satisfaite, réclamant de nouvelles prouesses sexuelles. Il se dessinait en héros

infatigable, sans même un coup de pouce d'une de ces pilules qui font des miracles.

 

Ravie, heureuse, comme une enfant, elle criait de joie au téléphone. Il lui demanda son nom

exact pour lui envoyer un billet électronique Casablanca-Amsterdam. Elle s'appelait Fatiha

Bouazzazi. Il n'y avait pas de quoi avoir honte.

Elle arriva le lendemain toute pimpante, bien roulée dans un jean serré, un décolleté

magnifique, le visage à peine maquillé. Il la serra dans ses bras, l'embrassa dans le

cou. Elle s'abandonnait à lui pour quelques instants. Il commanda une bouteille de

champagne. La fête pouvait commencer. Elle préférait le vin rouge. Il commanda une

bouteille de saint-émilion 1990, une année sublime pour le bordeaux. Ils prirent tout

leur temps, buvant sans excès, se racontant des histoires.

Elle se doucha, s'enveloppa dans le superbe peignoir épais et s'installa face à lui pour

fumer une cigarette. Il voulut ouvrir la fenêtre pour faire partir la fumée. C'était impossible.

Elle renonça puis dit : « Je suppose qu'ici on peut fumer quelques joints sans problème !

La Hollande est en avance sur tous les pays européens. »

Après quelques verres et quelques rires, ils sortirent dîner dans un restaurant du

centre-ville ; ils passèrent de canal en canal. Elle lui demanda comment s'appelait cette

rivière. Il lui expliqua que c'étaient des branches de la rivière Amstel. Elle répondit : « Ah !

Amstel comme la bière ! » Il faisait beau, un peu froid. Ils parlèrent du Maroc, de la corruption

qui se généralisait, de la condition de la femme, des enfants des rues, puis de la propagation

de la prostitution féminine et masculine.

Après le dîner, ils firent une promenade dans De Wallen, le quartier chaud, et virent des femmes

derrière des vitrines attendant le client. C'était la première fois qu'elle venait à Amsterdam.

Elle avait entendu parler de cette exhibition et n'en croyait pas ses yeux. Elle eut un moment

la nausée, détourna le regard et pressa le pas pour s'éloigner de ce quartier. Il y avait

notamment une dame d'un certain âge, presque nue, fatiguée, debout devant un réchaud,

faisant signe aux hommes qui s'arrêtaient. Il y avait là quelque chose de pathétique. Cette

vie-là n'était pas rapportée dans les magazines en papier glacé.

 

En retournant à l'hôtel, il lui prit le bras, puis la main. Subtilement, elle retira la sienne sous

prétexte de prendre dans son sac son téléphone. Il sentait son corps chaud et ne pouvait

s'empêcher d'imaginer les moments de plaisir que cette femme allait lui donner. Il frôla sa

poitrine dans un geste sans conséquence. Il s'en excusa. Elle parut étonnée. Ses yeux

trahissaient quelque chose d'insensé : un feu, une flamme, une lueur brûlante, pas

forcément de bonté. Il connaissait ce regard pour l'avoir essuyé une fois chez une gitane.

Il avait demandé une chambre avec deux lits joints. À cause de ses problèmes de sommeil,

il préférait dormir seul. Fatiha s'enferma longtemps dans la salle de bains. Elle en sortit

habillée d'une chemise de nuit rouge. Elle avait gardé son soutien-gorge et sa culotte.

Il observa avec attention ses fesses quand elle se pencha pour prendre un objet, puis sentit

déjà des érections. Elle était démaquillée, se planta devant lui comme une statue,

lui dit : « Regarde-moi bien, non, mieux que ça, que tes yeux se baladent sur tout mon corps,

ensuite tu les fermes et tu retiens ce qu'ils auront bien vu ; tu les laisses fermés jusqu'à ce que

le sommeil t'emporte. » Elle lui parlait sur un ton ferme, ayant à la main un livre d'un auteur

américain. Elle glissa ensuite comme une sirène sous les draps de son lit. « Bonne nuit ! »

lui dit-elle et elle se mit à lire ou plutôt à faire semblant de lire. Il pensa que le jeu avait

commencé, s'approcha d'elle, se pencha sur son visage pour l'embrasser. Elle détourna la

tête et le repoussa d'un geste à peine perceptible. Il ne comprenait pas ce qui lui arrivait.

Elle était inaccessible sous la couette qui la couvrait comme une housse. Elle déposa le livre

et ferma les yeux, décidée à dormir. Ce n'était pas un jeu.

Il lui demanda ce qui se passait ; elle lui répondit « Rien, j'ai envie de dormir, c'est tout ».

