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Written by Le Cercle des amis d'Assia Djebar   
Sunday, 26 June 2011 16:46

http://assiadjebarclubdelecture.blogspot.com/

Assia Djebar au club de lecture le 28 juin 2007

Assia Djebar au club de lecture le 28 juin 2007
Photo: Mireille Le Breton

"...la vie du Texte résiste, se rebiffe, se rebelle: au terme de votre entreprise, vous voici en train de devenir, au coeur de cette mise en oeuvre, lecteur (lectrice) aussi, par humilité ou dévouement à ce mélange, à ce magma: un livre, un parmi des milliers, des millions que le temps réduira ensuite en poussière ou à une architecture arachnéenne faite de multiples silences, symphonie d'un rêve évanoui, mais obsédant."

Assia Djebar
Nulle Part dans la maison de mon père, p 406

jeudi 2 juin 2011

"Le Cercle des amis d'Assia Djebar" vous convie à la première Assemble Générale qui aura lieu lundi 27 juin, à 21h30 au café-bar Bric à Brac, à Paris (voir l'adresse ci-bas). Cette assemblée se tiendra après la projection du film documentaire La zerada, ou le chant de l'oubli, à 20h.
Je vous remercie de vous joindre à nous pour faire le bilan de nos activités de la saison et vous faire part de nos projets futurs. Vous pouvez aussi venir nous soumettre vos idées afin d'enrichir le programme du Cercle. Pour tout renseignement, je vous remercie de nous écrire par mail ou nous joindre par téléphone.

Amel Chaouati
Présidente du Cercle des amis d'Assia Djebar


Projection  

La Zerda, ou les chants de l'oubli
(Assia Djebar, 1982, 56 minutes)


lundi 27 juin 2011
à 20h00



Au BRIC A BRAC
108 rue oberkampf
75011 Paris
Métro: Rue St Maur-Ménilmontant
Tel: 09 52 54 28 92




Pourquoi, à un certain moment de mon trajet, suis-je allée au travail de cinéma ? » Plutôt que de dire le cinéma, je dirais l’«image-son». Et je ne me sens pas toutefois quitter la littérature...
La Nouba des femmes du Mont-Chenoua. Ce premier film semi-documentaire, semi-fictionnel (d’une heure cinquante-deux minutes) m’a pris deux ans (1977-1978) ; plus tard, j’en ai réalisé un second (d’une heure) que j’ai intitulé La Zerda, ou les chants de l’oubli (1982). "
Assia Djebar, « Pourquoi je fais du cinéma », 1989
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samedi 28 mai 2011

Balbala au Cercle des amis d'Assia Djebar

Par Amel Chaouati

Vendredi 6 mai dernier j’avais invité à une soirée littéraire Hibo Moumin Assoweh, professeur assistante de littérature française et francophone à l’université de Djibouti. Elle a souhaité comparer l’œuvre d’Assia Djebar avec celle du Djiboutien Abdourahman Waberi dont je ne connaissais que le nom.
Mon invitée a découvert l’écrivaine algérienne assez récemment. Elle a été particulièrement sensible à la plume mais aussi aux thématiques qui rapprochent les deux écrivains : l’histoire coloniale et la place faite aux voix  féminines dans leurs œuvres réciproques. L’invitée a choisi d’intituler la soirée « Voix féminines et transgressions » dans leurs œuvres de Djebar et Waberi. Pour la discussion, elle s’est basée sur La femme sans sépulture et Ombre sultane pour  Djebar, Balbala et Cahier nomade pour Waberi.

