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Obama et le Moyen-Orient : la gestion d’un héritage PDF Print E-mail
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Written by Léosthène-Hélène Nouaille   
Friday, 15 July 2011 08:00

La lettre de Léosthène, le 28 mai 2011, n° 672/2010
Septième année. Bihebdomadaire. Abonnement 350 euros.
http://www.leosthene.com/

Au moins 17 Irakiens et deux soldats américains ont été tués hier dimanche dans une vague d’explosions, la plupart à Bagdad, y compris dans une attaque suicide contre les forces de sécurité de la police et de l’armée américaine ” rapportait le Los Angeles Times, le 23 mai dernier. “

Le bain de sang illustre la fragilité de la situation autour de Bagdad, où les assassinats et autres attentats surviennent presque quotidiennement. Il attire aussi l’attention sur les efforts persistants des militants chiites et sunnites pour tuer des soldats américains, dont le retrait est programmé pour la fin de l’année ” (1). Il suffit en effet de suivre, même de loin, la situation en Irak, pour en constater la volatilité et la violence (2). Le retrait des 46000 soldats américains toujours présents dans le pays remis en cause (3), les manifestations se multiplient, la dernière le jeudi 26 mai à Bagdad, pour demander le départ effectif des troupes américaines et de leurs sociétés militaires privées.

Passant outre les déclarations officielles (4), George Friedman, pour Stratfor, qui réfléchit dans une livraison récente sur la politique du président Obama au Moyen-Orient, n’a guère d’illusions sur le retour d’une paix favorable aux intérêts américains en Irak : “ le retrait des troupes américaines d’Irak ne signifie pas la fin du conflit ”, écrit-il, et dans la même phrase : “ au contraire, ce retrait a ouvert la porte au pouvoir iranien en Irak ”. Considérant la place de l’Iran au Moyen-Orient, sa frontière commune et poreuse avec l’Afghanistan, il continue : “ La domination iranienne en Irak ouvrirait la porte à la projection du pouvoir iranien dans toute la région. Les Etats-Unis ont proposé de garder des forces en Irak, mais n’en n’ont pas encore reçu l’autorisation. S’ils la recevaient (ce qui semble peu probable), les factions irakiennes, appuyées au parlement, ont menacé de réactiver l’insurrection anti-américaine dans le pays ”.

De fait, la manifestation de jeudi 26 mai à Bagdad était organisée par un vieil opposant pro-iranien, Moqtada el Sadr, dont les forces armées (“l’armée du Mahdi”) se sont élevées jusqu’à 60000 hommes. Il peut compter sur l’appui de plusieurs ministres et d’un certain nombre de parlementaires en Irak. Chiite, grandi en partie en Iran, Moqtada el Sadr peut aussi compter sur un soutien iranien - comme par le passé – le retrait annoncé des troupes américaines, négocié par George Bush, ne faisant que révéler une situation ancienne dont le président américain porte la responsabilité, la chute de l’Irak elle-même ayant en réalité “ouvert la porte” à l’influence iranienne. George Friedman a oublié qu’il écrivait avec enthousiasme sur l’intelligence tactique américaine quand, après l’invasion de l’Irak, Washington s’est employé à briser la résistance des insurgés en opposant les communautés chiites et sunnites, pour ne pas parler des promesses d’autonomie faites aux Kurdes.

L’Irak déchiré en a été durablement affaibli. Pas d’armée capable de garder les frontières, pas d’armée unie, non plus – les Kurdes refusent l’entrée de l’armée nationale irakienne sur leur territoire, pas de forces de sécurité suffisamment structurées pour restaurer un ordre pacifique à l’intérieur du pays. Et par dessus tout, un avenir politique incertain. “ Les Etats-Unis doivent donc envisager ce qu’ils devront faire si la situation en Afghanistan restait indécise ou s’aggravait, ou si la situation en Irak évoluait vers une victoire stratégique iranienne ” résume George Friedman. Or “ une réponse simple – prolonger la mission (des forces) en Irak et accroître les forces américaines en Afghanistan – n’est pas viable. Les Etats-Unis ne peuvent pas pacifier l’Irak avec 170000 hommes affrontant une opposition déterminée ni fournir les 300000 hommes que le chef d’état-major Eric Shinseki demandait en 2003 ”. D’ailleurs, ajoute-t-il, l’opinion américaine, lasse de presque dix ans de guerre incertaine, ne l’accepterait pas.

De plus, la situation régionale a évolué, “printemps arabe” oblige, et avec lui les alliances américaines dans la région. La coalition, ouverte ou tacite, d’alliés régionaux favorables à l’intervention américaine en Irak se défait : Hosni Moubarak disparu, l’Egypte prend ses aises, y compris vis-à-vis d’Israël. L’Arabie Séoudite s’occupe de contenir les mouvements de protestation des chiites de Bahreïn, si proches des chiites séoudiens majoritaires dans sa province pétrolifère voisine, au prétexte d’une très improbable influence iranienne, tout en se préparant à reculons à un changement de régime au Yémen, à sa frontière sud. Nul ne sait, de plus, si l’avènement de démocraties au Moyen-Orient, en admettant que le mouvement actuel y conduise, garantirait que les nouveaux régimes soient favorables aux intérêts et à l’influence américains. Chercher à construire une nouvelle coalition dans ce contexte est donc un pari difficile.