Il revint à la charge : « J'ai envie de faire l'amour avec toi ! Depuis le temps que j'attends

ce moment, tu ne vas pas te conduire avec moi comme une petite allumeuse ! »

Elle resta silencieuse, les yeux mi-fermés, puis dit : « Tu es comme les autres Arabes, il n'y

a que le cul qui vous intéresse ; tu n'es pas capable de passer un week-end avec une femme

sans la posséder ? C'est terrible quand même, je pensais que j'étais avec un homme civilisé

et me voilà avec un type qui ne pense qu'à me sauter, allez, je te pardonne, bonne nuit,

on en parlera demain si tu veux... » Elle éteignit la lampe de son côté et s'endormit sans

bouger. Il eut envie d'évoquer le contrat moral qu'elle avait accepté en venant le rejoindre

dans un superbe palace. C'était sous-entendu. Il n'allait pas lui dire tu viens et puis on

fait l'amour !

Il resta interloqué, ne sachant comment réagir. Cela dura un long moment. Son désir s'était

éteint de manière brutale. Son sexe était tellement vexé qu'il prit la plus petite dimension

jamais atteinte. Il eut du mal à s'endormir malgré le somnifère avalé. Il imagina plusieurs

scénarios :

La réveiller et la mettre dehors sans ménagement. Non, ce n'était pas dans son tempérament.

La réveiller et l'obliger à s'expliquer vraiment et franchement. Cela ne servirait à rien parce

que manifestement elle était de mauvaise foi.

Appeler la réception et aller dormir dans une autre chambre. Ce qu'il fit. Malheureusement

l'hôtel était complet.

Appeler un ami et lui demander conseil. 

Il s'habilla, descendit dans le hall et appela son meilleur ami qui, grâce au décalage horaire,

ne dormait pas encore. Il était deux heures en moins au Maroc. « Sois gentil avec elle et

en même temps montre-toi ferme, car en acceptant ton invitation à te rejoindre à

Amsterdam, il est évident que dans son esprit elle n'allait pas jouer au bridge ou au

scrabble. Sois patient et tu verras, demain elle sera à toi ; rappelle-moi pour me raconter

la suite. »

Le matin, il avait le visage et l'âme froissés. Il se regardait dans la glace et avait envie de se

gifler : je m'en veux d'avoir donné à cette gamine l'occasion de se moquer de moi ; je m'en

veux ; il va bien falloir la faire céder ! 

 

Ils passèrent la journée dans les musées, flânèrent dans les ruelles, mangèrent légèrement ;

pas un mot sur l'incident de la veille. Il attendait la nuit pour voir si cette fille était venue pour

partager du plaisir avec lui ou bien juste pour profiter et se moquer de lui.

Le même scénario se reproduisit la deuxième nuit. Là, il se mit en colère, se leva et lui

demanda de s'expliquer sur son jeu. Tout en étant calme et sûre d'elle, elle lui dit le fond

de sa pensée : « J'adore faire l'amour, je ne suis pas une sainte, mais je n'ai pas envie de

toi ; c'est comme ça ; tu ne vas pas m'acheter avec un week-end et en plus ça ne te coûte

pas grand-chose, puisque tu es invité ; tu crois qu'avec ton billet d'avion tu auras des droits

sur moi, sur mon corps ? Non, tu ne me toucheras pas. Nous sommes amis, pas amants.

T'ai-je promis quelque chose ? Non, alors, où est le problème ? Calme ton ardeur et dors,

va si tu veux chez les femmes derrière la vitrine, elles seraient contentes de te soulager ;

allez, bonne nuit quand même ! Sans rancune. »

Il insista, parla de « contrat moral », ce qui la fit rire aux éclats et hurler : « J'aime ton esprit,

pas ton corps ; tu es gras, et puis tu es vieux, nous avons presque trois décennies de

différence ; est-ce que tu te rends compte ? Bon, on arrête ! Ne m'oblige pas à être cruelle. »

Il n'avait aucune envie de lui répondre. Il se sentit trahi, humilié. Il avait honte. Il s'était fait

avoir. La journée suivante, il la passa seul prétextant avoir du travail urgent ; elle s'en alla

se promener et ne revint que tard le soir. Elle lui fit la bise, fit sa toilette comme d'habitude

et s'engouffra dans son lit. Pas un mot. Tôt le matin, il appela la réception pour commander

un taxi pour neuf heures. À huit heures elle était prête, sa valise faite. Elle était apparemment

gênée. Elle lui dit : « J'ai eu mes règles cette nuit ; je les attendais plus tard et je n'ai pas de

serviettes hygiéniques ; tu pourras aller à la pharmacie du coin m'en acheter ? »

« Non », répondit-il, puis il lui tendit un billet de cent euros : « Garde le reste pour le taxi. »

Il n'eut plus jamais de ses nouvelles et ne chercha pas à en avoir. Quand on a été un pigeon,

on cherche vite à tout oublier. Une façon comme une autre de se venger, enfin presque.

 

 

Last Updated on Friday, 29 April 2011 16:29
 

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