Pendant qu’elle préparait son intervention, je suis partie dans la découverte de l’écrivain Djiboutien avec Balbala d’abord et ce fut un tel enchantement que j’ai regretté de ne pas l’avoir connu plus tôt. L’écriture de Waberi ressemble à la dentelle fine. Le fil de l’écriture peut être d’une blancheur immaculée ou d’un rose pale. Mais l’écrivain use souvent du fil rouge pour exprimer la colère ou le sang et ou le noir, pour le cynisme et la mort. Je ne peux que penser qu'il est indéniablement un écrivain engagé. Comme Assia Djebar, il vit loin de son pays ; pourtant cette terre est source de son inspiration littéraire. Il parait qu’on lui fait parfois le même reproche que Assia Djebar : Quelle légitimité a-t-il décrire sur un pays où il ne vit plus? Comme si la littérature ou la langue ont des frontières, comme si elles sont le bien de certains, comme si on prétend connaître mieux son pays ou la  langue que lorsqu'on est dedans… Comme si….
Le point commun entre les deux écrivains c’est en effet d’écrire autour des conséquences du colonialisme et sur les lendemains dés-illusoires des indépendances. Mais un autre aspect important les réunit : les deux écrivains sont issus de cultures orales écrivant dans la langue de l’autre, ce colonisateur du passé, un colonisateur commun.

Pendant la discussion de la soirée littéraire, le débat a longuement tourné autour de ces questions : comment peut-on transcrire l’oral à l’écrit ? y a-t-il d’autres manières de transcrire le langage oral ?
Tout en écrivant ces lignes, je me demande s'il n'’y aurait-il pas derrière ces interrogations une autre question: Quelle serait la limite de la transcription de la culture orale à l’écrit ? Est-ce qu’on est persuadé qu’en fixant la langue orale par écrit, on est certains de ne pas la perdre ? Autrement dit qu'est ce que la langue écrite pourrait provoquer comme limite à la langue orale? 
Au cours de la conversation, j’ai dit ce que je répète régulièrement, j’ai un sérieux problème avec l’œuvre d’Assia Djebar. J’ai  beau lire et relire, je suis systématiquement frappée par l’amnésie une fois que j’ai fermé le livre !

Lorsque Sonia Amazit, m’a adressée son papier qu’elle a intitulé Oralité, qui fait suite à cette rencontre, (à lire sur le blog après ce texte) j’ai été amenée à réfléchir aux causes de cette amnésie. Selon elle, la transgression en serait la cause. La nature de la transgression: l’utilisation de la langue de l’autre et donner  accès aux voix féminines.
Si je partage tout à fait ce point de vue, je me demande si l'explication est suffisante? Il me semble qu’il y a quelque chose en lien avec la structure même de la langue orale et de la transmission.
Entre la structure de l’écriture et de la langue orale il ya une différence fondamentale. L’écriture fige les données transmises. L’écriture est intransigeante. Quant à l’oralité parlée qui cherche aussi une transmission fidèle grâce à l’intransigeance de la chaine de transmission, elle ne peut éviter les transformations. chaque chainon va ajouter ou réduire un détail, un mot, une explication. Il s'agira de manger des mots, de les mâcher, remâcher, les avaler, les crier.... C'est pourquoi, il est difficile de ne pas penser que chaque transmetteur comprendra ce qu’on lui a transmis selon l’époque dans laquelle il se trouve, sa formation et son vécu personnel. Ainsi donc l’oralité parlée offre cette possibilité de transformation, d’adaptation et permet aussi l’oubli jusqu’à oublier le premier à avoir été à l’origine de la transmission. Or ce n’est pas le cas de l’écriture. Sauf si l’on brûle les bibliothèques ce que l’histoire a connu régulièrement.
Est-ce de là que mon amnésie se met en route ? Ne pas tout retenir ? Ne pas tout garder ? N’est-ce pas justement à ces moments précis que l’oralité surgit dans le texte ? Est-ce précisément ces moments là que j’oublie que je suis en train de lire plutôt que d’écouter un récit ? Car Assia Djebar plus que Abdourahman Waberi écrivent l'oralité mais pas seulement, ils font de la littérature! et c'est de cette manière que je découvre Djibouti. C’est de cette manière que j’ai découvert tout un pan de ma culture que je ne connaissais pas. Si la la chaine de transmission a été profondément atteinte pendant la colonisation qui a cherché à déstructurer les assises narcissiques de la société, aujourd’hui ce n’est plus la colonisation mais une idéologie politique au lendemain de l’indépendance qui cherche à tout prix de créer un état avec une seule langue, une seule religion, une seule culture alors que l’Algérie garde encore profondément son fonctionnement tribal et régionaliste, avec ses spécificités culturelles et ses diversités de langues et de pratiques religieuses.
Waberi dénonce ce totalitarisme dans son pays lui aussi partagé entre deux langues au moins, ne sachant laquelle adoptées pour l’administration : français, anglais ou inventer une nouvelle langue d’écriture inspirées des langues des pays de la Corne de l’Afrique.
Ce qui me semble essentiel aujourd’hui, c'est de pouvoir dépasser le complexe de la langue et l'idée de transgression. Il faut que la Balbala (en arabe signifie conversation, palabre) se poursuive peu importe la langue, car il faut surtout arriver à lutter contre le silence mortifère si bien décrit par Waberi et lu par Patrick Potot, comédien, lors de notre soirée littéraire:
« Surtout ne rien écrire, ne rien dire : la vieille peur de toutes les autocraties. Ne rien garder, tout doit disparaître pour ne pas transparaître. Falsifier, oublier. Faire mentir l’encre et les papiers. Faire mentir les tampons, les sceaux, les passeports qu’on vient de commander pourtant à une imprimerie française. Faire mentir les fiches d’état civil, les armoiries de la nation. Faire mentir les morts, le drapeau à peine hissé. Faire mentir une mémoire dont les protagonistes sont encore vivants, bon pieds bon œil.
Faire mentir la tradition aussi ? Mais, comme dit le proverbe toujours en vigueur sous nos cieux : « Caddo lagatago cadho alley leedehay », à pervertir la tradition, on s’attire le courroux de Dieu. C’est un autre proverbe, créole celui-là, qui me revient en mémoire. « Le crayon de Dieu n’a pas de gomme.» C’est tellement vrai, et voilà comment on provoque un destin. » Balbala, p. 98.