A ce point, George Friedman rappelle la réalité de la situation palestino-israélienne. “ Obama sait qu’elle est le cimetière de la politique étrangère (des Etats-Unis) : les présidents qui s’y sont risqués en sont rarement bien sortis. Mais toute influence qu’il pourrait acquérir auprès des Arabes diminuerait s’il n’essayait pas ”. On le sait, sa proposition faite à Israël de revenir aux frontières de 1967 a fait long feu. Il n’en parlait pas sérieusement, analyse Friedman, “ c’était simplement une couverture pour reconstituer une coalition régionale ” - coalition destinée à contenir l’Iran, coalition dont rien ne garantit l’existence ou le succès alors que la question reste : “ comment les Etats-Unis prévoient de gérer le pouvoir émergent de l’Iran dans la région quand les Etats-Unis se retirent d’Irak ”. Le diagnostic est sombre : “ Si Obama a raison de croire à l’existence d’un mouvement démocratique assez vaste pour amener dans le monde arabe des régimes amis des USA, il aura fait un choix avisé ”. Dans le cas contraire, il se sera aliéné ses alliés traditionnels (dont l’Arabie Séoudite) sans se faire de nouveaux amis.

Pourquoi nous pencher sur cette analyse ? Parce qu’elle résume mieux que d’autres (5), bien que Friedman soit Républicain, une question à la mode : quelle politique étrangère mène, en réalité, le président Obama, au Moyen-Orient en particulier ? Si l’on observe ce qu’il fait hors du prisme des positions partisanes, il semble gérer avec prudence la situation complexe dont il a hérité (il s’était, en 2002, opposé à l’invasion de l’Irak) dans un contexte qu’il a aggravé avec ce qu’il a revendiqué comme “sa guerre” en Afghanistan, interventions dans les affaires pakistanaises comprises. Discours après discours, il a récusé l’affaiblissement de l’influence américaine dans le monde, dont il s’est toujours déclaré le leader naturel. Dans un contexte géopolitique changeant (émergence de la Chine, printemps arabe, crise économique et financière), il joue au coup par coup les intérêts de son pays, comme si le seul dessein qu’il poursuivait était de le mettre en position de reprendre la main aussi tôt que possible quand les lignes se seront éclaircies – sans abandonner aujourd’hui les positions acquises par ses prédécesseurs.

Cette approche pragmatique qui consiste à pencher tantôt d’un côté, tantôt de l’autre, lui a valu d’être empêtré dans une série de contradictions ” écrit Jacob Weisberg traduit pour Slate.fr (5). Certes, mais est-il en position d’infléchir globalement (au sens français) les événements ? Il ne semble pas le penser. En revanche et dans tous les domaines, on le voit tenter de mettre son pays en configuration aussi favorable que possible à un monde post globalisation néolibérale (protection des frontières américaines, abandon du cycle de Doha, multiplication des traités bilatéraux, aides financières au Moyen-Orient), de négocier la fin d’une ère d’aventures militaires – tout en conservant des positions stratégiques (bases en Afghanistan et en Irak) et son influence sur des alliés européens divisés, empêtrés, eux, dans une idéologie rigide, incapables de pensée autonome, prompts, au-delà des coups de menton, à la soumission. Si l’on adopte, pour un moment, cette grille de lecture, on voit mieux comment, au Moyen-Orient, il se réserve une vraie souplesse, évitant les confrontations, prêt à réagir au plus près de ce que les événements commanderont. Nous sommes évidemment loin des ambitions néoconservatrices (façonner, to shape, le monde), ou même d’une nouvelle vision américaine, mais pas si loin des intérêts bien compris des Etats-Unis pour demain.

Ajoutons qu’il raisonne et se comporte comme un homme qui a le temps et la patience – une attitude rare qui déconcerte aussi bien ses adversaires politiques intérieurs que les acteurs à l’international. Il gère, un héritage, un pays et un seul, son futur. En un mot il gouverne, en privilégiant sans complexe les profits américains.

Une tradition ancienne, sauf pour les naïfs.

Hélène Nouaille



Notes :

(1) The Los Angeles Times, le 23 mai 2011, Ned Parker et Raheem Salman, Iraq bombings : Bombing attacks kill 17 Iraqis, 2 US soldiers
http://www.latimes.com/news/nationworld/iraq/complete/la-fg-iraq-attacks-20110523,0,4668015.story

(2) Romandie.com, le 23 mai 2011, Violences en Irak : neuf morts, dont cinq dans la province disputée de Kirkouk
http://www.romandie.com/news/n/_Violences_en_Irak_neuf_morts_dont_cinq_dans_la_province_disputee_de_Kirkouk230520111805.asp

(3) The Wall Street Journal, le 22 mai 2011, Adam Entous et Julian E. Barnes, Talks to Keep Some US Troops in Iraq Falters
http://online.wsj.com/article/SB10001424052748704889404576277240145258616.html?mod=WSJEUROPE_hps_MIDDLETopNews

(4) Barack Obama, le 19 mai 2011, Remarks by the President on the Middle East and North Africa, State Department, Washington, DC
http://www.whitehouse.gov/the-press-office/2011/05/19/remarks-president-middle-east-and-north-africa

(5) Slate.fr, le 27 mai 2011, Jacob Weisberg traduit par Micha Cziffra, Quelle politique étrangère mène Obama ?
http://www.slate.fr/story/38685/diplomatie-obama

Léosthène, Siret  453 066 961 00013 FRANCE  APE 221E  ISSN 1768-3289.
Directeur de la publication : Gérald Loreau
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Directrice de la rédaction : Hélène Nouaille ( This e-mail address is being protected from spambots. You need JavaScript enabled to view it )
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