Pontoise le 26-28 mai 2011
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Oralité


Cet article a été écrit par Sonia Amazit à la suite de la rencontre du 06 mai 2011 "Voix féminines et transgressions" dans l'oeuvre de Djebar et Waberi.

Oralité

Le signe, je le reconnais : chaque fois que j’ai voulu écrire « sur » l’Algérie, il y a eu une compulsion-disparition de mes premières pages de notes.
Hélène Cixous, Si près, Galilée, p.40.


Voix féminines et transgressions telle a été le thème présenté par Hibo Moumin Assoweh le 06 Mai dernier invité par Le Cercle des amis d’Assia Djebar. Après un mouvement de va et vient entre l’écrivaine Assia Djebar et Abdourahman Ali Waberi, tous deux marqués par l’histoire de leurs pays colonisés et décolonisés, nous offrant ainsi à nous auditeurs un autre regard sur ces voix. Des voix de femmes qui racontent, qui se racontent. La femme conte l’histoire d’une autre femme et cette femme devient autre femme puisque contée par cette femme autre (se) révélant (dans) une transcription vers une transfiguration. Transcrire l’histoire d’une autre femme par le biais de sa propre voix portée/poussée par une tonalité figurée dans sa trajectoire. Autre regard donc, autre ton, autre figure sur ces femmes esquissées par la main d’Assia Djebar, une main qui avouera bien des années plus tard dans Nulle part dans la maison de son père que « tout personnage féminin entravé finit par chercher aveuglément, obstinément, une échappée, comme sans doute je le fis moi-même, dans mon passé juvénile. »[i] Par la fiction, ou plutôt par ces voix féminines fictives, l’écrivaine peignerait-elle une voi(e)x de secours ?
Mais comme une question en amène une autre, faut-il transcrire ces voix comme étant le seul recours pour chercher une échappée ? S’échapper de quoi ? Ces voix féminines fictives si présentes dans les récits, en particulier dans Ombre sultane ainsi que Femmes d’Alger dans leur appartement, évoqués au cours cette soirée littéraire, esquisseraient une échappée dans un rêve éveillé, dans les prémisses d’un rêve, peut être pour ne pas sombrer dans Les rêveries de la femme sauvage. Scène primitive. Un récit où Hélène Cixous témoigne de l’enseignement qu’elle a reçu pendant sa scolarité en Algérie dans une école française ; celui d’un « effacement de l’être algérien »[ii]. Un témoignage où nous nous retrouvons au co(eu)rps d’un massacre des langues. Plus loin, elle écrit que « Le premier de mes premiers souvenirs ayant trait au Plan d’anéantissement de l’être algérien est une histoire de fille coupée en deux. (Ibid., p.144) » Un effacement donc qui touche au corps. Au plus près du corps féminin scindé en deux.

Cette coupure/fissure nous renvoie à un récit d’Assia Djebar Ombre sultane. Un vertige s’immisce dès les premières lignes, poursuivant malgré tout la lecture, persuadée de lire l’intrigue d’une seule femme. Quand soudainement le malaise/mal à l’aise fut insupportable m’obligeant à une marche arrière, et revenir à la source, pour relire la préface. Stupéfaction ! Je découvris deux prénoms, deux personnages féminins. Il s’agissait bien de deux femmes. Deux histoires de vie différente. Coupée l’une de l’autre pourtant si proche à si méprendre. Deux histoires qui se relient et se différencient l’une de l’autre, d’un chapitre à l’autre, laissant place dans la seconde partie à la présence de deux femmes - Schérazalde et sa jeune sœur – partageant cette fois la même histoire. N’est-ce pas cela au fond ce que l’écrivaine se hasarderait à tisser. Se tisser à travers et au travers les voix (de) sa propre voi(e)x/voile pour « trouver dans la voix d'un autre, à la fois proche et dissemblable, les ressources permettant d'entendre et de faire entendre sa propre voix »[iii]. Par ces voix fictives, dans un dialogue de soi à soi à travers l’autre, permettraient-elles « de reconquérir sa voix. »[iv] ? Dans Femmes d’Alger dans leur appartement, Assia Djebar notifie que « Son de la mère qui, femme sans corps et sans voix individuelle, retrouve le timbre de la voix collective » « en fait la seule expression authentique d’une identité culturelle ».[v] C’est peut être aussi la seule expression possible pour exprimer un traumatisme colonial voire son dépassement. Un trauma qui touche non seulement au corps mais également à la voix. Une coupure à même la langue nommée par Derrida « le corps de la langue et de l’écriture (…) qui en fait une chose du corps. »[vi] La langue constituant par essence la chair de l’être.

Revenons à la soirée littéraire. Un certain nombre de résonnances ont jailli et rebondi de part et d’autre chez les auditeurs présents. Ils ont pu faire part des échos sonores vibrant en eux. Tous ont fait résonner leur voix. Tous sauf Une. Une qui restera silencieuse pendant les échanges mais attentive et accueillant ces bandes sonores circulant dans le cercle. Je fus une nouvelle fois silencieuse. Un silence flottant se nourrissant des voix qui vi(br)e(nt) une oralité. Un silence circulant à contre sens ou/et à la rencontre de cette oralité enveloppant les membres dans un débat : celui de l’importance de fixer l’oralité autrement que par l’écrit d’une part et qu’en Algérie, l’œuvre d’Assia Djebar est considérée comme une œuvre qui enracine l’oralité par/dans l’écrit d’autre part. Je fus très surprise d’avoir entendu que son œuvre est perçue comme tel. Comment saisir dès lors qu’à chaque lecture, se révèle, pour certains lecteurs, une amnésie de ce qui a été lu. La transgression serait-elle en cause ? L’invité de la soirée prendra conscience quelques secondes avant de clore son récit, son oubli d’évoquer la transgression. Etonnant que cela puisse paraître, il ne me reste aucun souvenir de ce qui a été dit. Il n’est peut être pas aussi surprenant que cela puisque l’enjeu (voire le jeu) est de transgresser l’interdit qu’il y a eu pendant la colonisation. Derrida dans Le monolinguisme de l’autre ou la prothèse d’origine évoque un Double interdit qui a sévit pendant la période coloniale. Double interdit qui touche à la langue maternelle et de manière « détournée et perverse » à la langue française. Un interdit, précise-t-il plus loin, « à l’accès au dire (…) (qui est) justement l’interdit fondamental, l’interdiction absolue, l’interdiction de la diction et du dire. (Ibid., p.58) » Un interdit empêchant tout modèle d’identification à une autre langue que celle du colonisateur. Le jetant du même coup, parce que « privé de toute langue, et qu’il n’a plus d’autre recours – ni l’arable, ni le berbère, ni l’hébreu (…) –, parce ce monolingue est en quelque sorte aphasique (peut-être qu’il écrit parce qu’il est aphasique) », dans « une traduction sans pôle de référence, sans langue originaire, sans langue de départ. (Ibid., p.117) ». Comment est-il possible alors d’accéder à une langue maternelle « (arabe dialectal ou littéraire, berbère, etc.) » dont « l’accès (…) a été interdite » ? « Comment dire un « je me rappelle » qui vaille, poursuit Derrida, quand il faut inventer et sa langue et son je, les inventer en même temps, par delà, de déferlement d’amnésie qu’a déchainé le double interdit (Ibid., p.57) » La dé-colonisation serait-elle par conséquent le (en)jeu d’un dé-collage, celui d’un effacement toute trace de la colonisation, ou son dépassement ? Comment est-il possible d’outrepasser/transgresser un interdit ? Paradoxe de mettre en je(u) une transgression comme dépassement d’un traumatisme colonial tout en étant heurté par un déferlement d’effacement à la chair/noyau du trauma ? Derrida explicite une piste :  d’« inventer une première langue qui serait plutôt une avant-première-langue destinée à traduire (…) la mémoire de ce qui précisément n’a pas eu lieu » (Ibid., p.118).

Dans Ces voix qui m’assiègent, Assia Djebar dévoile Oh combien ! sa douleur « au moment de l’abandon du texte », L’amour, la fantasia. Elle a eu une tendinite qui la « fit souffrir plusieurs mois » pouvant à peine soulever son bras. Il a fallu « plus de six mois pour guérir et retrouver un bras normal… ».[vii] Bien que cela ait été perçu par l’écrivaine comme « le prix à payer », nous découvrons à quel point est engagé le corps organique dans cette quête « de transcrire, écrire en creux,  ramener au texte, au papier, au manuscrit, à la main, ramener à la fois chants funèbres et corps enfouis : oui, ramener l’autre (autrefois ennemis et inassimilables) dans la langue. (Ibid., p.48) » Le corps d’écriture d’Assia Djebar se révèle comme une transfixion à la tache, aux tâches de sang, des traces sonores et mnémoniques de ses ancêtres. Et tout au long de son œuvre L’amour, la fantasia, nous le traversons, au/à travers son. Dès les premières pages, elle timbre son écriture d’une voi(e)x « Silencieuse, coupée des mots de ma mère par une mutilation de la mémoire »[viii] mettant en scène par delà les voiles, une bataille entre deux langues « la langue française, corps et voix, s’installe en moi comme un orgueilleux préside, tandis que la langue maternelle, toute en oralité, en hardes dépenaillées, résiste et attaque, entre deux essoufflements.(Ibid., p.299) » Et par l’é-cri-tu(r)e, l’auteur ramène « ce qui est enterré, ce qui est enfermé, l’ombre si longtemps engloutie dans les mots de la langue. »[ix] en renversant son corps. En effet, il lui « faut renverser » son « corps », «  plonger » sa « face dans l’ombre, scruter la voûte de rocailles ou de craie » pour « laisser les chuchotements immémoriaux remonter ». [x], pour faire resurgir « un passé mort arabo-berbère »[xi].

Il est vrai que, dans bien nombre de ces œuvres, elle donne place aux sons, à la sonorité (sororité) et aux voix. Elle donne de l'épaisseur à la voix, aux voix féminines qui lui sont chères et à chair. Elle s’enveloppe de ces voix comme d’un voile pour faire parti d’un groupe, elle « expulsée » dès l’âge de « douze ans de ce théâtre des aveux féminins » (Ibid., p.223). Ces voix qui redeviennent « Le murmure des compagnes cloitrées », sont considérées comme son « feuillage » (Ibid., p303). Elle creuse la langue française pour faire résonner la perte des sons maternels et de son ascendance. Elle creuse la langue française comme témoin de cette coupure « Les blessures s’ouvrent, les veines pleurent, coule le sang de soi et des autres, qui n’a jamais séché. (Ibid., p.224) ». Comme témoin de cette perte pour « faire de la voix qui s’élance, puissante, âcre, vengeresse, écorchée, ou simplement nue, la seule consolation immédiate ».[xii] Une perte infini, à l’infini alors même que l’élaboration du traumatisme serait une quête, une conquête, une reconquête de la perte « Laminage de ma culture orale en perdition (…) renvoie donc au corps dépouillé de voix..»[xiii] L’é(cri)tu(r)e permettrait alors, par ces voix fictives, de ramener l’autre qui se meurt en dehors, pour offrir « une seconde vie et nous donnez pour un temps l'illusion de nous délivrer de la mort? ».[xiv]


[i] Assia Djebar, Nulle part dans la maison de mon père, Fayard, 2008, Paris, p.365.
[ii] Hélène Cixous, Les rêveries de la femme sauvage, Galilée, Paris, p.126.
[iii]Pontalis J.-B., Traversée des ombres, Folio, 2003, p.76.
[iv] Assia Djebar, Ces voix qui m’assiègent, Albin Michel, 1999, Paris, p.113.
[v] Assia Djebar, Femmes d’Alger dans leur appartement, Coll. Livres de Poche, éd. Albin Michel, 2002, Paris, p.256-257.
[vi] Jacques Derrida, Le monolinguisme de l’autre, Galilée, Paris, 1996, p.50.
[vii] Assia Djebar, Ces voix qui m’assiègent, op.cit, p.107.
[viii] Assia Djebar, L’amour, la fantasia, Coll. Livres de Poche, éd. Albin Michel, 1995, Paris, p.13
[ix] Assia Djebar, Ces voix qui m’assiègent, op.cit, p.48-49.
[x] Assia Djebar, L’amour, la fantasia, op.cit, p.69.
[xi] Assia Djebar, Ces voix qui m’assiègent, op.cit, p.48.
[xii] Assia Djebar, Ces voix qui m’assiègent, op.cit, p.75.
[xiii] Assia Djebar, L’amour, la fantasia, op.cit, p.224.
[xiv] Pontalis J.-B., Le dormeur éveillé, Mercure de France, 2006, p.95
 

dimanche 9 janvier 2011

Assia Djebar, la poète

Par Amel Chaouati

Nous connaissons Assia Djebar pour ses romans, pour son cinéma et pour son théâtre. Elle a aussi visité le monde de la poésie. Il y a trois ans, j'ai découvert avec bonheur Poèmes pour l'Algérie heureuse, publié par la SNED que l'écrivain introduit avec la phrase suivante:  "personne ne dira qui du sommeil de l'aube le premier a surgi".
En ces premiers jours de la nouvelle année, les agitations au Maghreb et ailleurs dans le monde perturbent considérablement ma quiétude, moi, regardant ces évènements de l'extérieur avec un profond sentiment d'impuissance. Afin de ne pas m'enfermer dans une douleur paralysante, je me nourris plus que d'habitude de cinéma et de lecture. Cette nourriture intellectuelle contre le mal à penser peut parfois être poétique. Le hasard a fait que je me suis retrouvée à lire le poème L'homme qui marche, écrit par Assia Djebar en 1959, avant d'aller voir au cinéma, un excellent film espagnol réalisé par Iciar Bollain, Tambièn la lluvia (Même la pluie) qui traite de la répétition de l'histoire de l'oppression et de l'importance intemporelle de la résistance pour vivre et parfois uniquement pour survivre.  Voici le poème.
Je vous souhaite une excellente année malgré tout. Paix et liberté pour tous les peuples .

Photo A.C. Alger, décembre 2010



L’homme qui marche
(1959)

L’homme qui marche
Tantôt dans la nuit tantôt dans la lumière
Dans la lumière des artifices
Des projecteurs
Des mots
Tantôt dans la nuit
Dans la nuit difficile.

Sur la rive les autres
Désarmés des ténèbres
Innocents de tout crime sinon de la pitié
Regardent
Spectateurs du voyage
Ont-ils peur du naufrage
La dérive n’est pas au large
Cendres dans leur cœur délire
Derrière l’homme qui marche.

L’homme qui marche
Sa mémoire véhémente
On lui dit qu’il faut apprendre
A parler protester gesticuler
On lui dit la liberté
Se nourrit
Aussi de la publicité
Une photo bien prise une phrase bien dite
Vous acquiert les cœurs les sentiments
Des doux des tendres et des indifférents
 Des bienheureux qui dorment
De la femme du bourreau
Des autres
On lui explique le chant
Vous fait gagner du temps
Sur la sueur et sur le sang
On est plus aux siècles des Barbares
Sans lyrisme
Sans histoire

L’homme qui marche
A ses trousses le poète
Saute à cloche-pied
Sur l’ombre d’un visage muet
Ombre de la mort ombre du couperet
Ombre de l’ombre
De la réalité.

II

Je n’ai rien dit l’homme
Je n’ai rien à dire
Simplement je suis las je suis las je suis stupéfait
Pourquoi le déclarer
Les palmes se taisent malgré le vent la mer se retire le désert glisse
Et l’or quel or sur le soleil
Je vous jure je n’ai rien à dire
Les lumières m’aveuglent et les phares
J’ai besoin de la nuit j’ai besoin du suicide
J’ai besoin de cracher mes poumons qui me brûlent
Je suis las dis las dit l’homme je ne veux pas le dire
Le chemin sera dur la pente dure
Je n’ai pas le cœur à chanter
Je suis buté je n’ai rien à dire
Pour l’avenir.

III

Le silence chez nous n’est pas de mode
C’est une bête que nous traquons
Le silence quelle innocence
Ne libère rien de ta passion
Si tu refuses nos mirages
Si tu te gausses de nos regards
Célébrer le martyr ne pouvons
La simple vue de tes haillons
Chasse tout cérémonial
Or il faut qu’à la fin de la fête tu perçoives
Un triomphe
D’applaudissements
Tu as beau éviter mépriser la victoire
Tu as beau éviter les miroirs
Si tu veux souffler t’arrêter te retrouver
Si tu ne veux pas fuir dans la forêt
Si tu veux dormir
Si tu veux oublier
Si tu veux vivre
Il te faudra bien y passer
De notre langage te parer
Etre acclamé rebelle ou couronné roi
Ou crever dans l’arène en public pourquoi pas
Le panache et la gloire et la mort du héros
Ce sont chez nous lauriers de mots
Trésors sur la grève
Ce sont les armes
Que nous offrons à nos remords à nos semblables
Les Barbares ont sans doute un seul passé de sang
Pour contenir les meutes surmonter les démons
Monstres de nos mémoires de nos mythologies
De nos hymnes de gloire de notre identité
Nous
Nous livrons châtré
Notre vocabulaire.

L’homme qui marche marche
Sans trahir sans relâche.
 

 

 

 

 

 

Promotion 1963

MLFcham Promotion 1963

Giverny - Mai 2004

MLFcham Giverny - Mai 2004

Athènes - Oct 08

MLFcham - Athènes - Octobre 2008

Promotion 1962

MLFcham Promotion 1962